Chapitre 16 LA COMETE ROUGE
Et la puissance, la mobilité, le mystère des actions de Franz Strezzi me furent expliquées d’un coup.
La croisée du cabinet de débarras m’apparut ouverte. Une ligne droite la barrait verticalement.
Je devinai une corde, laquelle aboutissait à un panier d’osier posé sur le plancher. La forme de ce récipient, sa dimension, me rappelèrent aussitôt les nacelles des aérostats sphériques.
– Un ballon, murmurai-je !
– Un dirigeable, rectifia miss Tanagra. Souvenez-vous que le père de ce misérable avait imaginé un engin de ce genre, à l’aide duquel, par les nuits obscures, protégé par les ténèbres, ce monstrueux criminel allait porter, là où il avait décidé de semer la douleur, ses effroyables Obus de Cristal chargés ; partie de protoxyde d’azote, ce gaz hilarant, liquéfié ; et partie de cultures microbiennes. Le fils a renoncé aux projectiles, dont le secret fut dévoilé par nous… L’arme aurait désigné l’assassin, mais il a utilisé le dirigeable.
– Et alors le bolide rouge, les dix yeux d’or ?
– Projections lumineuses sur le ciel. Il avait fait des expériences en Hongrie, au-dessus des forêts qui avoisinent la station thermale de Bartfa-Furdô. Nous en avions été avisés. Mon frère avait deviné l’ennemi non encore révélé. Nous avions averti Ellen.
Elle se tut. Je regardais de tous mes yeux.
– Les malles d’abord, prononçait à ce moment Franz Strezzi.
Il détacha le crochet rattachant la corde à la nacelle la passa dans la poignée de l’un des trunks formant le bagage de l’ex-dactylographe. Aussitôt la lourde malle s’enleva par la fenêtre.
Un instant plus tard, corde et crochet reparaissaient. Cinq fois se répéta la même manœuvre.
– Aux passagers maintenant, reprit le terrible chef des Dix Yeux d’Or.
Il me sembla que sa voix avait perdu de sa netteté. Il se passa la main sur le front comme s’il y éprouvait une sensation de lourdeur.
Toutefois il enjamba le rebord de la nacelle, aida miss Aldine à prendre place auprès de lui, puis rattachant le crochet, il agita la corde.
Celle-ci se tendit aussitôt et les deux personnages disparurent dans l’air.
– A notre tour ! murmura ma chère compagne.
Je voulus lui demander le sens de cette exclamation, mais déjà elle avait traversé le réduit circulaire et ouvert l’entrée masquée par la bibliothèque. Sur le seuil, elle me faisait signe de la suivre. Et comme j’hésitais, elle prononça avec un peu d’impatience :
– Venez !
Quelques pas et nous nous trouvons dans la salle de débarras, vide à présent de tous bagages.
– Nous allons donc les rejoindre, murmurai-je, non sans étonnement ?
– Sans doute.
– Mais nous mettre en présence de Franz Strezzi ?
– Il ne nous verra pas. Il va dormir.
– Dormir ?
– Oui, la cigarette que lui a offerte sa cousine.
Une seconde je restai muet. Pourtant j’ai vu opérer X. 323 et je devrais être habitué aux surprises.
– Soit ! Lui ne nous verra pas ; il reste ses complices, ajoutai-je peu rassuré.
– Tous morts… sauf Marko.
– Marko… L’homme que j’ai entrevu dans la vallée du Natroun, au Tombeau des Vierges ?
– C’est en effet Marko que vous avez vu. Eh bien, Marko a persuadé son chef Strezzi que les complices n’étant plus nécessaires, il convenait de les supprimer, afin d’éviter leurs indiscrétions toujours possibles. Voilà pourquoi tous ont été envoyés en des points où la police égyptienne les a cueillis.
– Morts ?
– Empoisonnés au moment du départ ; un toast au champagne Strezzi. Plus de danger qu’ils prononcent des aveux dangereux, ni qu’ils remarquent notre présence à bord du dirigeable.
– Pourtant, pour assurer la manœuvre ?
– Le pilote Marko.
– Eh bien ?
– Il est dans sa logette de direction. Il croit remonter le couple Neronef.
Tout cela ne me satisfaisait pas. J’avais l’intuition que miss Tanagra ne me disait pas tout. Mais je dus renoncer à questionner davantage. Le panier-nacelle se balançait de nouveau au ras de la fenêtre.
L’attirer sur le plancher, nous y installer, fut l’affaire d’une seconde et nous montâmes vers l’aérostat.
Un instant après, nous prenions pied sur le plancher ajouré de la nacelle allongée d’un grand dirigeable, dont l’enveloppe gonflée en forme de cigare se balançait au-dessus de nos têtes.
Naguère j’avais été prisonnier sur le dirigeable du comte Strezzi.
Je reconnus de suite que celui de Franz avait été construit sur les mêmes plans.
C’est bien cette nacelle, dont la partie centrale forme une sorte de rouf fermé. Aux cordages se balancent les tubes d’hydrogène, permettant de restituer à l’aérostat la force ascensionnelle réduite par les inévitables déperditions de gaz.
L’hélice s’est mise à tourner vertigineusement, nous emportant dans l’atmosphère suivant une diagonale, résultante des deux mouvements qui sollicitent le navire aérien verticalement et horizontalement.
Au-dessous de nos pieds, je discerne la ville du Caire, étalée sur le sol ainsi qu’un plan en relief. Les lignes de lampadaires indiquent le lacis de ses avenues.
