Chapitre 4 SURPRISE
A Alexandrie il me fallait retrouver Ellen.
Où avait-on emporté le pauvre cher cadavre de l’aimée ?
Le chef de gare me renseigna.
La défunte, étant évidemment Européenne, mais n’ayant sur elle aucun papier permettant d’établir son identité, avait été transportée à la Quarantaine-Neuve, au Sud du Port-Vieux.
Il me suffirait de réclamer le corps et l’on me faciliterait toutes les formalités d’inhumation.
Une voiture de place, que je hélai dans la cour de la gare, me conduisit en une demi-heure au bâtiment circulaire de la Quarantaine, en passant le long des bastions, devant la porte de la Colonne de Pompée, puis en empruntant la rue Ibrahim, le Pont-Neuf jeté sur le canal Mahmoudié et en contournant la vaste ellipse du Gabari (hippodrome).
Des portes s’ouvrirent, des subalternes s’empressèrent.
Je me trouvai dans une pièce claire, tendue de papier semé de fleurs de lotus bleu, en face d’un homme d’environ cinquante ans que, aux premiers mots, je reconnus pour un compatriote.
D’une voix blanche, je lui dis le motif de ma visite.
– Dear me ! Poor me ! (Cher moi ! Pauvre moi ! exclamations anglaises exprimant la pitié), s’écria le directeur de la Quarantaine, je regrette d’entrer en relations dans une circonstance aussi affligeante. Mais enfin, il m’est impossible d’empêcher ce qui est, et je veux au moins vous assurer toute la satisfaction compatible avec la triste chose.
Sur ce, il se leva, se coiffa d’une casquette agrémentée d’un galon d’or, et ouvrant la porte du bureau :
– Je vous accompagne en personne ; oui, pour indiquer la part grande que je prends à votre infortune.
Les bâtiments de la Quarantaine sont disposés en cercle autour d’une cour-jardin centrale, dont le milieu est occupé par un pavillon-blockhaus, destiné à recevoir les malades débarqués dans le port et dont l’isolement est obligatoire.
Ce fut dans cette construction que le directeur me conduisit.
A l’aide de clefs qu’il avait prises avant de partir, nous pénétrâmes à l’intérieur.
Cet homme aimable soutenait tout seul la conversation, sans paraître blessé de mon mutisme obstiné.
– Nous n’avons aucun pensionnaire en ce moment, disait-il, d’un air aimable, et il est malheureusement trop certain que la jeune lady ne quittera pas la salle qui lui a été affectée. C’est pourquoi Dourlian, le gardien du pavillon central ne se montre pas. Il est sans doute occupé ailleurs.
Puis, presque souriant :
– Au surplus, nous n’avons pas besoin de lui de suite. Le corps repose dans la logette 23. Si vous reconnaissez votre lady, je sonnerai Dourlian. Il vous accompagnera pour transporter la défunte au Service d’inhumations.
L’intérieur du blockhaus était partagé par des corridors à angles droits, au long desquels s’alignaient des portes numérotées.
– 23 !
Je prononçai ce nombre d’une voix éteinte.
– Oui, oui, vous avez bien lu, bredouilla le bavard directeur, 23, le numéro où l’on a porté la pauvre jeune créature… Vous sentez-vous le courage d’être mis en présence…
– Oui, fis-je, étreint par une angoisse indicible.
Mon guide hocha la tête, glissa une clef dans la serrure, la fit tourner.
Le battant fut poussé et, sur le seuil, nous demeurâmes sans mouvement.
Aucun meuble dans la petite pièce rectangulaire, éclairée par en haut, grâce à une lucarne, dont une ficelle pendant jusqu’à hauteur d’homme indiquait le maniement.
Je m’attendais à voir, posé sur des tréteaux, le cercueil provisoire dans lequel dormait ma chère aimée.
Mais, à ma grande stupéfaction, les deux tréteaux-supports ne supportaient rien.
Le directeur, lui, se passa la main sur le front, puis parlant pour lui-même :
– Ah çà ! on a transféré la jeune dame ! Comment Dourlian ne m’a-t-il pas avisé de cette mutation ?
Tout en prononçant ces mots, il faisait quelques pas dans le couloir et actionnait une sonnerie électrique dont le relief s’accusait sur la cloison.
Une minute à peine s’était écoulée, que des pas pressés résonnaient dans le corridor.
Un grand diable dégingandé, au corps maigre flottant dans une longue blouse d’infirmier, se plantait devant nous, s’exclamant avec un gros rire :
– Ah ! c’est vous, monsieur le directeur… Votre appel m’a causé une vraie stupeur ; je me demandais qui pouvait bien sonner dans ce pavillon où il n’y a personne.
Mon compagnon l’interrompit :
– Où a-t-on mis la… personne qui occupait le 23 ?
