IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
PAUVRE CHÈRE MAMAN
L’épervier sauvage au ciel balayé de vent, Le cerf à la plaine salubre, Le cœur d’un homme au cœur d’une fille Comme c’était au temps d’antan.
(Chanson bohémienne.)
DÉCOR:--Chambre de MISS MINNIE THREEGAN à Simla. MISS THREEGAN dans l’embrasure de la fenêtre, en train de fouiller dans un tiroir plein de toutes sortes de choses.
MISS EMMA DEERCOURT, amie de cœur, qui est venue passer la journée, assise sur le lit, en train d’agencer le corsage d’une robe de bal et une touffe de muguet artificiel. Cinq heures trente, par un chaud après-midi de mai.
MISS DEERCOURT.--Et il a dit: «Je n’oublierai jamais cette danse», et, naturellement, j’ai répondu: «Oh, comment pouvez-vous être sot à ce point!» Penses-tu, chérie, qu’il avait une intention?
MISS THREEGAN (sortant du fouillis un long bas de soie lavande).--Tu le connais mieux que moi.
MISS D.--Oh, tâche d’être sympathique, Minnie! Je suis sûre qu’il a une intention. Au moins j’en serais sûre s’il n’était pas toujours à monter à cheval avec cette odieuse Mrs. Hagan.
MISS T.--Je le suppose. Comment diable s’arrange-t-on, lorsqu’on danse, pour passer à travers ses talons les premiers? Regarde-moi cela, si ce n’est pas honteux? (Elle tend le talon du bas sur sa main ouverte pour en faire l’inspection.)
MISS D.--Ne t’en occupe pas! Impossible à raccommoder. Aide-moi à arranger ce maudit corsage. J’ai passé le lacet comme ceci, je l’ai passé comme cela et je ne peux pas arriver à mettre le bombé en place. Et cela, où le mettrais-tu? (Elle montre les muguets.)
MISS T.--Aussi haut sur l’épaule que possible.
MISS D.--Suis-je assez grande? Je sais que cela fait paraître May Olger bancale.
MISS T.--Oui, mais elle n’a pas tes épaules. Les siennes ressemblent à une bouteille à vin du Rhin.
LE PORTEFAIX (frappant à la porte).--Le capitaine sahib est là.
MISS D. (se levant avec effarement, et se mettant à la recherche de son corset qu’elle a banni eu égard à la chaleur du jour).--Le capitaine sahib? Quel capitaine sahib? Oh, bonté divine, et je ne suis qu’à demi vêtue! Eh bien, tant pis, je ne me dérangerai pas.
MISS T. (avec calme).--Inutile, en effet. Ce n’est pas pour nous. C’est le capitaine Gadsby. Il s’en va faire une promenade à cheval avec maman. Il vient en général cinq jours sur sept.
VOIX D’ANGOISSE (d’une chambre intérieure).--Minnie, cours donner du thé au capitaine Gadsby, et dis-lui que je serai prête dans dix minutes; et, écoute, Minnie, viens ici un instant, tu serais si gentille!
MISS T.--Oh, zut! (A haute voix.) Fort bien, maman.
Elle sort et réapparaît au bout de cinq minutes, les joues rouges et en se frottant les doigts.
MISS D.--Comme tu es rouge! Qu’est-il arrivé?
MISS T. (chuchotant de toutes ses forces).--Vingt-quatre pouces de taille, et il faut que tout rentre. Où sont mes porte-bonheur? (Elle fouille sur la table de toilette, et se passe, dans l’intervalle, la brosse sur les cheveux.)
MISS D.--Qui est ce capitaine Gadsby? Je ne pense pas l’avoir jamais rencontré.
MISS T.--Oh si, pour sûr. Il est du clan Harrar. J’ai dansé avec lui, mais je ne lui ai jamais parlé. C’est un grand garçon jaune, absolument un poussin frais éclos, avec une é-norme moustache. Il marche comme ceci (elle imite la démarche de la cavalerie), et il fait «Ha-hmm!» du fin fond de la gorge lorsqu’il ne trouve rien à dire. Maman le goûte. Pas moi.
MISS D. (distraitement).--La cire-t-il, cette moustache?
MISS T. (occupée avec la houppe à poudrer).--Oui, je le pense. Pourquoi?
MISS D. (se penchant sur le corsage et cousant avec ardeur).--Oh, rien... seulement...
MISS T. (sévèrement).--Seulement quoi? Allons, dis, Emma.
MISS D.--Eh bien, May Olger--elle est fiancée à Mr. Charteris, tu sais--disait...--Tu me promets de ne pas le répéter?
MISS T.--Oui, je te le promets. Qu’a-t-elle dit?
MISS D.--Que... que d’être embrassée (tout d’un élan) par un homme qui ne cirait pas sa moustache, c’était... comme si l’on mangeait un œuf sans sel.
MISS T. (du haut de sa grandeur, avec un mépris écrasant).--May Olger est une horreur, et tu peux le lui répéter. Je suis heureuse qu’elle ne fasse pas partie de mon clan... Il faut que j’aille donner à manger à cet homme. Ai-je l’air présentable?
MISS D.--Oui, parfaitement. Fais vite et passe-le à ta mère, pour que nous puissions causer. Moi, je vais écouter à la porte pour entendre ce que tu lui dis.
MISS T.--Pour ce que je m’en soucie. Je t’assure que je n’ai pas peur du capitaine Gadsby.
Comme preuve, elle pénètre dans le salon d’un grand pas masculin suivi de deux petits pas écourtés, ce qui produit l’effet d’un cheval rétif entrant. Elle manque LE CAPITAINE GADSBY, lequel est assis dans l’ombre du rideau, et elle jette tout alentour un regard désespéré.
LE CAPITAINE GADSBY (à part).--La pouliche, mâtin! doit avoir pigé cette allure à l’étalon. (Haut, se levant.) Bonsoir, miss Threegan.
MISS T. (ayant conscience qu’elle rougit).--Bonsoir, capitaine Gadsby. Maman m’a chargée de vous dire qu’elle sera prête dans quelques minutes. Ne prendriez-vous pas du thé? (A part.) J’espère que maman va se dépêcher. Qu’est-ce que je vais bien dire à ce grand animal-là? (Haut et brusquement.) Du lait et du sucre?
LE CAP. G.--Pas de sucre, me-erci, et fort peu de lait. Ha-hmmm.
MISS T. (à part).--S’il fait cela, je suis perdue. Je vais rire. Je sais que je vais rire!
LE CAP. G. (tirant sur sa moustache et la regardant de côté, au bas de son nez).--Ha-hmmm. (A part.) Me demande ce dont la petite bécasse peut parler. Faut risquer le coup cependant.
MISS T. (à part).--Oh! mais, c’est une torture! Il faut que je dise quelque chose.
TOUS LES DEUX ENSEMBLE.--Êtes-vous allé...
LE CAP. G.--Je vous demande pardon. Vous alliez dire...
MISS T. (qui est restée à regarder la moustache avec une fascination pleine de respect).--Ne prendriez-vous pas des œufs?
LE CAP. G. (regardant d’un air effaré la table à thé).--Des œufs! (A part.) Diable! c’est l’heure où elle fait quelque dînette. Je suppose qu’on lui a essuyé la bouche pour me l’envoyer tandis que la mère est en train de mettre ses frusques. (Haut.) Non, merci.
MISS T. (pourpre de confusion).--Oh! ce n’est pas cela que je voulais dire. Je ne pensais pas pour un instant à des mou--à des œufs. Je voulais dire du sel. Ne prendriez-vous pas du s... des bonbons? (A part.) Il va me prendre pour une folle furieuse. Je voudrais bien que maman arrive.
LE CAP. G. (à part).--C’était bien une dînette, et elle en a honte. Mâtin, elle n’a pas l’air si mal, lorsqu’elle rougit comme cela. (Haut, en puisant lui-même dans l’assiette.) Avez-vous vu ces nouveaux chocolats chez Péliti?
MISS T.--Non, j’ai fait ceux-ci moi-même. De quoi ont-ils l’air?
LE CAP. G.--Ceux-ci!... Dé-licieux. (A part.) Et c’est un fait.
MISS T. (à part).--Oh, zut! il va croire que je suis en quête de compliments. (Haut.) Non, ceux de Péliti, naturellement.
LE CAP. G. (avec enthousiasme).--Pas à comparer avec ceux-ci. Comment les faites-vous? Je ne peux arriver à ce que mon khansamah[1] comprenne la plus simple chose en dehors du mouton et du poulet.