Tandis que je regarde, l’aérostat a déjà dépassé l’enceinte de l’agglomération ; il se déplace au-dessus de la campagne voisine.
Je reconnais au passage : la butte aux Moulins, l’emplacement des tombeaux des Khalifes, où j’ai éprouvé de si terribles émotions.
– Oh ! Tanagra ! Tanagra ! prononcent mes lèvres sans que j’en aie conscience.
Celle que j’appelle ainsi est près de moi. Elle suit la direction de mes yeux et sans doute comprend ma pensée, car elle a un sourire indéfinissable, où la tristesse du drame accompli, la douceur de l’avenir espéré se mêlent.
Mais soudain son expression se modifie. Son bras se tend vers l’Ouest :
– Là ! Là ! Max Trelam ; voyez l’estampille du crime qui marque cette fois sa défaite.
Je regarde.
Sur la voûte indigo du ciel court une lueur rouge ; elle se précise, prend la forme d’une comète classique, avec son noyau de coloration plus intense que la queue qui lui fait escorte.
– Pourquoi cette projection ?
J’adresse la question à miss Tanagra, dont les grands yeux se fixent sur la manifestation lumineuse avec une ironie certaine.
– Ce soir, me répond-elle, Franz Strezzi a volé le brassard aux dix opales ; il a fait assassiner deux personnes. Il convient donc qu’il signe son œuvre afin que nul n’en ignore.
– Mais cette signature sera-t-elle remarquée ?
– Les journaux du Caire ont été avisés que l’astre apparaîtrait cette nuit. Dans chaque rédaction, des publicistes, des invités, des curieux de tout ordre surveillent le ciel.
Je m’inclinai. Comme à l’ordinaire X. 323 avait tout prévu.
Seulement une chose me paraissait obscure et je demandai à mon interlocutrice :
– Comment X. 323 pouvait-il savoir que Franz Strezzi réaliserait toutes ses prévisions ?
Elle m’enveloppa d’un sourire fier et tendre à la fois.
– Attendez, Max Trelam, le moment où il lui plaira de s’expliquer. Vous avez pu voir que tous les mystères vous sont expliqués… Vous êtes certain, n’est-ce pas, que mon frère ne veut pas, et que moi, je ne puis pas avoir de secret pour vous.
A cet instant même la comète rouge se condensait en dix yeux d’or vert, reproduisant l’étrange phénomène manifesté dans cette soirée néfaste, où, pour la dernière fois, Ellen avait respiré près de moi.
Et puis tout s’éteignit.
Le ciel reprit son apparence ordinaire. Les étoiles, indifférentes aux petites luttes des hommes, scintillaient sur la voûte sombre de l’éther, semblant opposer la sérénité de l’immuable au caprice passager des volontés humaines qui avaient jeté un astre rouge parmi elles.
– Je vais rejoindre Aldine, chuchota miss Tanagra. La pauvre douce créature doit être si triste.
Ces mots m’effarèrent.
Triste ! oui, cela m’apparaissait certain. Mais qualifier de douce créature celle qui, par dévouement pour nous, d’accord, avait poignardé les Neronef, j’avoue que l’appellation me semblait excessive, injustifiée, presque ironique.
Toutefois je suivis Tanagra.
La cabine, occupant le centre de la nacelle, était divisée en trois compartiments séparés par des cloisons légères.
Nous trouvâmes miss Aldine dans celui d’avant.
La jeune fille nous apparut assise sur un banc courant le long de la paroi.
Elle se tenait immobile, les mains jointes s’abandonnant sur ses genoux, le visage livide, troué par ses yeux bleus, hagards.
Elle ne nous entendit pas entrer. Ses lèvres frémissantes prononçaient des mots aux consonnances arabes, qui prirent pour moi une apparence cabalistique.
– Une demi-heure !… Franchir les monts du désert Lybique, le Gebel-Aiyouchi, Gebel-Mokhattam, la vallée d’Ed-Tih… Et là, là, la Grande Forêt Pétrifiée et mourir, mourir comme les arbres de la forêt antique, dont les troncs pétrifiés gisent sur les flancs pierreux et désolés des falaises.
Et tandis qu’elle parlait, je me souvenais de la fatigante excursion que naguère Ellen et moi, ignorants de la terrible aventure qui s’apprêtait à fondre sur nous, nous avions faite à la Grande Forêt Pétrifiée.
Aldine continuait, sans nous voir, à s’entretenir avec sa pensée :
– La vie est âpre, dure, brutale. Les événements sont des coins de granit qui déchirent le cœur. Broyée par la rudesse rocheuse des choses de la terre, je reposerai dans le sable brûlant et les arbres devenus pierres opprimeront encore ma dépouille.
Elle eut comme un sanglot, lança les bras en avant en un geste de supplication.
– Ah ! n’y aura-t-il donc jamais pour moi un brin d’herbe, un panache de feuilles vertes pour caresser mes yeux brûlés par le désespoir sans fin de ce qui m’entoure ?
Je restai immobile, les pieds cloués au plancher, ma raison vacillant devant cet abîme de souffrance qui se révélait à moi.
Et soudain, je sentis sur mes joues la course humide de larmes jaillies de mes yeux sans que j’en eusse conscience.
Je pleurais parce que l’organe de cristal de Tanagra venait de jeter sa douceur dans cette agonie d’âme.
L’adorable image créée par notre grand poète Milton illumina mon esprit. Je crus, après lui, discerner le sillage de l’ange dans la nuit.
Tanagra avait dit :
– Aldine, ma douce sœur, espérez !
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