A cette question, le visage du gardien Dourlian revêtit une expression d’étonnement extraordinaire.
– Mais, balbutia-t-il, monsieur le directeur le sait bien.
– Comment, je le sais ? Ah çà ! Dourlian, est-ce que vous auriez bu ?
– Moi ?… Monsieur le directeur connaît ma sobriété.
– En effet, en effet. Seulement, où prenez-vous que je sois renseigné sur le changement au sujet duquel j’interroge ?
La stupeur du gardien s’accentua encore.
– Où je prends ?… Dans l’ordre même de monsieur le directeur.
J’assistais sans un geste à la scène. Un quiproquo macabre se déroulait devant moi, j’en avais conscience. Cependant, je tressaillis en voyant le directeur frapper violemment le sol du talon, tandis qu’il grondait :
– Voulez-vous signifier que je vous ai donné pareil ordre ?
– Certainement, bégaya Dourlian, évidemment interloqué.
– Moi ?
– Vous-même. Il pouvait être dix heures un quart… Monsieur le directeur prenait probablement son premier déjeuner. Il m’a envoyé, comme il le fait toujours en pareil cas, Jaspers, son valet de chambre.
Le directeur bondit sur place :
– Jaspers ! Je vous arrête là. Jaspers s’est trouvé indisposé ce matin. Il est demeuré au lit et n’en a pas bougé.
Dourlian secoua la tête avec énergie et d’un ton assuré :
– Pour ce qui est de l’indisposition de Jaspers, je ne me permettrai pas de penser autre chose que mon directeur ; mais quant à croire qu’il n’a pas bougé de son lit, cela m’est impossible, attendu que je l’ai vu ici, en personne.
Cette discussion m’agaçait. J’intervins :
– Ceci pourra être éclairci plus tard.
– Eh ! vous avez raison, consentit aimablement le directeur de l’établissement. Nous éclaircirons la chose tout à l’heure. Pour l’instant, Dourlian, dites seulement où vous avez mis le corps ?
Cette fois, un ahurissement incommensurable se peignit sur les traits du gardien.
– Où je l’ai mis ? répéta-t-il.
– Sans doute. Il me semble que la question est claire.
– Bien certainement, elle est claire… Ce qui n’est pas clair, c’est que monsieur le directeur me la fasse.
– Ah ! rugit mon guide exaspéré. Cela va recommencer. Ecoutez, garçon, dispensez-nous de vos réflexions et répondez. Qu’avez-vous fait de la jeune dame ?
Dans les yeux de Dourlian, il y eut une flamme ironique.
Sûrement, ce garçon résistait à une formidable envie de rire à la face de son supérieur. Il parvint à se dominer cependant et répliqua :
– Jaspers est venu…
– Encore Jaspers ! clama le directeur.
– Ah ! murmura doucement son interlocuteur, si vous voulez que je réponde, il faut pourtant bien me laisser raconter ce qui s’est produit.
– Soit… Je vous écoute.
– Jaspers est donc venu et ensemble nous avons porté le cercueil dûment vissé, dans la voiture qui avait amené la mère de la défunte.
– La défunte n’est plus ici ?
– Elle a une mère qui l’a réclamée ?
Ces deux phrases rugies jaillirent des lèvres du directeur et des miennes.
La morte n’était donc pas Ellen… En dépit des coïncidences, du gorgerin original, du réticule, de la bourse d’or, c’était une autre qui avait succombé.
Une joie subite, exorbitante, une de ces joies douloureuses de par leur acuité même m’avait envahi.
Je n’avais qu’une idée : reprendre le train, rentrer au Caire, où la chère aimée sans doute m’attendait, ne comprenant rien à mon absence. Mais le directeur me retint quelques minutes encore.
– Très heureux de l’incident. Je ne m’explique pas l’histoire, mais enfin la victime n’est point la personne que vous pensiez.
– Non, certes ; elle était orpheline.
– All right ! Félicitations !
Le digne fonctionnaire me secoua les mains avec une énergie toute anglaise, puis revenant à son subordonné :
– Et cette mère, comment s’appelle-t-elle ?
– Mme Charley, de Glasgow.
– Parfait ! Parfait !
Je gagnai la sortie sans retard. Je remis à Dourlian un pourboire, pardon ! un bakchich abondant, (en Egypte on dit : bakchich et il convient de conserver la couleur locale) et je sautai dans la voiture qui m’avait attendu, en criant au cocher :
– A la gare du Caire ! Vite ! vite !
Et comme le véhicule se mettait en marche, mes yeux se portèrent sur Dourlian.
Le gardien demeurait sur place, les sourcils froncés, l’air égaré d’un homme qui s’agite au milieu de l’incompréhensible. Son attitude eût dû m’avertir que la conclusion simple, tirée par moi de son entretien avec son chef, ne le satisfaisait pas.
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