[1] Cuisinier indigène.
MISS T.--Oui? Je ne suis pas un khansamah, vous savez. Peut-être que vous lui faites peur. Il ne faut jamais faire peur à un domestique. Il perd la tête. C’est de très mauvaise politique.
LE CAP. G.--Il est d’une si effroyable bêtise.
MISS T. (se croisant les mains sur les genoux).--Il faudrait l’appeler tout tranquillement et lui dire: «O khansamah jee!»
LE CAP. G. (commençant à s’intéresser).--Oui! (A part.) Imaginez ce petit poids-léger disant: «O khansamah jee» à mon farouche Mir Khan!
MISS T.--Puis vous lui expliqueriez le dîner, plat par plat.
LE CAP. G.--Mais je ne sais pas parler le langage du pays.
MISS T. (d’un air protecteur).--Vous devriez passer l’examen des langues orientales et essayer.
LE CAP. G.--Je l’ai fait, mais il ne semble pas que j’en sois plus habile pour cela. Et vous?
MISS T.--Je n’ai jamais passé l’examen. Mais le khansamah est très patient avec moi. Il ne se fâche pas quand je parle de topees (chapeaux) de mouton, alors que je veux dire des têtes, ou que je commande des maunds (tonnes) de grain, alors que je veux dire des livres.
LE CAP. G. (à part, avec une forte indignation).--Je voudrais voir Mir Khan se montrer grossier vis-à-vis de cette petite! Allons, allons! ne nous emballons pas. (Haut.) Et vous y entendez-vous aussi pour ce qui est des chevaux?
MISS T.--Un peu... pas beaucoup. Je ne sais pas les médicamenter, mais je sais ce qu’il faut qu’ils mangent, et c’est moi qui suis chargée de l’écurie.
LE CAP. G.--Vraiment! Vous pourriez m’aider, alors. Qu’est-ce qu’on doit donner à son saïs[2], dans les montagnes? Mon brigand dit huit roupies parce que tout est si cher.
[2] Palefrenier.
MISS T.--Six roupies par mois, et une roupie de supplément à Simla... Ni plus ni moins. Et un coupeur d’herbe gagne six roupies, cela vaut mieux que d’acheter l’herbe au bazar.
LE CAP. G. (avec admiration).--Comment savez-vous?
MISS T.--J’ai essayé l’un et l’autre.
LE CAP. G.--Vous montez donc beaucoup à cheval? Je ne vous ai jamais vue sur le Mall?
MISS T. (à part).--Je ne l’ai pas croisé plus de cinquante fois. (Haut.) Presque tous les jours.
LE CAP. G.--Sapristi! Je ne savais pas cela. Ha-hmmm! (Il tire sur sa moustache et reste silencieux l’espace de quarante secondes.)
MISS T. (éperdument, et se demandant ce qui va arriver).--Elle est très bien. A votre place je n’y toucherais pas. (A part.) C’est la faute à maman qui n’est pas venue plus tôt. Je vais être grossière!
LE CAP. G. (se bronzant sous le hâle, et ramenant sa main très promptement).--Hein! Quo-oi! Oh, oui! Ha! ha! (Il rit d’un air gêné.) (A part.) Ah! bien, elle en a un sacré toupet! Je n’ai jamais encore vu une femme me dire cela. Ce doit être une mâtine, sans quoi... Ah! cette dînette!
VOIX SORTANT DE L’INCONNU.--Tchk! tchk! tchk!
LE CAP. G.--Bonté divine! Qu’est-ce que c’est que cela?
MISS T.--Le chien, je crois. (A part.) Emma écoutait, et je ne le lui pardonnerai jamais!
LE CAP. G. (à part).--Ils n’ont pas de chien. (Haut.) On n’eût pas dit un chien, n’est-ce pas?
MISS T.--Alors, ce devait être le chat. Allons dans la verandah. Quel délicieux après-midi!
Elle pénètre dans la verandah et regarde au loin dans les montagnes en plein soleil couchant. Le capitaine suit.
LE CAP. G. (à part).--Des yeux superbes! Je m’étonne de ne les avoir jamais encore remarqués. (Haut.) Il doit y avoir un bal au palais vice-royal mercredi. Pouvez-vous me réserver une danse?
MISS T. (brièvement).--Non! Je n’ai pas besoin de vos danses par charité. Vous ne m’invitez que parce que maman vous a dit de le faire. Je saute et je bouscule. Vous le savez bien!
LE CAP. G. (à part).--C’est vrai, mais ce n’est pas aux petites filles à comprendre ces choses-là. (Haut.) Non, sur ma parole, je ne le sais pas. Vous dansez à merveille.
MISS T.--Alors pourquoi vous arrêtez-vous toujours après une demi-douzaine de tours! Je croyais que dans l’armée les officiers ne contaient jamais de craques.
LE CAP. G.--Ce n’était pas une craque, croyez-moi. Je sollicite réellement le plaisir d’une danse avec vous.
MISS T. (avec malice).--Pourquoi? Est-ce que maman ne veut plus danser avec vous?
LE CAP. G. (plus vivement que ne le réclament les circonstances).--Je ne pensais pas à madame votre mère. (A part.) Petite poison, va!
MISS T. (regardant toujours par la fenêtre).--Hein? Oh, je vous demande pardon. Je pensais à autre chose.
LE CAP. G. (à part).--Eh bien! je me demande ce qu’elle va pouvoir dire encore. Je n’ai jamais vu une femme me traiter de la sorte. Autant être--le diable m’emporte,--autant être sous-lieutenant d’infanterie. (Haut.) Oh! je vous en prie. Je n’en vaux pas la peine. Madame votre mère n’est-elle pas encore prête?
MISS T.--Je pense que oui; mais promettez-moi, capitaine Gadsby, que vous ne ferez plus faire deux fois de suite le tour du Jakko à ma pauvre chère maman. Cela la fatigue tant!
LE CAP. G.--Elle prétend qu’aucun exercice ne la fatigue.
MISS T.--Oui, mais elle souffre après. Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que les rhumatismes, et vous ne devriez pas la retenir dehors si tard, quand il se met, le soir, à faire frais.
LE CAP. G. (à part).--Les rhumatismes! Il me semblait aussi qu’elle descendait de cheval un peu tout d’une pièce. Huuuou! On s’instruit tous les jours. (Haut.) Je suis fâché de l’apprendre. Elle ne m’en a pas parlé.
MISS T. (troublée).--Naturellement non. La pauvre chère maman ne l’eût pas fait. Et il ne faut pas non plus aller raconter que je vous l’ai dit. Promettez-moi que vous ne le répéterez pas. Oh, capitaine Gadsby, promettez-le-moi!
LE CAP. G.--Je suis muet, ou... je le serai dès que vous m’aurez accordé cette danse, et une autre... si vous voulez bien prendre la peine de penser une minute à moi.
MISS T.--Mais cela ne vous plaira pas le moins du monde. Vous le regretterez affreusement ensuite.
LE CAP. G.--Cela me plaira par-dessus toutes choses, et ce que je regretterai, ce sera de ne pas avoir obtenu davantage. (A part.) De par tous les diables, qu’est-ce donc que je me mets à dire?
MISS T.--Fort bien. Ce sera vous-même que vous aurez à remercier si l’on vous écrase les pieds. Dirons-nous la septième?
LE CAP. G.--Et la onzième. (A part.) Elle ne peut pas peser plus de cent livres, et même alors, elle a le pied ridiculement petit. (Il jette les yeux sur ses propres bottes de cheval.)
MISS T.--Elles reluisent superbement. Je peux presque me mirer dedans.
LE CAP. G.--Je me demandais s’il me faudrait me servir de béquilles pour le reste de mes jours au cas où vous me marcheriez sur les pieds.
MISS T.--Fort probablement. Pourquoi ne pas changer la onzième pour un quadrille?
LE CAP. G.--Non, je vous en prie! Il faut que ce soient deux valses. Ne voulez-vous pas les marquer?
MISS T.--Je ne reçois pas tant d’invitations que je doive les embrouiller. Ce sera vous le coupable.
LE CAP. G.--Attendez pour voir! (A part.) Elle ne danse pas parfaitement, peut-être, mais...
MISS T.--Votre thé doit être froid maintenant. En voulez-vous une autre tasse?
