Chapitre 5 LA VIE A PARFOIS L’INCOHERENCE DU REVE
L’expression « fou de joie » est véritablement juste. Il fallait bien que je fusse fou, moi, si méthodique à l’ordinaire, pour n’avoir pas songé que je n’aurais, pour retourner au Caire, aucun train avant quatre heures de l’après-midi. Et cependant je connaissais les horaires !
Heureusement je me souvins n’avoir pas déjeuné. J’allais combler cette lacune et, en traînant un peu, j’arriverais à la gare à l’heure indiquée.
Donc, ayant abandonné ma voiture à la station, je me rendis au restaurant Fink, que je jugeai le plus proche et qui, chacun le sait, est situé rue Chérif-Pacha, en face l’Hôtel Khédivial.
Je m’étais attablé dans la salle commune du « Fink », quand un personnage, qu’à son aspect je jugeai devoir être un commerçant maltais, vint s’asseoir à une table voisine de la mienne et demanda un café à la turque.
Il était à peine servi qu’une exclamation fixa définitivement mon attention sur lui.
– Docteur, disait-il, quel heureux hasard de vous voir de ce côté de la ville !
Le nouveau venu, homme sec, grisonnant, le nez chevauché par des lunettes d’or, s’approcha.
– Enchanté, monsieur Fitzari, enchanté.
– Asseyez-vous donc, mon cher docteur Amandias.
– Volontiers.
Et la conversation s’engagea. Je n’écoutais pas, ce qui eût été indiscret ; mais les deux hommes parlaient sans baisser la voix, j’étais bien forcé d’entendre.
– Une corvée, grommelait le médecin ; obligé de prendre le chemin de fer pour me rendre à Kafr-el-Daouar (localité à 5 kilomètres d’Alexandrie)… Un fiévreux qui m’inquiète.
– Oh ! se récria le Maltais avec admiration, vous êtes demandé par tous les malades du delta.
Le médecin se rengorgea sous l’éloge évidemment exagéré.
– Sans doute ! Sans doute !… Et mon dévouement est connu… Seulement, aujourd’hui, j’aurais préféré séjourner à Alexandrie, afin de terminer une enquête intéressante commencée à la Quarantaine-Neuve.
La Quarantaine-Neuve ! Ces trois mots me firent dresser l’oreille.
– Une enquête ? redit le négociant Fitzari d’un ton interrogateur.
– Oui… Ca n’est pas un secret…, tout au plus une énigme agaçante…
– Oh ! j’adore les rébus, docteur…
Le médecin se prit à rire :
– Eh bien, cher monsieur Fitzari, si vous pouvez m’expliquer celui-là, vous me ferez plaisir. Voici les faits. Vous savez qu’une jeune femme inconnue a été assassinée hier, sur le parcours du Caire à Alexandrie ?
– Parfaitement ! Les journaux de ce matin…
– Juste… On a transporté le corps à la Quarantaine.
– Bon !
– Il y a une heure et demie environ, un gentleman s’est présenté, se disant le mari de la défunte et réclamant le corps pour l’inhumation.
Je tressaillis. Ces étrangers parlaient évidemment de moi.
– Tout naturel ! murmura le Maltais.
Mais le docteur Amandias l’arrêta.
– Attendez, attendez… Le directeur accompagna le visiteur au pavillon d’isolement et là, le gardien, un nommé Dourlian, déclara avoir déjà remis le cercueil à une dame qui se prétendait la mère de la défunte.
– Peuh ! La belle-mère avait précédé le gendre, voilà tout, lança ironiquement Fitzari.
– Vous n’y êtes pas, mon cher, riposta triomphalement le docteur ; cette mère et ce mari n’appartenaient pas à la même famille. Mais plus fort que cela. Dourlian prétendit avoir agi d’après les ordres du directeur, qui lui auraient été transmis par Jaspers, le valet de chambre de ce dernier.
– Eh bien ?
– Eh bien, mon bon ami, le directeur fait serment qu’il n’a donné aucun ordre semblable, et Jaspers, malade au lit, ce qui vous explique ma présence là-bas, est évidemment hors d’état de se lever et d’aller porter des ordres.
– Diable ! Alors, ce Dourlian serait…
– Un employé au-dessus de tout soupçon.
– En ce cas ?
– Il y a un mystère. Quelqu’un a indûment pris livraison du funèbre colis…
– Oh ! indûment… En êtes-vous sûr ?
