L’ACHAT DE LA TERRE
Le pays à assurer à la Society of Jews, sur la base du droit international, peut naturellement aussi être acquis par la voie du droit privé.
Les mesures à prendre par les particuliers en vue du déplacement n’entrent pas dans ce travail. Mais la Compagnie a besoin de grandes étendues de terre pour elle et pour nous. Elle s’assurera le sol nécessaire par un achat considérable. Il s’agira principalement de faire l’acquisition des biens domaniaux de l’actuelle autorité souveraine. Le but est d’arriver, «là-bas», à entrer en possession de la terre sans pousser les prix à une hauteur vertigineuse, de même qu’on vend «ici» sans dépréciation des biens. Une élévation excessive des prix n’est d’ailleurs pas à craindre, car la valeur de la terre, c’est d’abord la Compagnie qui l’apporte, puisque c’est elle qui dirige la colonisation, et cela, d’accord avec la Society of Jews, qui surveille.
La Compagnie cédera à ses employés des terrains à bâtir à bon marché, leur accordera, pour la construction de leurs belles demeures, des prêts amortissables, qu’elle déduira de leurs appointements ou qu’elle portera en compte peu à peu comme augmentation. Ce sera là, à côté des honneurs qu’ils attendent, une forme de récompense pour leurs services.
L’énorme bénéfice résultant de la spéculation de la terre devra revenir tout entier à la Compagnie, parce qu’elle doit recevoir pour les risques une prime indéterminée, comme tout autre entrepreneur. Là où il y a un risque dans l’entreprise, il faut que le bénéfice de l’entrepreneur soit généreusement favorisé. Mais aussi ce bénéfice excessif n’est-il tolérable que là seulement. La corrélation de risque et prime renferme la moralité financière.
LES CONSTRUCTIONS
La Compagnie échangera donc des maisons et des terres. Elle gagnera et doit gagner sur les fonds et le tréfonds. Cela est clair pour quiconque a observé, n’importe quand, l’augmentation de la valeur du sol par les travaux de la civilisation.
Cela se voit surtout dans les enclaves entre les villes et la campagne. Des terrains non cultivés augmentent de valeur par la couronne touffue d’œuvres de toutes natures que va tressant, autour d’eux, le progrès ascendant. Une spéculation de terrains géniale, dans sa simplicité, a été celle des hommes qui ont agrandi Paris. Ils ne construisirent pas dans le voisinage immédiat des dernières maisons de la ville. Mais, après avoir acheté les terrains attenants, ils commencèrent à élever des immeubles à la bordure extrême. Par cette façon inverse de bâtir, la valeur des lots de terrain augmenta rapidement, et, au lieu de construire toujours les dernières maisons de la ville, ils ne construisirent plus, une fois la bordure terminée, qu’à l’intérieur, c’est-à-dire sur des terrains de prix.
La Compagnie construira-t-elle elle-même ou donnera-t-elle ses ordres à des architectes privés? Elle peut faire et fera l’un et l’autre. Elle a, comme on le verra bientôt, une puissante réserve de forces actives--ne devant absolument pas être exploitées d’après le système capitaliste--qui se trouvent placées dans les heureuses et sereines conditions de la vie, et qui, néanmoins, ne seront pas chères. Quant aux matériaux de construction, nos géologues y ont pourvu en cherchant les emplacements pour les villes.
Quel sera maintenant le principe qui prévaudra dans la construction?
HABITATIONS OUVRIÈRES
Les habitations ouvrières (j’entends par là les habitations de tous les ouvriers) doivent être établies par les ouvriers eux-mêmes. Je ne pense en aucune façon aux tristes casernes ouvrières des villes européennes, ni aux misérables cabanes qui se trouvent rangées autour des fabriques. Nos maisons ouvrières doivent, elles aussi, à la vérité, avoir l’air uniformes parce que la Compagnie ne peut construire à bon marché que si elle produit les matériaux par grandes masses. Mais ces maisons individuelles avec leurs jardinets doivent, dans chaque endroit, constituer, par leur réunion, de beaux corps d’ensemble. La nature de la contrée stimulera l’heureux génie de nos jeunes architectes qui ne sont point esclaves de la routine, et, même en admettant que le peuple ne comprenne pas la grande inspiration qui domine le tout, il se sentira néanmoins à son aise dans ce léger groupement. Le temple, qui surgira au centre, y sera visible de loin, car ce n’est, en somme, que la vieille foi qui nous conserve unis. Des écoles claires et saines, munies de tout le matériel d’enseignement moderne, donneront l’instruction et l’éducation à l’enfance. Puis, des écoles de perfectionnement professionnel, qui, poursuivant des buts supérieurs, rendront le simple ouvrier capable d’acquérir des connaissances technologiques et lui permettront de se familiariser avec la mécanique. Enfin, il y aura des maisons de récréation pour le peuple, que la Society of Jews dirigera d’en haut, en vue de la moralité.
Il ne s’agit, d’ailleurs, maintenant, que des bâtiments et non de ce qui se passera en eux.
La Compagnie construira les demeures ouvrières à bon marché, dis-je. Non seulement parce que tous les matériaux seront présents en quantité, non seulement parce que le terrain appartiendra à la Compagnie, mais aussi parce qu’elle n’aura pas a payer les ouvriers pour cela.
Les farmers, en Amérique, ont pour système de s’aider réciproquement dans la construction de leurs maisons. Ce système bon enfant--lourd comme les block-houses qui en sont la conséquence--peut être amélioré beaucoup.