LE CAP. G.--Non, merci. Ne trouvez-vous pas qu’il fait plus agréable dehors sous la verandah. (A part.) Je n’ai jamais vu encore de cheveux prendre cette couleur au soleil couchant. (Haut.) C’est comme un tableau de Dicksee.
MISS T.--Oui! c’est un merveilleux coucher de soleil, n’est-ce pas? (Crûment.) Mais qu’est-ce que vous savez, vous, des tableaux de Dicksee?
LE CAP. G.--Je retourne en Angleterre de temps en temps. Et je n’étais pas sans connaître les musées. (Nerveusement.) Il ne faut pas croire que je ne suis qu’un Philistin à... moustache.
MISS T.--Je vous en prie! Je vous en supplie! Je suis si fâchée de ce que je vous ai dit tout à l’heure. J’ai été affreusement impolie. C’est parti sans y penser. Est-ce que vous ne connaissez pas la tentation que l’on a parfois de dire des choses horribles et offensantes pour le seul plaisir de les dire! J’ai peur d’y avoir cédé.
LE CAP. G. (épiant la jeune fille qui rougit).--Je crois connaître ce sentiment-là. Ce serait terrible si nous y cédions tous, n’est-ce pas? Par exemple, je pourrais dire...
PAUVRE CHÈRE MAMAN (entrant, amazone, chapeau d’homme et bottes).--Ah! le capitaine Gadsby! Fâchée de vous faire attendre. J’espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyé. Ma petite fille vous a tenu conversation?
MISS T. (à part).--Je ne regrette pas d’avoir parlé des rhumatismes. Non! non! Je ne regrette qu’une chose, c’est de n’avoir pas mentionné aussi les cors.
LE CAP. G. (à part).--Quelle honte! Je me demande l’âge qu’elle a. Cela ne m’était pas encore venu à l’idée. (Haut.) Nous avons discuté «Shakespeare et les harmonicas»[3] dans la verandah.
[3] Goldsmith. Le Vicaire de Wakefield.
MISS T. (à part.)--Qu’il est gentil! Il connaît cette citation. Ce n’est pas un Philistin à moustache. (Haut.) Au revoir, capitaine Gadsby. (A part.) En voilà une main, et quelle poigne! Je ne crois pas que ce soit avec intention, mais il m’a rentré les bagues dans les doigts.
PAUVRE CHÈRE MAMAN.--Est-ce que Vermillon n’est pas encore là? Oh, oui! Capitaine Gadsby, ne trouvez-vous pas que la selle est trop en avant? (Ils passent dans la verandah de devant.)
LE CAP. G. (à part).--Comment, diantre, saurais-je ce qu’elle préfère? Elle m’a dit qu’elle raffolait des chevaux. (Haut.) Je crois que oui.
MISS T. (s’en venant dans la verandah de devant).--Oh! ce Buldoo! Il faut que je le lui dise. Il a raccourci la gourmette de deux anneaux, et c’est chose que Vermillon déteste. (Elle sort et va à la tête du cheval.)
LE CAP. G.--Laissez-moi faire cela.
MISS T.--Non. Vermillon me comprend. N’est-ce pas, vieux? (Elle desserre adroitement la gourmette, et caresse le cheval aux narines et sous le cou.) Pauvre Vermillon! Est-ce qu’on voulait lui couper son menton? Là!
LE CAPITAINE GADSBY considère l’intermède avec une admiration non déguisée.
PAUVRE CHÈRE MAMAN (vertement à MISS T.).--Tu as, je pense, oublié ton hôte, ma chère amie.
MISS T.--Bonté divine! Mais oui! Adieu. (Elle bat promptement en retraite à l’intérieur.)
PAUVRE CHÈRE MAMAN (rassemblant les rênes dans des doigts empêchés par des gants trop étroits).--Capitaine Gadsby!
LE CAP. GADSBY se baisse et fait le marchepied. PAUVRE CHÈRE MAMAN tâtonne, stationne trop longtemps, et passe au travers.
LE CAP. G. (à part).--Je ne peux pas tenir en l’air cent soixante livres toute une éternité. Ce sont vos rhumatismes. (Haut.) Je ne peux croire que j’aie été si maladroit. (A part.) Si ç’avait été Petit-Poidsléger, elle se fût enlevée comme un oiseau.
Ils sortent à cheval du jardin. Le capitaine se laisse distancer.
LE CAP. G. (à part).--Comme cette amazone la pince sous les bras! Peuh!
PAUVRE CHÈRE MAMAN (avec le sourire effacé de seize saisons, le pire pour l’échange).--Vous êtes terne, cet après-midi, capitaine Gadsby.
LE CAP. G. (éperonnant d’un air las).--Pourquoi m’avez-vous fait attendre si longtemps?
Et cætera, et cætera, et cætera.
(UN INTERVALLE DE TROIS SEMAINES)
LA JEUNESSE DORÉE (assise sur les balustrades en face de l’hôtel de ville).--Hé, Gaddy! Venez de promener la Gorgonzola! Nous pensions tous que c’était à la Gorgone[4] que vous faisiez la cour.
[4] Dans la société anglo-indienne chacun reçoit un surnom.
LE CAP. G. (d’un ton foudroyant).--Espèce d’ourson! Qu’est-ce que nom de D. cela peut bien vous faire?
Il se lance, à l’adresse de la JEUNESSE DORÉE, dans tout un sermon sur la retenue et le savoir-vivre, lequel aplatit l’autre comme une lanterne vénitienne. Il s’éloigne courroucé.
(AUTRE NOUVEL INTERVALLE DE CINQ SEMAINES)
DÉCOR.--Extérieur de la nouvelle bibliothèque de Simla par un soir de brouillard. MISS THREEGAN et MISS DEERCOURT se rencontrent au milieu des rickshaws. MISS T. porte un paquet de livres sous le bras gauche.
MISS D. (ton égal).--Eh bien?
MISS T. (ton ascendant).--Eh bien?
MISS D. (emprisonnant le bras gauche de son amie, enlevant tous les livres, plaçant les livres dans une rickshaw, revenant au bras, s’emparant de la main par le troisième doigt et cherchant).--Eh bien! C’en est une vilaine fille! Et tu ne m’en aurais pas soufflé mot!
MISS T. (modestement).--Il... il... il n’a parlé que hier dans l’après-midi.
MISS D.--Tous mes souhaits, ma chère. Et je vais être demoiselle d’honneur, n’est-ce pas? Tu sais que tu l’as promis il y a si longtemps.
MISS T.--Cela va sans dire. Je te raconterai tout demain. (Elle entre dans la rickshaw.) Oh! Emma!
MISS D. (avec un intense intérêt).--Oui, chère amie?
MISS T. (piano).--C’est parfaitement vrai... à propos... de l’... œuf.
MISS D.--Quel œuf?
MISS T. (pianissimo prestissimo).--L’œuf sans le sel. (Forte.) Chalo ghar ko jaldi, jhampani![5]
[5] A la maison, jhampani.
LE MONDE EXTÉRIEUR
Certaines gens d’importance.
DÉCOR.--Fumoir du Degchi Club. Dix heures et demie, par une soirée étouffante pendant les pluies. Quatre hommes dispersés dans des attitudes pittoresques et des fauteuils. Entre en scène BLAYNE, des Irregular Moguls, en tenue du soir.
BLAYNE.--Phuuu! On devrait bien pendre le juge dans sa boutique. Ici, khitmatgar! Un poora[6] whisky pour m’enlever le goût de la bouche.
[6] Fort.
CURTISS (Royal Artillery).--Ah, c’est cela, vraiment? Qu’est-ce qui diable a pu vous faire aller dîner chez le juge? Vous connaissez sa bandobust[7].
[7] Cuisine.
BLAYNE.--Pensais que cela ne pouvait être pire que le club; mais je parierais qu’il achète de la liqueur de vidange, et qu’il la drogue de gin et d’encre. (Regardant autour de la pièce.) Est-ce tout ce que vous êtes, ce soir?
DOONE (des Travaux Publics).--On a appelé Anthony pendant le dîner. Mingle avait mal au ventre.
CURTISS.--Miggy meurt du choléra une fois par semaine pendant les pluies, et se saoule de chlorodyne dans l’intervalle. Bon petit type, quand même. Du monde chez le juge, Blayne?
BLAYNE.--Cockley et sa memsahib, qui paraît affreusement pâle et éreintée. Une jeune fille quelconque--n’ai pas saisi le nom--en route pour les montagnes, sous l’égide des Cockley--le juge et Markyn, frais arrivé de Simla... dégoûtant de bonne santé.