– Absolument. Car, au sortir de la Quarantaine, la mère supposée aurait dû se rendre aux Services administratifs d’inhumation, pour acquitter les droits et remplir les formalités prescrites ; elle n’y a pas paru, acheva M. Amandias, en scandant fortement ces derniers mots.
– Et vous concluez ? demanda le négociant avec un intérêt non dissimulé.
Son interlocuteur eut un grand geste.
– Je ne conclus pas. Seulement, j’estime que nous nous trouvons en présence d’un crime mystérieux, qui dépasse de beaucoup les limites du drame ordinaire. On poignarde une jeune femme ; j’oubliais de vous dire que le kandjar…
– Je sais, je sais ; les yeux d’or ; les lettres T. V.
– C’est vrai, les quotidiens ont narré tout ceci par le détail. Donc, le meurtre en lui-même a déjà un caractère particulier… Les coupables ne se contentent pas de cela. Ils dérobent le cadavre avec une audace, une habileté déconcertantes.
– Vous supposez donc que ce sont les assassins…
– Eh ! qui serait-ce, cher ami ? Un parent se fût présenté simplement à la direction ; il n’eût pas songé à se mettre en contravention avec les règlements.
– Vous avez raison.
Il y eut un silence, dans lequel j’entendais mon cœur battre à coups précipités dans ma poitrine.
Toute ma joie s’était évanouie.
Et poussé par un irrésistible besoin de confier ma détresse morale à quelqu’un, je me penchai vers le docteur Amandias, vers cet homme que je ne connaissais pas.
– Vous continuerez l’enquête, monsieur, murmurai-je ?
Les causeurs me considérèrent avec étonnement. Le fait d’entrer ainsi dans leur conversation leur apparaissait certainement avoir besoin d’explication.
– Je demande votre pardon, repris-je en bredouillant, j’ai entendu sans le vouloir, et vos paroles m’ont frappé d’une terrible douleur. Je suis le gentleman, le mari dont vous parliez, et je puis vous apprendre que la morte n’a plus de mère.
Sur les traits de mes interlocuteurs se peignit une pitié profonde. Le médecin me tendit la main, et de ce ton dont ces combattants des misères pathologiques de l’humanité encouragent leurs clients :
– Je continuerai l’enquête, me dit-il, je vous le promets… Si vous le souhaitez même, je vous ferai connaître ce que je pourrai découvrir.
– Je vous en prie.
– En ce cas, je dois vous demander votre adresse.
– Trop juste. Max Trelam, Beit Nahla (maison de l’Abeille), quai Ismaïlieh, au Caire.
Je lui tendais une carte. Il ouvrit son portefeuille, parut chercher, puis avec un geste dépité :
– Allons, je n’ai pas de cartes sut moi. N’importe, je vous écris la chose sur un feuillet.
Sur le papier qu’il me remit, je lus :
DOCTEUR AMANDIAS
MEDECIN DES HOPITAUX ET DE LA QUARANTAINE
Place Mehemet-Ali
ALEXANDRIE
J’allais exprimer ma gratitude à cet inconnu, qui m’accordait la consolation de s’intéresser à mon affliction, mais il se leva brusquement.
– Quatre heures moins sept. Juste le temps de gagner la gare.
Je n’avais plus de raison de prendre le train, maintenant que mon espérance était morte. Cependant la peur de demeurer seul avec ma pensée m’incita à prononcer :
– J’y vais également.
– En ce cas, pressons-nous. Si vous le voulez bien, nous voyagerons ensemble jusqu’à Kafr-el-Daouar, ma destination. Vous aurez ainsi le temps de me donner tous les renseignements de nature à faciliter mon enquête.
A Kafr-el-Daouar, M. Amandias descendit, et le train reprit sa marche vers le Caire, m’emportant seul, terrifié, brisé.
Sur mon esprit flottait une brume. Les alternatives d’espoir et de désespérance, subies depuis la veille dépassaient mes forces de résistance.
Depuis la rencontre du docteur, il me semblait que j’avais perdu ma bien-aimée femme pour la seconde fois !
Un bruit de ferraille me tire de ma torpeur douloureuse.
Le train entrait lentement en gare du Caire, et les agents répandus sur le quai clamaient en franc et en arabe le nom de la métropole égyptienne :
– Le Caire !
– Masr !
Allons ! Il fallait regagner mon logis, la villa de l’Abeille, si pleine d’amour hier encore, si effroyablement vide aujourd’hui.