LES OUVRIERS NON PROFESSIONNELS («UNSKILLED LABOURERS»)
Nos ouvriers non professionnels (c’est-à-dire les ouvriers qui n’ont point fait d’apprentissage), lesquels viendront tout d’abord du grand réservoir russo-roumain, devront, de même, se bâtir réciproquement leurs maisons. Nous n’aurons pas, pour commencer, de fer à nous, et nous devrons aussi construire avec du bois.
Cela changera plus tard, et les pauvres constructions de nécessité des premiers temps seront alors remplacées par des constructions meilleures.
Nos unskilled labourers se construiront tout d’abord réciproquement des logis, en apprenant à le faire, au préalable. Cependant, par le travail, ils acquerront la propriété des maisons--pas tout de suite, sans doute, mais en se conduisant bien pendant une période de trois ans. De la sorte, nous obtiendrons des hommes zélés, habiles. Et un homme qui a travaillé trois années durant, en observant une bonne discipline, est formé pour la vie.
Je viens de dire que la Compagnie n’aura pas besoin de payer ses unskilleds. Oui, mais alors de quoi vivront-ils?
Je suis en général opposé au truck-system (système du troc). Mais avec nos premiers colons, il devrait cependant être employé. La Compagnie s’occupera d’eux sous tant de rapports, qu’elle pourra bien aussi les entretenir. Le truck-system ne devra demeurer en vigueur que pendant les premières années seulement. Il sera d’ailleurs un bienfait pour les ouvriers, en ce sens qu’il empêchera leur exploitation par les détaillants et les cabaretiers. Mais la Compagnie rend ainsi, d’avance, impossible à nos petites gens la pratique du colportage, qu’ils n’avaient du reste embrassé «ici» que forcés par les vicissitudes historiques. Et elle tient dans sa main les ivrognes et les mauvais garnements. Alors, dans les premiers temps de la prise de possession du pays, il n’y aura donc pas de salaires?
Si fait: des sursalaires.
LA JOURNÉE DE SEPT HEURES
La journée de travail normale est la journée de sept heures! Cela ne signifie pas que l’on coupe des arbres, que l’on creuse la terre, que l’on transporte des pierres, bref que l’on fasse les innombrables travaux qui sont à faire seulement pendant sept heures par jour. Non. On travaillera quatorze heures. Mais les équipes d’ouvriers se relaieront toutes les trois heures et demie. L’organisation sera toute militaire, avec des grades, de l’avancement et des retraites. Il sera dit plus tard où devra être pris l’argent pour les pensions.
En trois heures et demie, un homme sain peut fournir beaucoup de travail concentré. Après une pause de trois heures et demie, qu’il consacre à son repos, à sa famille, à son perfectionnement professionnel, il se trouve de nouveau tout dispos. De telles forces actives peuvent faire des miracles.
La journée de travail de sept heures! Elle rend possible quatorze heures de travail ordinaire. C’est tout ce que peut contenir la journée.
J’ai du reste la conviction que la journée de sept heures est complètement réalisable. On connaît les expériences qui ont été faites en Belgique et en Angleterre. Certains sociologues avancés prétendent que la journée de cinq heures serait tout à fait suffisante. La Society of Jews et la Jewish Company feront à ce sujet de nouvelles et abondantes expériences--qui profiteront aussi aux autres peuples--et s’il est prouvé que la journée de sept heures est pratiquement possible, notre futur État l’adoptera comme journée normale légale.
La Compagnie seule accordera constamment à son personnel la journée de sept heures. Elle pourra aussi toujours le faire.
Mais nous avons besoin de la journée de sept heures comme cri de ralliement universel pour nos gens qui, on le sait, doivent venir de leur propre gré. Ce doit être vraiment la Terre Promise...
Celui donc qui travaillera plus de sept heures recevra un salaire complémentaire en argent. Comme tous ses besoins sont couverts, et que les invalides de sa famille sont pourvus par les établissements de bienfaisance, centralisés par leur transfert dans le nouveau pays, il peut par conséquent épargner quelque chose. Nous stimulerons l’instinct de l’épargne, du reste déjà développé chez les gens de notre race, parce qu’il facilite l’élévation de l’individu aux couches supérieures, et parce que nous nous ménageons, par là, une énorme réserve de capitaux pour de futurs emprunts.
Le surplus de la journée de sept heures ne doit pas dépasser trois heures, et encore, il ne peut s’effectuer qu’après l’avis conforme de médecins. Car, dans la vie nouvelle, nos gens aborderont courageusement le travail, et le monde verra alors seulement quel peuple laborieux nous sommes.
Je n’expose pas, quant à présent, le fonctionnement du truck-system chez les premiers occupants (bons, etc.), pas plus d’ailleurs que je n’expose nombre d’autres détails, pour ne pas troubler le lecteur.
Les femmes ne seront point admises aux lourds travaux et ne devront pas faire d’heures supplémentaires.
Les femmes enceintes seront dispensées de tout travail et recevront du truck une nourriture très abondante. Car nous avons besoin, pour l’avenir, de fortes générations.
Nous élèverons tout de suite les enfants dès le commencement, comme nous l’entendons. Je ne m’étends pas là-dessus pour l’instant.
Ce que je viens de dire à propos des demeures ouvrières des unskilleds et de leur manière de vivre est tout aussi peu une utopie que le reste. Tout cela existe déjà dans la réalité, mais infiniment petit, inaperçu, incompris. Pour la solution de la question juive, l’«Assistance par le travail», que j’ai appris à connaître et à comprendre à Paris, m’a été d’une grande utilité.