Chapitre 13 L’ESCLAVE DU MEURTRE
Les nouveaux venus allaient prendre possession de l’appartement réservé pour eux dans l’aile droite du consulat.
Il ne fallait pas que ces Effacistes se doutassent que nous avions reconnu en eux des agents de Strezzi.
Stephy et Catherine, inquiétants : lui, par sa mine bonasse ; elle, par son regard étrange, où dansait une flamme de folie, passèrent l’après-midi avec nous.
Ils s’efforçaient de se montrer aimables, et leur effort visible me remplissait de colère.
Il est vrai que misses Tanagra et Aldine, que moi-même, tendions notre volonté pour simuler la confiance. Nous plaignions nos compagnons d’être en butte aux entreprises nihilistes.
Et eux, de la meilleure grâce du monde, acceptaient nos condoléances. Ils affectaient de nous rendre confiance pour confiance, nous déclarant qu’ils se proposaient de dépister leurs persécuteurs en quittant leur asile momentané au milieu d’une nuit obscure.
Ils espéraient ainsi, disaient-ils, faire perdre leur trace.
Nous, nous avions l’air de croire à la véracité de ce conte.
Cependant, en notre esprit, les mensonges de ces coquins se rectifiaient d’eux-mêmes.
En exprimant le projet de sortir du consulat à toute heure, ils s’étaient assuré la faculté de disparaître aussitôt qu’ils nous auraient tués.
Et puis leur attitude vis-à-vis de miss Aldine me donnait à penser.
Je remarquai, alors qu’ils ne se supposaient pas observés, leurs regards expressifs à la jeune fille, leurs clignements de paupières, et l’idée me vint qu’ils avaient sans doute à lui faire une communication de la part de Strezzi.
Cela devait être. Le chef des Dix Yeux d’Or vert ne soupçonnait évidemment pas que sa cousine avait passé dans notre camp ; dès lors, quoi de plus naturel que de lui envoyer des instructions par ses complices ?
Tanagra pensa absolument comme moi. Aussi, à un moment, elle me proposa un tour de jardin que je m’empressai d’accepter. Personne ne songea à nous retenir.
Une fois dehors elle murmura :
– Seuls avec la pauvre Aldine, ils lui diront ce qu’ils ont à lui communiquer et, d’ici à ce soir, elle trouvera le moyen de nous en informer.
Cela me fit rire. Malgré mon aversion pour les menées souterraines, je trouvais comique d’apprendre tous les projets de Franz Strezzi, alors qu’assurément il se promettait de nous surprendre.
Une demi-heure de promenade, une station de pareille longueur sur le banc de pierre dressé en face de la fontaine jaillissante, surmontée d’un buste du tsar, puis nous regagnâmes le cabinet de travail, on nous avions laissé nos compagnons de captivité.
Miss Aldine tapotait sa machine à écrire, remettant au net des notes du consul.
Stephy et Catherine Neronef s’absorbaient dans une partie de trictrac.
Le martèlement des touches, le roulement des dés, le claquement des pions déplacés par les joueurs, rendaient toute conversation impossible.
Miss Tanagra prit un livre. Je l’imitai. Seulement, moi, j’avoue que je ne regardai même pas le titre. Je considérais mes compagnons avec un agacement énorme.
Je suis calme, maître de mes nerfs, tout gentleman anglais est ainsi. Mais dans la circonstance, je bouillais littéralement, et je crois bien que la situation se prolongeant, je me serais livré à quelque sortie intempestive, quand, de l’air le plus naturel, Catherine Neronef exprima le désir de visiter le jardin.
– Nous sommes exposés à quitter le consulat d’un instant à l’autre, fit-elle avec une ingénuité que démentait l’éclat fiévreux de ses yeux noirs ; je penserais impardonnable, même pour des touristes… involontaires, de ne point connaître la résidence qui nous abrite.
Puis se tournant vers moi :
– Tout à l’heure, vous fûtes respirer en la société de la barine (dame), votre sœur. A présent, ce sera notre tour. Par saint Stanislas, on dirait une figure de quadrille.
Gauchement, Stephy offrit la main à la maigre brunette. Tous deux sortirent. L’oreille tendue, nous perçûmes leurs pas traversant l’antichambre, puis s’affaiblissant dans l’escalier accédant aux bureaux des k’vas et au jardin.
Tanagra leva vivement la tête. Elle allait parler.
Mais la dactylographe appuya l’index sur ses lèvres pour recommander le silence, et se remit à pianoter à la machine avec une ardeur nouvelle.
La pantomime était claire. Elle craignait que le ménage russe eût marqué simplement une fausse sortie et elle nous recommandait la prudence.
Je remarquai qu’elle était plus pâle encore qu’à l’ordinaire.
Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. La jeune fille se leva brusquement, glissa jusqu’à la porte de l’antichambre, l’ouvrit, jeta un coup d’œil rapide à l’extérieur ; puis, revenant, elle murmura d’une voix légère comme un souffle :
– La fenêtre du cabinet de débarras donne sur le jardin. Je vais voir s’ils y sont.
Elle passa dans sa chambre. Je l’entendis entrer dans la salle qu’elle venait de désigner. Elle reparut.
– Ils y sont. Venez avec moi. En parlant, nous pourrons les surveiller. Il importe qu’ils ne nous surprennent pas.
Un instant plus tard, nous étions réunis dans le cabinet, assis tant bien que mal sur les trunks de cuir qui en constituaient le mobilier, et à travers le brouillard de mousseline des rideaux, nous distinguions Stephy et Catherine Neronef, assis devant le bassin, auprès duquel nous nous reposions nous-mêmes tout à l’heure.