Je poussai la portière, je mis le pied sur le quai. Soudain j’eus l’impression qu’un projectile humain se frayait un passage au milieu des voyageurs, et mon boy Nelaïm, la face épanouie, la bouche ouverte en un large rire qui découvrait ses dents blanches, se planta devant moi.
– Toi, sidi… Enfin, ça pas malheureux ! Maîtresse attendre ti, tout rempli d’inquiétude.
Je reculai d’un pas.
– Qu’est-ce que tu dis ?
Je devais avoir l’air égaré, car le boy reprit en parlant avec lenteur, comme pour se faire mieux comprendre :
– Nelaïm dire maîtresse tout transie pas voir révéni sidi.
– De qui parles-tu ? balbutiai-je, me refusant à croire qu’il désignait ainsi Ellen, ma chère morte.
Mais lui, les sourcils relevés en accents circonflexes, jugeant de toute évidence ma question saugrenue :
– Dé qui ? Et dé qui donc, si pas la bonne et jolie hourmé (dame) Ellen !
– Elle est vivante ? balbutiai-je d’une voix étranglée.
Nelaïm se reprit à rire et gaiement :
– Ah ! oui ! Ti penser journal ce matin. Journal pas dire bien. La hourmé vivante.
J’avoue que je chancelai. Un instant, je craignis de tomber, terrassé par l’émotion. Ellen de retour au home, cela prenait à mes yeux le féerique d’une résurrection.
– Yalla ! (En avant !) clamai-je.
Et je me précipitai vers la sortie de la gare, à une telle allure que Nelaïm dut courir pour me suivre. J’étais dans une surexcitation confinant à la démence.
Je parcourus l’avenue de la gare, le pont Kautaret, le quai Ismaïlieh à une vitesse de charge. J’ouvris la porte de la villa de l’Abeille, j’escaladai l’étroit escalier accédant au premier étage, je fis irruption dans la pièce que nous avions transformée en cabinet de travail-salon et, avec un cri, je m’écroulai dans un fauteuil, évanoui.
Assise devant ma petite table de travail, le gorgerin d’or, la bourse, le réticule posés à sa dextre, j’avais aperçu Ellen vivante, toute troublée par mon arrivée bruyante !
Ceux qui ne comprendront pas que j’aie perdu connaissance ainsi qu’une femmelette… ; ceux-là n’ont jamais aimé.
En rouvrant les yeux, je vis Ellen penchée sur moi. Elle me tamponnait le front avec un mouchoir imbibé d’eau de Cologne.
Mais ce qui me frappa, ce fut l’air de lassitude, de tristesse répandu sur ses traits.
Sous mon regard elle s’efforça de sourire.
Oh ! ce sourire ! Il me rappela celui de sa sœur, de « Tanagra », le jour où elle nous avait dit adieu.
Même désespérance, même renoncement, même âme lointaine.
A quoi vais-je penser ? Ellen a eu peur en face de moi, privé de sentiment. Commotion toute naturelle.
Je voulus la rassurer, la presser sur mon cœur, si meurtri par cette journée d’épouvante.
Elle se rejeta vivement en arrière.
Et comme je la considérais, quelque peu interloqué par ce mouvement, je lus, sur ses traits aimés, je ne sais quoi ; mais quelque chose qui me sembla plus sinistre, plus déchirant que la plus atroce pensée.
Ce ne fut qu’un éclair. Son visage se durcit. Je sentis passer en elle la résolution farouche, irrévocable, et de sa voix si douce, elle prononça :
– De me croire morte, Max, tu serais mort.
– Oui, fis-je simplement entraîné par la majesté incompréhensible de l’instant.
– Je le sais, reprit-elle. Aussi, tombée aux mains d’un ennemi, j’ai consenti à tout pour revenir auprès de toi. Il veut notre souffrance. Il a permis mon retour sur mon serment que, vivant auprès de toi, je te demeurerais étrangère.
– Mais cet ennemi ?… m’écriai-je. Elle m’interrompit.
– N’interroge pas. Je ne dois pas répondre. Mon frère, ma sœur (il me sembla que sa voix se faussait sur ce dernier mot), ne veulent pas que je parle. Ils nous délivrerons peut-être du malheur abattu sur nous.
Pourtant sa fermeté l’abandonna une seconde.
Un sanglot éperdu la secoua toute et elle s’enfuit, me jetant ces paroles suprêmes :
– Nous vivons, Max ; nous vivons… Et vivre, c’est parfois espérer !
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