CURTISS.--Seigneur Dieu, que de splendeurs? Y avait-il assez de glace? La dernière fois que je broutai là, j’en eus tout un morceau... presque aussi gros qu’une noix. Qu’est-ce que disait Markyn?
BLAYNE.--Il paraît que tout le monde se donne du bon temps, là-haut, malgré la pluie. Sacrebleu, cela me rappelle! Je savais bien que je n’étais pas venu pour le simple plaisir de votre société. Des nouvelles! De grandes nouvelles! C’est Markyn qui me l’a raconté.
DOONE.--Qui est-ce qui est mort?
BLAYNE.--Personne, que je sache; mais Gaddy a fini par se laisser mettre le grappin dessus!
TOUS EN CHŒUR.--Comment, diable! Markyn s’est payé votre tête. Pas GADDY!
BLAYNE (fredonnant).--«Oui-da, en vérité, en vérité, en vérité! En vérité, en vérité, je te le dis,» Théodore, le présent de Dieu! Notre Philippe! La chose a été promulguée.
MACKESY (avocat).--Peuh! Les femmes promulgueront n’importe quoi. Que dit l’accusé?
BLAYNE.--Markyn m’a dit l’avoir congratulé avec circonspection... une main tendue, l’autre prête à se mettre en garde. Gaddy a piqué un fard et a déclaré qu’il en était ainsi.
CURTISS.--Pauvre vieux Gaddy! Ils y arrivent tous. Qui est-elle? Écoutons les détails.
BLAYNE.--C’est une jeune fille... dont le père est un certain colonel Quelque Chose.
DOONE.--Simla en est bondé, de filles de colonels. Soyez plus explicite.
BLAYNE.--Attendez donc. Quel était son nom? Three... quelque chose. Three...
CURTISS.--Trois Étoiles[8], comme on dit en français. Gaddy connaît cette marque-là.
[8] En anglais, trois se dit three.
BLAYNE.--Threegan... Minnie Threegan.
MACKESY.--Threegan! N’est-ce pas un petit brin de fille aux cheveux rouges?
BLAYNE.--Quelque chose comme cela... d’après ce que dit Markyn.
MACKESY.--Alors, je l’ai rencontrée. Elle était à Lucknow la saison dernière. Possédait une maman atteinte de jeunesse chronique, et dansait abominablement. Dites-moi, Jervoise, vous avez connu les Threegan, n’est-ce pas?
JERVOISE (fonctionnaire de vingt-cinq années de service, se réveillant de son somme).--Hein! Qu’est-ce que c’est? Connu qui? Comment? Je me croyais au pays, Dieu vous confonde!
MACKESY.--La petite Threegan est fiancée, à ce que dit Blayne.
JERVOISE (avec lenteur).--Fiancée... fiancée! Par exemple! voilà qui ne me rajeunit pas! La petite Minnie Threegan fiancée. C’était encore l’autre jour que j’allais au pays avec elle sur le Surat--non, le Massilia--et elle se traînait à quatre pattes au milieu des ayahs. Elle m’appelait le «Tic Tac sahib» parce que je lui montrais ma montre. Et c’était, cela, en 67... non, 70. Bon Dieu, comme le temps marche! Me voici un vieillard. Je me rappelle quand Threegan épousa Miss Derwent--fille du vieux Hooky Derwent... mais c’était avant vous. Ainsi, le petit bébé est fiancé pour avoir un petit bébé à son tour! Qui est l’autre insensé?
MACKESY.--Gadsby, des Hussards Roses.
JERVOISE.--Connais pas. Threegan a vécu dans les dettes, s’est marié dans les dettes, et mourra dans les dettes. Doit être content de se voir débarrassé de la petite.
BLAYNE.--Gaddy a de l’argent... le veinard. Une terre au pays aussi.
DOONE.--Il sort de la haute. Peux pas arriver à comprendre comment il s’est laissé pincer par la fille d’un colonel, et (regardant prudemment autour de lui) d’infanterie indigène encore! Sans vous offenser, Blayne.
BLAYNE (avec raideur).--Non, au contraire, me-erci.
CURTISS (citant la devise des Irregular Moguls).--«Nous sommes ce que nous sommes», hein, mon vieux? Mais Gaddy était en général un type si supérieur. Pourquoi n’est-il pas allé au pays choisir sa femme?
MACKESY.--Ils sont tous pareils quand ils arrivent au tournant dans la ligne droite. Vers trente ans, un homme commence à en avoir assez de vivre seul...
CURTISS.--Et de l’éternelle côtelette de mouton le matin.
DOONE.--En général, c’est de la chèvre morte, mais continuez, Mackesy.
MACKESY.--Une fois qu’un homme a pris cette voie, rien ne le retiendra. Vous rappelez-vous Benoît de votre service, Doone? On le transféra à Tharanda lorsque son tour vint, et il épousa la fille d’un poseur de la voie, ou quelque chose d’approchant. C’était l’unique femelle de l’endroit.
DOONE.--Oui, le pauvre idiot! Cela brisa du coup ses chances d’avancement. Mrs. Benoît avait l’habitude de vous demander: «C’est-y qu’on vous verra à la danse, ce soir?»
CURTISS.--Voyons, après tout! Gaddy n’a pas fait un mariage au-dessous de lui. Il n’y a pas de sang noir dans la famille, je suppose.
JERVOISE.--De sang noir! Pas pour un anna. Vous autres, jeunes garnements, vous parlez comme si le monsieur faisait un honneur à la jeune fille en l’épousant. Vous êtes tous trop infatués de vous-mêmes..., il n’y aurait jamais rien d’assez bon pour vous.
BLAYNE.--Pas même un club désert, un sacré sale dîner chez le juge, et une station aussi insalubre qu’un hôpital. Vous avez parfaitement raison. Nous sommes une collection de sybarites.
DOONE.--De luxurieux coquins vautrés dans...
CURTISS.--L’éruption de chaleur entre les épaules. J’en suis couvert. Espérons que Béora sera plus frais.
BLAYNE.--Uhhhou! Est-ce qu’on vous envoie, vous aussi, camper? Je croyais que les artilleurs avaient une feuille blanche.
CURTISS.--Non, malheureusement. Deux cas hier--l’un est mort--et si nous en avons un troisième, nous nous en allons. Est-ce qu’on peut chasser, à Béora, Doone?
DOONE.--Le pays est sous l’eau, sauf le morceau contre la Grand Trunk Road. J’y étais hier à visiter un bund[9], et j’y ai trouvé quatre pauvres diables à leur dernière étape. C’est plutôt mauvais, d’ici à Kuchara.
[9] Barrage.
CURTISS.--Alors, nous sommes à peu près certains d’écoper dans les grandes largeurs. Ah! je ne craindrais pas de changer avec Gaddy pour quelque temps. L’amour avec Amaryllis à l’ombre de l’hôtel de ville, et le reste. Oh! pourquoi ne vient-il pas quelqu’un m’épouser, au lieu de me laisser aller dans un camp de choléra?
MACKESY.--Demandez cela au comité du cercle.
CURTISS.--Animal! voilà qui va vous coûter une tournée. Blayne, qu’est-ce que vous prenez? Mackesy est à l’amende pour immoralité. Doone, avez-vous une préférence?
DOONE.--Un petit verre de kummel, s’il vous plaît. C’est un excellent carminatif par ce temps-ci. C’est Anthony qui me l’a dit.
MACKESY (signant un bon pour quatre verres).--Châtiment on ne peut plus injuste. Je pensais seulement à Curtiss en Actéon poursuivi autour des billards par les nymphes de Diane.
BLAYNE.--Il faudrait que Curtiss fît l’importation de ses nymphes par chemin de fer. Mrs. Cockley est l’unique femme de la station. Elle ne quitterait pas Cockley, et il fait de son mieux pour arriver à ce qu’elle s’en aille.
CURTISS.--Cela, c’est bien! A la santé de Mrs. Cockley. A l’unique femme de la station, et une femme sacrément brave!
TOUS (buvant).--Une femme sacrément brave!
BLAYNE.--Je suppose que Gaddy amènera sa femme ici à la fin du froid. Ils se marient presque immédiatement, je crois.