Certaine de n’être pas espionnée, miss Aldine présenta un papier à ma chère Tanagra.
– Une lettre de Lui ; elle m’a été remise par ces deux misérables.
Quel mépris et aussi quelle honte dans sa voix !
Mais je considérais la feuille. Des chiffres séparés par des points, des tirets, des signes mathématiques +, x, :, et autres s’alignaient sur le papier.
– Un chiffre connu de vous ? questionna miss Tanagra.
La dactylographe affirma du geste.
– Voici ce qu’il écrit, dit-elle : « La nuit prochaine, vers deux heures, je viendrai vous enlever de ce consulat où vous avez bravement consenti à vous enfermer. Il faut que vous ayez sur vous le brassard aux opales.
– Vous l’aurez ? murmura Tanagra.
L’autre répliqua :
– Cela est convenu.
– Bien !
Ici, je cessais de comprendre. Pourquoi l’aurait-elle ? Pourquoi obéirait-elle aux ordres de son coquin de cousin ?
Je ne pus m’appesantir sur cette importante question, miss Aldine continuait sa lecture.
« Stephy et Catherine, je leur conserve les noms sous lesquels ils se présentent, supprimeront cette nuit X. 323 et sa sœur. »
– Merci bien, grommelai-je.
– « Ce soir, au dîner, vous préparerez le café mauresque selon votre habitude. Grâce aux hygiénistes, on sert maintenant le sucre par petits paquets soigneusement isolés de l’air par une enveloppe fermée. La boîte cachetée, que l’on vous remet en même temps que ce mot, contient deux enveloppes de ce genre. Vous les offrirez à nos deux ennemis. Ils s’endormiront. Stephy et Catherine s’arrangeront pour qu’ils ne se réveillent pas. J’aurais pu substituer le poison au narcotique, mais le stylet est plus sûr. Cette nuit, mes adversaires les plus redoutables auront vécu. Le brassard me donnera une puissance surhumaine… Ce sera le tour des empereurs de trembler. Vous, ma sœur d’adoption, vous serez enfin récompensée de vous être associée à ma juste vengeance. »
Une horreur nous étreignait tous trois, nous réduisant au silence.
Et je regardai miss Aldine avec un mépris que je fus impuissant à dissimuler.
Elle réparait certes, mais auparavant son âme de jeune fille ne s’était donc pas révoltée, que son misérable parent lui adressât ses ordres criminels avec une si paisible confiance !
Elle dut comprendre ce que je pensais, car ses mains se tendirent vers Tanagra en un geste d’immense détresse.
Et Tanagra, la sœur de notre Ellen, excusa celle qui avait frappé la morte :
– Il l’a soumise pendant plusieurs mois, sans qu’elle le soupçonnât, à l’influence déprimante du haschich. Il l’a poussée au crime dans un rêve perpétuel. Elle était rose et blonde, gaie, exempte de soucis. Le haschich en a fait cette créature pâle et désolée. Max Trelam, n’accusez pas celle qui, pour racheter ses crimes involontaires, consent à vivre un réveil que peuplent d’horribles souvenirs.
Sa voix sonnait pure et mélodieuse comme un chant de séraphin célébrant le mystère divin des miséricordes.
Je lui pris la main, j’y appuyai dévotieusement mes lèvres, murmurant sans m’en rendre compte :
– Vous avez la bonté sereine, la justice ineffable d’une fille du ciel.
Elle riposta par un doux sourire :
– Une fille de la souffrance suffit, Max Trelam !
Et me désignant Aldine qui la considérait, les pupilles dilatées, semblant, si je puis m’exprimer de la sorte, ressusciter d’entre les désespérées, Tanagra ajouta :
– C’est à elle qu’il faut rendre la conviction que tout peut être pardonné aux êtres de bonne volonté.
Dominé par la hauteur de pensée, par l’irréel de la scène, je tendis la main à la complice du meurtre de mon Ellen, et je prononçai, obéissant à la suggestion toute-puissante qui me courbait :
– Moi aussi, je cesse de vous accuser. Je crois, oui, je crois que l’âme de celle qui n’est plus m’inspire par la voix de celle qui est.
Un frisson nerveux secoua la pseudo-dactylographe. Ses doigts se crispèrent sur les miens, pénétrant dans ma chair, me serrant jusqu’à la douleur, puis son étreinte se détendit. Elle eut un mouvement de tête volontaire et d’un accent qui sonna faux :
– Les enveloppes de sucre, reprit-elle, seront servies aux assassins.
– Bravo ! m’écriai-je, ramené à la situation par une brusque projection de la pensée. Eux endormis, tout est sauvé.
Miss Aldine fit peser sur moi un regard dont je ne compris pas l’ironie désespérée ; peut-être allait-elle répondre, mais ses yeux s’étant portés vers la fenêtre, elle se leva précipitamment.
– Ils vont rentrer, dit-elle. Reprenons nos places. Qu’ils ne soupçonnent rien. La mort rôde autour de nous.
Une minute plus tard, nous étions réinstallés dans le cabinet de travail du consul ; la machine tapotait rageusement ; Tanagra lisait avec une louable assiduité, et moi j’avais pris le parti de fermer les yeux, conservant mon volume ouvert sur les genoux.
C’est ainsi que le couple nous retrouva. Notre attitude leur plut sans doute car, à travers mes cils abaissés, je les vis échanger un sourire satisfait.
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