Chapitre 17 LE GARAGE DU DIRIGEABLE
Une sonnerie tinte dans le compartiment où les deux jeunes filles causent à voix basse.
Les phrases prononcées ne sont pas perceptibles pour moi ; mais leurs gestes m’indiquent le sens général de leur entretien.
Tanagra console. Aldine s’obstine à désespérer.
Mais au tintinnabulement elles se dressent toutes deux.
Les adorables yeux verts de Tanagra ont le rayonnement annonciateur de la fin de la tristesse. Les prunelles bleues d’Aldine brillent de la satisfaction tragique du martyre accompli.
– Nous arrivons, dit la première.
Et celle que j’aime enlace l’autre, dont la taille se penche, comme prête à se briser. Elle baise ses yeux bleus en murmurant :
– La tombe du passé peut être le berceau de l’avenir.
Etrange formule philosophique ! Que prétend exprimer la jeune fille ?
La lune éclaire le paysage sur lequel nous planons. Je reconnais la vallée d’Eb-Tih, les falaises abruptes qui l’enserrent, les pentes sur lesquelles s’allongent, tels une assemblée de monstrueux reptiles, les troncs d’arbres de la Forêt Pétrifiée.
Le dirigeable évolue au-dessus d’un décor de légende.
Mais il a ralenti sa marche, il progresse avec prudence, comme s’il était engagé en un chemin difficile.
Il contourne un éperon rocheux qui projette des arêtes vives jusqu’à la partie médiane de la vallée, et cet obstacle franchi, j’ai une exclamation de surprise.
La falaise, en face de moi, semble percée d’une immense porte, si haute qu’une maison parisienne de six étages y entrerait sans toucher la voûte.
C’est une faille, que les eaux ou une convulsion sismique ont creusée dans la masse granitique.
Et j’entends Tanagra murmurer :
– Le garage mystérieux de l’aérostat, qui lui permit longtemps d’échapper à nos recherches.
Je tourne les yeux vers elle. Elle me regarde. C’est donc pour moi qu’elle a formulé cette explication.
Je la remercie d’un signe de tête.
Cependant l’aérostat ralentit encore. Doucement il s’abaisse vers le sol, pointant son bec-avant dans l’axe de l’ouverture de la falaise.
Puis parvenu à la hauteur estimée convenable par le pilote, il reprend sa marche, pénètre sous le tunnel noir qui l’absorbe.
Le froufrou de l’hélice cesse subitement. Un choc léger m’avertit que le plancher de la nacelle touche le sol.
Et brusquement je ferme les yeux. Une clarté éblouissante m’aveugle. Des lampes électriques se sont allumées, nous faisant passer soudainement de l’obscurité à la lumière.
– Venez ! dit Tanagra.
Elle a pris miss Aldine par le bras, et celle-ci se laisse conduire avec l’indifférence désolée de ceux qui se considèrent comme n’étant déjà plus.
Derrière elles, je quitte le plancher de la nacelle. Je sens sous mes pieds le sol raboteux de la carrière.
Je suis les jeunes filles dans un corridor aux parois tourmentées.
Oh ! le passage n’est pas long. Quelques mètres à peine.
Puis le boyau s’élargit en une grotte assez spacieuse.
Devant nous se dresse une cloison de planches grossièrement accolées, qui divise vraisemblablement l’excavation en deux salles.
Oui, c’est bien cela ; je distingue parfaitement la coupure rectangulaire d’une porte.
Et comme nous étions là, muets, attendant, Marko entra, portant sur ses larges épaules Franz Strezzi endormi comme il l’eût fait d’un enfant.
La vue de ces deux hommes me rappela brutalement les minutes déchirantes vécues aux Tombeaux des Vierges, mais je m’oubliai pour ne songer qu’à miss Aldine. Celle-ci, éperdue, s’était écriée d’une voix rauque :
– Franz ! Mort ?
Ce à quoi le confident de Strezzi répondit ces paroles bizarres :
– Non. Je reviens à l’instant… Je dois vous parler.
Il avait poussé la porte de la cloison, la laissant entr’ouverte.
Je perçus le bruit d’un corps pesant jeté sur une couchette, un divan, je ne saurais préciser au juste ; puis Marko reparut, seul.
L’étrange personnage vint à moi, me serra la main :
– Eh bien, Max Trelam, vous ne me reconnaîtrez donc jamais ?
J’eus un cri étranglé :
– X. 323 !
– Lui-même, me répondit mon cher beau-frère.