CURTISS.--Gaddy peut remercier son étoile de ce que les Hussards Roses sont tous en détachement et pas au quartier général pendant ces chaleurs, sans quoi il se trouverait arraché aux bras de son amour, sûr comme la mort. Avez-vous jamais remarqué la liberté d’esprit avec laquelle la cavalerie britannique s’adonne au choléra. C’est parce qu’ils coûtent si cher. Si les Roses avaient tenu bon ici, ils seraient partis camper il y a un mois. Oui, je voudrais bien décidément être à la place de Gaddy.
MACKESY.--Il ira au pays après son mariage, et donnera sa démission... vous verrez cela.
BLAYNE.--Pourquoi ne le ferait-il pas? N’a-t-il pas de l’argent? Est-ce qu’il y en aurait ici un seul d’entre nous si nous n’étions pas tous des gueux?
DOONE.--Pauvre vieux gueux! Que sont devenues les six cents roupies que vous avez subtilisées à notre table le mois dernier?
BLAYNE.--Elles se sont donné des ailes. Je crois qu’un commerçant quelque peu entreprenant en a eu sa part, et qu’un shroff[10] a gobé le reste... Ou, pour mieux dire, je les ai dépensées.
[10] Usurier.
CURTISS.--Gaddy, lui, n’a jamais de sa vie eu affaire à un shroff.
DOONE.--Vertueux Gaddy! Si j’avais, moi, trois mille roupies par mois, qui me viennent d’Angleterre, je ne crois pas que j’aurais affaire à un shroff.
MACKESY (bâillant).--Oh! c’est une vie délicieuse! Je me demande si le mariage en augmenterait le charme.
CURTISS.--Demandez à Cockley... avec sa femme qui meurt à petit feu!
BLAYNE.--Allez au pays demander à quelque petite sotte de s’en venir par ici--qu’est-ce que dit Thackeray?--«au splendide palais d’un proconsul indien».
DOONE.--Ce qui me rappelle. Mon logis laisse passer l’eau comme un crible. J’ai eu la fièvre, la nuit dernière, d’avoir dormi dans un marécage. Et le pire, c’est qu’il n’y a rien à faire à un toit, jusqu’à ce que les pluies soient passées.
CURTISS.--Qu’est-ce qui vous chiffonne? Vous n’avez pas, vous, quatre-vingts piou-pious en train de pourrir, à conduire dans le courant d’un fleuve.
DOONE.--Non, mais je suis tout en clous et en jurons. Je suis un véritable Job par tout le corps. C’est pure pauvreté de sang, et je ne vois aucune chance de devenir plus riche... ni de l’une ni de l’autre façon.
BLAYNE.--Ne pouvez-vous pas prendre un congé?
DOONE.--C’est là l’avantage que vous autres, les gens de l’armée, vous avez sur nous. Dix jours, ce n’est rien à vos yeux. Moi, je suis si important que le gouvernement ne peut me trouver de remplaçant si je m’en vais. Ou-ui, je voudrais être à la place de Gaddy, quelle que puisse être sa femme.
CURTISS.--Vous avez passé le tournant de la vie dont Mackesy parlait.
DOONE.--Certes, je l’ai passé, mais je n’ai jamais encore eu la brutalité de demander à une femme de partager mon existence par ici.
BLAYNE.--Sur mon âme, je crois que vous avez raison. Je pense à Mrs. Cockley. C’est une véritable ruine que cette femme.
DOONE.--Absolument. Parce qu’elle reste ici en bas. Le seul moyen de la conserver en état serait de l’envoyer dans les montagnes pendant huit mois--et la même chose avec n’importe quelle femme. Je me vois prenant femme dans ces conditions.
MACKESY.--Avec la roupie à un shilling six pence. Les petits Doone deviendraient des petits Doone de Dehra avec un bel accent chi-chi de Mussourie à rapporter à la maison pour les vacances.
CURTISS.--Et une paire de belles cornes de sambhur à porter pour Doone, franco de port, offertes par...
DOONE.--Oui, c’est une perspective enchanteresse. En passant, la roupie n’a pas encore fini de baisser. Le temps viendra où il faudra nous trouver heureux si nous ne perdons que la moitié de notre solde.
CURTISS.--J’aurais cru qu’un tiers suffisait comme perte. Qui est-ce qui gagne à l’arrangement? C’est ce que je voudrais bien savoir.
BLAYNE.--La question d’argent! Je vais me coucher si vous vous mettez à vous chamailler. Grâces soient rendues, voici Anthony... qui a l’air d’une ombre.
Entre ANTHONY, du corps médical des Indes, très pâle et très fatigué.
ANTHONY.--Bonsoir, Blayne. Il pleut à torrents. Apporte-moi un whisky-soda, khitmatgar. Les routes sont quelque chose d’affreux.
CURTISS.--Comment va Mingle?
ANTHONY.--Très mal, et plus de peur encore. Je l’ai passé à Fewton. Mingle aurait tout aussi bien pu commencer par l’appeler au lieu de me tracasser.
BLAYNE.--C’est un petit type nerveux. Qu’est-ce qu’il a, cette fois-ci?
ANTHONY.--Ne saurais trop dire. Le ventre très mauvais et jusqu’ici une peur bleue. Il m’a demandé tout de suite si c’était le choléra, et je lui ai répondu de ne pas faire la bête. Cela l’a calmé.
CURTISS.--Pauvre diable! La frousse fait la moitié de la besogne chez un homme de cet acabit.
ANTHONY (allumant un cheroot).--Je crois fermement que la frousse le tuera s’il reste en bas. Vous savez la somme d’ennui qu’il a causée à Fewton pendant ces trois dernières semaines. Il fait tout ce qu’il peut pour mourir de peur.
CHŒUR GÉNÉRAL.--Pauvre petit diable! Pourquoi ne s’en va-t-il pas?
ANTHONY.--Ne peut pas. Il a sa permission en règle, mais il est tellement à fond de cale qu’il ne peut la prendre, et je ne crois pas que sa signature vaudrait quatre annas. Ceci en confidence, toutefois.
MACKESY.--Toute la station le sait.
ANTHONY.--«Je suppose qu’il me faudra mourir ici», a-t-il dit, en se tordant en travers de son lit. Il est absolument persuadé qu’il va s’en aller ad patres. Et je sais pertinemment qu’il n’a rien de plus qu’un ventre de temps humide, si seulement il pouvait prendre un peu le dessus.
BLAYNE.--C’est mauvais, c’est très mauvais. Pauvre petit Miggy! Bon petit type tout de même. Dites donc?
ANTHONY.--Quoi «dites donc»?
BLAYNE.--Eh bien, écoutez... voici... Si c’est comme cela... comme vous dites... moi, je dis cinquante.
CURTISS.--Je dis cinquante.
MACKESY.--J’y vais de vingt de plus.
DOONE.--Gros Crésus du bar! Je dis cinquante. Jervoise, que dites-vous? Hi! Réveillez-vous!
JERVOISE.--Hein? Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est?
CURTISS.--Nous voulons vous soutirer cent roupies. Vous êtes un célibataire à revenus gigantesques, et il y a un homme dans le lac.
JERVOISE.--Quel homme? Quelqu’un de mort?
BLAYNE.--Non, mais il mourra si vous ne donnez pas les cent. Tenez! voici un bon tout prêt. Vous pouvez voir pour combien nous avons signé, et l’homme d’Anthony viendra demain l’encaisser. De sorte qu’il n’y aura pas de difficultés.
JERVOISE (signant).--Cent. E.M.J. Voilà. (Faiblement.) Ce n’est pas une de vos facéties, n’est-ce pas?
BLAYNE.--Non, il les vaut vraiment. Anthony, vous avez été le plus gros gagnant au poker la semaine dernière et vous avez frustré le percepteur trop longtemps. Signez!
ANTHONY.--Voyons, trois cinquante et un soixante-dix... deux cent vingt... trois cent vingt... disons quatre cent vingt. Cela lui donnera un bon mois dans les montagnes. Mille merci, vous autres. J’enverrai le chaprassi[11] demain.
[11] Commis.
CURTISS.--Il faut vous arranger pour qu’il accepte, et naturellement il ne faut pas...
ANTHONY.--Naturellement. Cela ne ferait pas l’affaire. Il s’en irait pleurer de gratitude sur son verre du soir.
BLAYNE.--Maudit soit-il, c’est bien ce qu’il irait faire. Oh! dites-moi, Anthony, vous qui prétendez tout savoir: avez-vous entendu parler de Gaddy?
ANTHONY.--Non. Un procès en divorce, enfin?
BLAYNE.--Pire. Il est fiancé!
ANTHONY.--Comment dites-vous? Pas possible!
BLAYNE.--Plus que possible. Il va se marier dans quelques semaines. C’est Markyn qui me l’a dit chez le juge ce soir. C’est pukka[12].
[12] Une affaire réglée.
ANTHONY.--Vous ne parlez pas sérieusement? Saperlipopette! Il y aura du grabuge sous les tentes de Cédar.
CURTISS.--Croyez-vous que le régiment montrera son mécontentement?
ANTHONY.--Ne sais quoi que ce soit sur le régiment.
MACKESY.--C’est la bigamie, alors?
ANTHONY.--Peut-être bien. Voulez-vous dire que vous autres, vous avez oublié, ou est-ce qu’il y a dans le monde plus de charité que je ne pensais?
DOONE.--Cela ne vous embellit pas d’essayer de garder un secret. Vous gonflez à péter. Expliquez.
ANTHONY.--Mrs. Herriott.
BLAYNE (après une longue pause, à tout le monde à la ronde).--C’est mon avis que nous sommes une collection d’idiots.
MACKESY.--Allons donc! Cette affaire-là était morte et enterrée à la saison dernière. Comment donc? Le jeune Mallard...
ANTHONY.--Mallard tenait la chandelle. C’est pour cela qu’il était là. Réfléchissez un instant. Rappelez-vous la saison dernière et ce qu’on disait. Mallard ou pas Mallard, Gaddy a-t-il adressé la parole à une seule autre femme?
CURTISS.--Il y a quelque chose là-dedans. C’était quelque peu remarquable, maintenant que vous en parlez. Mais elle est à Naini Tal et il est à Simla.
ANTHONY.--Il lui a fallu aller à Simla pour piloter un globe-trotter de sa famille... un personnage titré, oncle ou tante.
BLAYNE.--Et c’est là qu’il s’est fiancé. Il n’y a pas de loi qui empêche un homme de se fatiguer d’une femme.
ANTHONY.--Sauf qu’il ne doit pas le faire tant que la femme n’est pas fatiguée de lui. Et ce n’était pas le cas de la Herriott.
CURTISS.--Il se peut qu’elle le soit maintenant. Deux mois de Naini Tal accomplissent des prodiges.
DOONE.--C’est curieux comme il y a des femmes qui portent un sort avec elles. Il y avait une certaine Mrs. Deegie, dans les provinces du centre, que les hommes finissaient invariablement par quitter pour se marier. C’était passé en proverbe parmi nous quand j’étais là-bas. Je me souviens de trois hommes qui étaient éperdument à sa dévotion, et qui, tous, l’un après l’autre, prirent femme.
CURTISS.--C’est bizarre. Pour moi, j’aurais pensé que l’influence de Mrs. Deegie devait les pousser à prendre les femmes des autres. Cela aura dû leur inspirer la crainte du jugement de la Providence.
ANTHONY.--Mrs. Herriott inspirera à Gaddy la crainte de quelque chose de plus que le jugement de la Providence, j’imagine.
BLAYNE.--En supposant que les choses soient comme vous dites, ce serait un imbécile d’aller affronter cette femme. Il ne bougera pas de Simla.
ANTHONY.--Serais pas le moins du monde surpris qu’il s’en aille à Naini s’expliquer. C’est une espèce d’homme incompréhensible, et, quant à elle, c’est probablement une femme plus qu’incompréhensible.
DOONE.--Qu’est-ce qui vous fait la débiner avec une pareille confiance?
ANTHONY.--Primum tempus. Gaddy a été son premier, et une femme ne laisse pas échapper son premier amant sans se plaindre. Elle se justifie à elle-même le premier transfert d’affection en jurant que c’est pour toujours et toujours. Par conséquent...
BLAYNE.--Par conséquent, nous voilà assis jusqu’à une heure passée à causer scandale comme un cénacle de portières. Anthony, c’est aussi votre faute. Nous étions parfaitement respectables jusqu’au moment où vous êtes entré. Allez vous coucher. J’y vais. Bonne nuit tous.
CURTISS.--Une heure passée! Il est deux heures passées, sur mon âme, et voici venir le khit pour l’extra. Justes cieux! Une, deux, trois, quatre, cinq roupies à payer pour le plaisir de dire qu’un pauvre petit diable de femme ne vaut pas mieux que cela. J’ai honte de moi-même. Allez vous coucher, méchantes langues, et si l’on m’envoie demain à Béora, préparez-vous à apprendre que je suis mort avant de payer mes dettes de jeu!
LES TENTES DE CÉDAR
Only why should it be with stain at all, Why must I, ’twixt the leaves of coronal Put any kiss of pardon on thy brow? Why should the other women know so much, And talk together «such the look and such The smile he used to love with, then as now!»
Any wife to any Husband[13].
[13] Robert Browning.
DÉCOR.--Un dîner de Naini Tal de trente-quatre couverts. Argenterie, vins, vaisselle, et khitmatgars soigneusement calculés à l’échelle de 6.000 roupies par mois, le change en moins. La table divisée dans toute sa longueur par une haie de fleurs.
MRS. HERRIOTT (après que la conversation s’est élevée au diapason convenable).--Ah! Je ne vous ai pas vu dans la cohue au salon. (Sotto voce.) Où avez-vous bien pu être tout ce temps-là, Pip?
LE CAPITAINE GADSBY (se détournant de la dame dont il a reçu officiellement la charge et remuant les verres à vin du Rhin).--Bonsoir. (Sotto voce.) Pas tout à fait si haut une autre fois. Vous n’avez pas idée comme votre voix porte. (A part.) Voilà ce que c’est que d’avoir voulu esquiver l’explication écrite. Il va maintenant la falloir verbale. Charmante perspective! Comment diable vais-je lui dire que je suis fiancé, membre respectable de la société, et que tout est fini entre nous.
MRS. H.--J’ai un gros compte à régler avec vous. Où étiez-vous, au concert Pop[14] de lundi? Où étiez-vous mardi? Où étiez-vous au tennis des Lamont? Je cherchais partout.
[14] Concert populaire.
LE CAP. G.--Pour me voir? Oh! j’étais en vie quelque part, je suppose. (A part.) C’est pour Minnie, mais cela va être salement désagréable.
MRS. H.--Ai-je fait quelque chose pour vous offenser? Si oui, cela n’a jamais été mon intention. Je ne pouvais m’abstenir d’aller faire une promenade à cheval avec ce Vaynor. C’était promis une semaine avant que vous n’arriviez.
LE CAP. G.--J’ignorais...
MRS. H.--Cela l’était vraiment.
LE CAP. G.--Quoi que ce soit à ce sujet, voilà ce que je veux dire.
MRS. H.--Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui? Tous ces jours-ci? Il y a quatre grands jours, presque cent heures, que vous n’avez été près de moi. Est-ce gentil à vous, Pip? Et j’ai tant attendu votre arrivée!
LE CAP. G.--Vraiment?
MRS. H.--Vous le savez bien! J’ai été aussi sotte à ce propos qu’une pensionnaire. J’ai fait un petit calendrier que j’ai mis dans mon porte-cartes, et chaque fois que le canon de midi partait, j’effaçais une ligne et disais: «cela me rapproche de Pip. Mon Pip!»
LE CAP. G. (avec un rire contraint).--Que va penser Mackler si vous le négligez pareillement.
MRS. H.--Et cela ne vous a pas rapproché. Vous paraissez beaucoup plus loin que jamais. Avez-vous quelque raison de bouder? Je connais votre caractère.
LE CAP. G.--Non.
MRS. H.--Suis-je donc devenue vieille dans ces quelques derniers mois? (Elle étend la main vers la haie de fleurs pour prendre le menu.)
VOISIN DE GAUCHE.--Permettez-moi. (Il tend le menu. MRS. H. reste le bras étendu l’espace de trois secondes.)
MRS. H. (au voisin, son cavalier).--Oh! merci, je ne voyais pas. (Elle se retourne à droite.)--Y a-t-il en moi quelque chose de changé?
LE CAP. G.--De grâce occupez-vous de dîner! Il faut manger quelque chose. Essayez une de ces façons de côtelettes. (A part.) Et je m’imaginais qu’elle avait de belles épaules, au beau temps jadis! Quel âne on peut faire de soi!