– Les tristesses subies ont nui à votre perspicacité habituelle, mon cher Trelam, reprit X. 323 ; sans cela vous eussiez songé que, pour triompher d’un ennemi, le mieux est de devenir son confident. Je suis celui de Strezzi depuis mon départ de la vallée du Natron.
– Mais le véritable Marko ?
– Question oiseuse. Ce fanatique n’aurait pas permis que l’on vous sauvât. Il est resté là-bas, tandis que je prenais son apparence et sa place.
Il interrompit ses explications.
– La cigarette Andrianopoulo cessera d’agir dans une demi-heure. Il faut être prêt au dernier entretien.
Et s’adressant à Tanagra qui nous regardait :
– Chère sœur, voulez-vous préparer deux tasses de café ?
Il désigna une ouverture irrégulière se découpant dans la paroi :
– L’office, fit-il, est là. Le garage de ces messieurs a été muni de tout le confort moderne.
Puis une affection profonde enrouant sa voix :
– C’est le dernier ordre que je vous donne, petite sœur. Après, vous serez libre, libre. Vous n’appartiendrez plus au devoir d’honneur. Vous pourrez vous consacrer tout entière à celui qui jadis s’était donné tout entier à vous.
Mélancoliquement il conclut :
– Les choses écrites se réalisent en dépit des circonstances adverses.
Je considérais Tanagra, les yeux obscurcis par les larmes. Une fois encore, les images identiques d’Ellen et de Tanagra, de la morte et de la vivante, se superposaient dans mon esprit, dans mon cœur.
Elle me sourit avec une douceur pénétrante :
– Le ciel a voulu que deux sœurs fussent nécessaires pour assurer votre bonheur, Max Trelam. Quand nous fûmes séparés, Ellen assuma ce soin, d’accord avec moi. C’est d’accord avec elle aujourd’hui que je renouerai le fil de tendresse brisé.
– Je vous aime, Tanagra… Et vous ?
Un nuage passa sur sa physionomie. On eût dit que son émotion intérieure transsudait à la surface de son épiderme délicat.
– Oh ! moi, Max Trelam, fit-elle d’une voix éclatante, je n’ai jamais cessé de vous aimer.
Puis comme éperdue par cet aveu jailli des profondeurs de son être, elle s’élança dans la cavité que X. 323 avait, tout à l’heure, décorée du nom d’office.
Et je restai en extase, étourdi par mon bonheur renaissant de ses cendres, par cette situation exceptionnelle de savoir qu’Ellen et Tanagra étaient deux aimées et de sentir qu’elles ne sont qu’une seule.
– Asseyez-vous, miss Aldine ; nous avons à peine quelques minutes pour décider de votre sort.
Elle obéit avec un haussement d’épaules découragé.
– Mon sort ? Hélas ! Le cycle de ma vie est fermé.
Il secoua la tête. Puis lentement, son organe assourdi par une angoisse que jamais je n’avais constatée chez ce rude jouteur, il murmura :
– Franz Strezzi dort encore dans la salle voisine. A son réveil je dois, soit le livrer à la justice, soit le retrancher de la vie.
– Oh ! fit-elle les mains jointes, tuez-le. Epargnez à son nom, le nom de celui qui me recueillit autrefois, l’atroce et honteuse torture de la cour d’assises.
Gravement, X. 323 répliqua :
– Il en sera fait ainsi.
Il marqua une pause, puis laissa tomber cette sinistre question :
– Qui le tuera ?
By Jove ! Il se produisit un véritable cyclone dans ma tête. Il me sembla que mes idées se désarticulaient.
Le conflit effroyable qui s’était élevé à propos de l’exécution de Stephy et de Catherine Neronef se représentait de nouveau.
Sans doute, miss Aldine ressentit l’horreur de la situation, car elle bégaya :
– Que voulez-vous dire ?
– Qu’il y a là un homme sans défense. Que frapper, même au nom de la justice, c’est assassiner. Ma sœur et Max Trelam sont incapables de cela ; moi, je ne veux pas agir ainsi.
Elle se tordit les mains en un geste tragique :
– Alors ! Alors ! Vous voulez que je sois son bourreau ?
Je grelottais positivement. La prétention de X. 323 m’apparaissait exorbitante. Comment, pourquoi semble-t-il s’acharner ainsi à la recherche de l’horrible ?
Aussi mon cœur s’épanouit-il, lorsqu’il répliqua, une infinie pitié dans l’accent :
– Pauvre enfant ! Comme elle a souffert, pour me croire une telle pensée !
Si douce était l’intonation, si tendre le sentiment qui la modulait, que la jeune fille fondit en larmes, balbutiant à travers ses sanglots :
– Pardonnez ! Pardonnez ! Ma vie est finie… Un peu plus ou un peu moins d’épouvante, qu’importe au seuil du tombeau ?
Il lui prit la main et, d’un ton redevenu dominateur :
– Ecoutez-moi !
Et comme elle relevait la tête, ses yeux fixes exprimant l’attention de tout son être tendu vers lui, il reprit :
– Aucun de nous ne saurait frapper, aucun. Reste dès lors un duel.
– Vous pensez vous mesurer avec lui ? gémit-elle.
Il haussa les épaules :
– Je suis de première force à l’épée, au pistolet, au sabre… Ce serait encore l’assassiner, ce serait encore me marquer de son sang. Sa mort est nécessaire, mais je veux qu’elle ne puisse m’être reprochée…
– Reprochée, pourquoi ?
Je dis cela en même temps que la jeune fille. Il acheva, sans tenir compte de l’interruption :
– Je veux qu’elle ne me puisse être reprochée, parce que j’aurai joué ma vie contre la sienne avec une égalité absolue, ayant autant de chances pour que contre moi.
J’avoue qu’à ce moment je me déclarai stupides les scrupules de mon beau-frère.
Pourquoi faire tant de façons pour supprimer un fauve ?
Cet homme étrange lut-il dans ma pensée ? Il m’imposa silence du geste, puis, introduisant la main dans sa poche, il en tira deux objets, dans lesquels je reconnus avec stupéfaction deux de ces petits parallélipipèdes de sucre, dit hygiéniques, analogues à ceux qui avaient plongé les époux Neronef dans le sommeil.
– Qu’est cela ? balbutia Aldine.
– Du sucre. Ces deux cubes enveloppés de papier seront déposés sur une soucoupe quand Strezzi se réveillera. Pour dissiper les dernières fumées du sommeil, je lui offrirai le café que prépare ma sœur. Chacun de nous prendra un paquet de sucre, et je le ferai choisir le premier, bien que les enveloppes, vous pouvez vous en assurer, ne portent aucune marque.
– Une marque, pourquoi ?
– Parce que l’une des portions contient de la strychnine.
– Le poison ?
– Oui. Aurai-je joué ma vie à égalité ?
– Mais je ne veux pas, je ne veux pas ! s’écria-t-elle avec égarement.
D’un ton sans réplique, la tenant sous son regard, il l’interrompit :
– Ce que j’ai décidé sera. Répondez à la question : Aurai-je joué ma vie à égalité ?
– Follement ! m’exclamai-je, incapable de me contenir plus longtemps.
L’attitude de miss Aldine démontrait qu’elle approuvait pleinement mon appréciation. X. 323 nous considéra affectueusement.
– Je vous remercie de l’adverbe, Max Trelam. Il me prouve que ma conscience ne m’avait pas égaré. Seulement le temps presse, il faut que je finisse.
A ce moment Tanagra reparut au seuil de l’office, chargée d’un plateau de métal sur lequel tremblottaient des tasses et une cafetière arabe.
Du geste, son frère lui indiqua la porte de la pièce où il avait déposé Strezzi.
Elle s’approcha de lui, lui tendit le plateau, afin qu’il pût placer les paquets de sucre hygiénique sur une soucoupe vide, qui semblait les attendre, puis elle passa dans la salle voisine.
– Je me hâte, reprit alors X. 323. Il faut, pour la tranquillité de l’Europe, que Franz Strezzi disparaisse. Si je ressens les premiers symptômes de l’empoisonnement, je l’abattrai d’un coup de revolver. Il importera peu alors que je sois marqué de son sang.
– Pourquoi jouer la partie alors ?
– Et si vous échappez à la mort ? s’est écriée Aldine, dont le visage m’apparaît transfiguré.
– En ce cas, ma vie dépendra…
Il coupa brusquement la phrase commencée.
– Les paroles seraient inutiles jusqu’à ce moment précis.
Il s’était levé. Tous deux se regardaient fixement. J’avais conscience d’assister à un dialogue d’âmes exprimant des choses que je ne pénétrais pas.
Mais Tanagra, reparaissant soudain, me fit sursauter ; elle chuchota :
– Le réveil est proche, il vient de bouger.
D’un bond, le pseudo-Marko fut auprès d’elle. Il l’enlaça violemment, baisa ses grands yeux d’émeraude, puis s’engouffra dans la seconde salle.
La porte retomba sur lui, nous séparant de cet espace de quelques mètres carrés où allait se livrer le duel à mort voulu par X. 323.
q