MRS. H. (se servant une manchette de papier, sept pois, quelques carottes découpées à l’emporte-pièce et une cuillerée de sauce).--Ce n’est pas une réponse. Dites-moi si j’ai fait quelque chose.
LE CAP. G. (à part).--Si l’on n’en finit pas ici, il y aura quelque scène diabolique ailleurs. Si seulement j’avais écrit et que j’eusse accepté la bataille... à longue portée! (Au khitmatgar.) Han! Simpkin do[15]. (Haut.) Je vous raconterai cela plus tard.
[15] Oui, du champagne.
MRS. H.--Racontez-le-moi tout de suite. Ce doit être quelque ridicule malentendu, et vous savez qu’il ne devait rien arriver de la sorte entre nous. Nous, moins que personne ne pouvons nous le permettre. C’est ce Vaynor et vous ne voulez pas le dire? Sur mon honneur...
LE CAP. G.--Je n’ai jamais pensé un instant à ce Vaynor.
MRS. H.--Mais comment savez-vous que moi, je n’y ai pas pensé?
LE CAP. G. (à part).--Voici l’occasion et puisse le diable me la faire prendre aux cheveux. (Haut et d’un ton mesuré.) Croyez-moi, peu m’importe que vous pensiez plus ou moins souvent à ce Vaynor, ni que vous y pensiez d’une façon plus ou moins tendre.
MRS. H.--Je me demande si c’est bien ce que vous voulez dire... Oh! qu’est-ce que cela rapporte de se chamailler et de prétendre ne pas se comprendre quand vous n’êtes ici en haut que pour si peu de temps. Pip, ne faites pas la bête!
Suit une pause, pendant laquelle il croise sa jambe gauche par-dessus la droite et continue son dîner.
LE CAP. G. (en réponse à l’orage qui s’amasse dans les yeux de MRS. H.).--Oh là là, mes cors... C’est mon plus sensible.
MRS. H.--Ma parole, vous êtes l’homme le plus grossier de la terre! Jamais plus je ne recommencerai.
LE CAP. G. (à part).--Non, je ne crois pas que vous recommenciez; mais je me demande ce que vous ferez avant que tout soit fini. (Au khitmatgar.) Thorah ur Simpkin do[16].
[16] Donnez-moi du champagne.
MRS. H.--Eh bien! vous n’avez pas même la politesse de vous excuser, vilain homme?
LE CAP. G. (à part).--Ce n’est pas la peine de lâcher pied maintenant. Fiez-vous à une femme pour être aveugle comme une taupe lorsqu’elle ne veut pas voir.
MRS. H.--J’attends. Ou vous sied-il que je dicte une formule d’excuse?
LE CAP. G. (en désespéré).--Parfaitement, dictez.
MRS. H. (gaîment).--Fort bien. Répétez tous vos noms de baptême après moi et continuez: «Professe mon sincère repentir...»
LE CAP. G.--«Sincère repentir...»
MRS. H.--«Pour m’être conduit...»
LE CAP. G. (à part).--Enfin! Si seulement elle voulait regarder ailleurs. (Haut.) «Pour m’être conduit»... comme je me suis conduit, et déclare que je suis à fond et franchement malade de toute cette histoire, et saisis cette occasion de faire connaître clairement mon intention d’y mettre fin, maintenant, désormais, et pour toujours. (A part.) Si quelqu’un m’eût dit que je jouerais jamais ce rôle de mufle!...
MRS. H. (versant une cuillerée de pommes de terre paille dans son assiette).--Ce n’est pas une belle plaisanterie.
LE CAP. G.--Non, c’est une réalité. (A part.) Je me demande si les catastrophes de ce genre sont toujours aussi brutales.
MRS. H.--En vérité, Pip, vous devenez plus drôle de jour en jour.
LE CAP. G.--Je crois que vous ne me comprenez pas bien. Faut-il le répéter?
MRS. H.--Non! par pitié, ne faites pas cela. C’est trop terrible, même pour rire.
LE CAP. G. (à part).--Je vais la laisser y réfléchir pendant un moment. Mais je mériterais la cravache.
MRS. H.--Je veux savoir ce qu’il y avait au fond de ce que vous venez de me dire.
LE CAP. G.--Exactement ce que j’ai dit. Rien de moins.
MRS. H.--Mais qu’est-ce que j’ai fait pour le mériter? Qu’est-ce que j’ai donc fait?
LE CAP. G. (à part).--Si seulement elle voulait bien ne pas me regarder. (Haut et très lentement, les yeux sur son assiette.) Vous rappelez-vous ce soir de juillet, avant que les pluies éclatent, où vous me disiez que la fin arriverait forcément tôt ou tard... et où vous vous demandiez pour lequel de nous elle arriverait le premier?
MRS. H.--Oui, c’était seulement pour rire. Et vous jurâtes que, aussi longtemps qu’il vous resterait un souffle dans la poitrine, jamais elle n’arriverait. Et je vous crus.
LE CAP. G. (jouant avec le menu).--Eh bien, elle est arrivée. Voilà tout.
Une longue pause durant laquelle MRS. H. tient la tête courbée et roule son pain viennois en petites boulettes. G. regarde les lauriers roses.
MRS. H. (rejetant la tête en arrière et riant d’un rire naturel).--On nous dresse bien, nous autres femmes, n’est-ce pas, Pip?
LE CAP. G. (brutalement, en touchant son bouton de chemise).--Pour ce qui est de savoir porter le masque. (A part.) Ce n’est pas dans sa nature de prendre les choses tranquillement. Il faudra bien qu’il y ait une explosion.
MRS. H. (avec un frisson).--Merci. Ma-ais les Peaux-Rouges eux-mêmes laissent, je crois, les gens se tortiller pendant qu’on les torture. (Elle tire son éventail de sa ceinture et s’évente lentement, le bord de l’éventail au niveau du menton.)
VOISIN DE GAUCHE.--Très lourd, ce soir, n’est-ce pas? Cela vous incommode?
MRS. H.--Oh non, pas le moins du monde. Mais on devrait avoir vraiment des punkahs, même dans votre frais Naini Tal, ne trouvez-vous pas? (Elle se retourne en laissant retomber son éventail et en levant les sourcils.)
LE CAP. G.--Cela va-t-il mieux? (A part.) Voici venir l’orage!
MRS. H. (les yeux sur la nappe, l’éventail tout prêt dans la main droite).--Cela fut fort habilement conduit, Pip, et je vous félicite. Vous aviez juré--vous ne vous contentiez jamais de dire simplement les choses--vous aviez juré que, autant qu’il serait en votre pouvoir, vous rendriez aimable pour moi ma triste existence. Et vous m’avez refusé la consolation de pouvoir pleurer. Moi, je l’eusse fait... certes, je l’eusse fait. C’est à peine si une femme eût pensé à ce raffinement, mon prévenant, prudent ami. (L’éventail au niveau du menton, comme plus haut.) Vous vous êtes, en outre, expliqué avec une telle tendresse, une telle véracité! Vous n’avez pas prononcé, pas écrit un mot d’avertissement, et vous m’avez laissée croire en vous jusqu’à la dernière minute. Vous n’avez pas encore condescendu à me donner la raison. Une femme n’eût pu conduire l’affaire la moitié aussi bien. Est-ce qu’il y a beaucoup d’hommes comme vous dans le monde?
LE CAP. G.--Pour sûr, je n’en sais rien. (Au khitmatgar.) Eh là! Simpkin do.
MRS. H.--Vous vous dites un homme du monde, n’est-ce pas? Est-ce que les hommes du monde se conduisent comme des tortionnaires lorsqu’ils font à une femme l’honneur d’être fatigués d’elle?
LE CAP. G.--Pour sûr, je n’en sais rien. Ne parlez pas si haut!
MRS. H.--Conservons la correction, ô Seigneur, quoi qu’il arrive. N’ayez pas peur que je vous compromette. Vous avez trop bien choisi votre terrain, et j’ai été convenablement élevée. (Baissant son éventail.) N’avez-vous pas de pitié, Pip, si ce n’est pour vous-même?
LE CAP. G.--Ne serait-il pas quelque peu impertinent de ma part de dire que je suis fâché pour vous?
MRS. H.--Je crois que vous l’avez déjà dit une ou deux fois. Vous devenez très soucieux de mes sentiments. Mon Dieu, Pip, j’étais jadis une honnête femme! Vous le disiez. Vous m’avez faite ce que je suis. Qu’allez-vous faire de moi? Qu’allez-vous faire de moi? Vous ne voulez pas même dire que vous êtes fâché? (Elle se sert des asperges glacées.)
LE CAP. G.--Je suis fâché pour vous, s’il vous faut la pitié d’une brute comme moi. Je suis horriblement fâché pour vous.
MRS. H.--Quelque peu bénin pour un homme du monde. Pensez-vous vous sauver par cet aveu?
LE CAP. G.--Que puis-je faire? Je ne peux que vous dire ce que je pense de moi-même. Vous ne pouvez en penser pire?
MRS. H.--Oh! oui, je le peux. Et maintenant, voulez-vous me dire la raison de tout cela? Du remords? Bayard a-t-il été soudain frappé de scrupule.
LE CAP. G. (avec colère, les yeux toujours baissés).--Non! La chose a pris fin de mon côté. C’est tout. Mafisch!
MRS. H.--«C’est tout. Mafisch!» Comme si j’étais un interprète arabe. Vous faisiez jadis de plus jolis discours. Vous rappelez-vous lorsque vous disiez?...
LE CAP. G.--Pour l’amour du ciel, ne revenez plus là-dessus. Appelez-moi tout ce que vous voudrez et je l’admettrai...
MRS. H.--Mais vous ne tenez pas à ce qu’on vous remette en mémoire les vieux mensonges. Si je pouvais espérer vous faire la dixième partie du mal que vous m’avez fait ce soir... Non... Je ne le voudrais pas... je ne pourrais pas le faire... quelque menteur que vous soyez.
LE CAP. G.--J’ai dit la vérité.
MRS. H.--Mon cher monsieur, vous vous flattez. Vous avez menti au sujet du motif. Pip, rappelez-vous que je vous connais comme vous ne vous connaissez pas vous-même. Vous avez été tout pour moi, quoique vous soyez... (Même jeu d’éventail.) Oh! comme tout cela est méprisable! Ainsi, vous êtes tout simplement fatigué de moi?
LE CAP. G.--Puisque vous insistez pour que je le répète... Oui.
MRS. H.--Mensonge numéro un. Que ne suis-je en possession d’un mot plus cru! Mensonge semble si insuffisant dans votre cas. Le feu vient de s’éteindre et il n’y en a pas un nouveau? Réfléchissez une minute, Pip, si vous ne voulez pas que je vous méprise plus que je ne fais. Simplement Mafisch, alors?
LE CAP. G.--Oui. (A part.) Je crois le mériter.
MRS. H.--Mensonge numéro deux. Avant que le prochain verre ne vous étrangle, dites-moi son nom.
LE CAP. G. (à part).--Je lui revaudrai cela, de faire intervenir Minnie dans l’affaire! (Haut.) Est-ce vraisemblable?
MRS. H.--Fort vraisemblable si vous pensiez que cela flatterait votre vanité. Vous crieriez mon nom sur les toits pour faire se retourner les gens.
LE CAP. G.--Que ne l’ai-je fait! Cela eût mis fin à cette affaire.
MRS. H.--Oh! non, cela n’eût mis fin à rien du tout... Ainsi, monsieur allait devenir vertueux et blasé, n’est-ce pas? Venir me dire: «J’ai assez de vous. L’incident est clo-os.» Je devrais être fière d’avoir gardé un homme pareil si longtemps.
LE CAP. G. (à part).--Il ne me reste qu’à prier pour que le dîner finisse. (Haut.) Vous savez ce que je pense de moi-même.
MRS. H.--Comme c’est la seule personne du monde à laquelle jamais vous pensiez, et comme je vous connais jusqu’au fond de l’âme, oui, je le sais. Vous voulez qu’on n’en parle plus et... Oh! je ne peux pas vous en empêcher! Et vous allez--pensez-y, Pip--me mettre au rancart pour une autre femme. Et vous aviez juré que toutes les autres femmes étaient... Pip, mon Pip! Elle ne peut se soucier de vous comme je fais. Croyez-moi, elle ne le peut! Est-ce quelqu’un que je connais?
LE CAP. G.--Dieu merci, non! (A part.) Je m’attendais à un cyclone, mais pas à un tremblement de terre.
MRS. H.--Elle ne le peut! Y a-t-il quelque chose que je ne ferais pas pour vous... ou que je n’aie fait? Et penser que je me donne ce mal à votre sujet, sachant ce que vous êtes! M’en méprisez-vous?
LE CAP. G. (se passant la serviette sur la bouche pour dissimuler un sourire).--Encore? C’est entièrement une œuvre de charité de votre part.
MRS. H.--Ahhh! Mais je n’ai aucun droit à me formaliser... Est-elle mieux que moi? Qui est-ce qui disait...?
LE CAP. G.--Non... pas cela!
MRS. H.--Je serai plus compatissante que vous. Ne savez-vous pas que toutes les femmes sont pareilles?
LE CAP. G. (à part).--Alors, il s’agit de l’exception qui prouve la règle.
MRS. H.--Toutes! Je vous dirai n’importe ce que vous voulez. Je vous le dirai, sur ma parole! Ce qu’il leur faut, c’est uniquement l’admiration... du premier venu--peu importe qui--du premier venu! Mais il est toujours un homme dont elles se soucient plus que de personne au monde, et auquel elles sacrifieraient tous les autres. Oh! écoutez bien! J’ai laissé ce Vaynor trotter derrière moi comme un caniche, et il se croit le seul homme auquel je m’intéresse. Je vais vous raconter ce qu’il m’a dit.
LE CAP. G.--Épargnez-le. (A part.) Je me demande quelle est sa version, à ce Vaynor.
MRS. H.--Pendant tout le dîner il a attendu que je le regarde. Le regarderai-je, pour que vous puissiez voir l’air idiot qu’il va prendre?
LE CAP. G.--Mais qu’importe l’entrée en scène de ce monsieur?
MRS. H.--Regardez! (Elle adresse un coup d’œil audit Vaynor, lequel essaye vainement de concilier une bouchée de pudding à la glace, un sourire de satisfaction personnelle, un regard de dévotion intense et la solidité d’une contenance britannique à une table de dîner.)
LE CAP. G. (judicieusement).--Il n’a pas l’air joli. Pourquoi n’avez-vous pas attendu que la cuiller lui soit sortie de la bouche?
MRS. H.--Pour vous amuser. Elle vous donnera en spectacle comme j’ai fait pour lui; et les gens riront de vous. Oh, Pip, ne le voyez-vous pas? C’est aussi clair que le soleil en plein midi. On vous fera trotter de côté et d’autre et on vous contera des mensonges, on fera de vous un objet de risée comme les autres. Je n’ai jamais, moi, fait de vous un objet de risée, n’est-ce pas?
LE CAP. G. (à part).--L’intelligente petite femme!
MRS. H.--Eh bien, qu’avez-vous à dire?
LE CAP. G.--Je me sens mieux.
MRS. H.--Oui, je le suppose, maintenant que me voici descendue à votre niveau. Je n’aurais jamais pu le faire si je ne vous aimais pas autant. J’ai dit la vérité.
LE CAP. G.--Cela ne change en rien la situation.
MRS. H. (avec emportement).--Alors, elle a dit qu’elle vous aimait! Ne la croyez pas, Pip. C’est un mensonge... aussi vilain que le vôtre à mon égard!
LE CAP. G.--Ffffixe! J’ai idée qu’un de vos amis vous regarde.
MRS. H.--Lui! Je le hais. C’est lui qui vous a présenté à moi.
LE CAP. G. (à part).--Et il y a des gens pour vouloir que les femmes aident à confectionner les lois! Une présentation impliquer tout le reste! (Haut.) Mais, vous comprenez, si vous pouvez faire remonter vos souvenirs jusque-là, il ne m’était guère possible, en toute politesse, de refuser l’offre.
MRS. H.--En toute politesse! Nous sommes allés plus loin que cela!
LE CAP. G. (à part).--Vieux terrain veut dire nouvel ennui. (Haut.) Sur mon honneur...
MRS. H.--Votre quoi? Ha, ha!
LE CAP. G.--Déshonneur, alors. Elle n’est pas ce que vous imaginez. Je voulais...
MRS. H.--Ne me parlez pas d’elle! Elle ne saurait vous aimer, et lorsque vous reviendrez, après vous être donné en spectacle, vous me trouverez occupée de...
LE CAP. G. (insolemment).--Vous ne pourriez pas tant que je suis vivant. (A part.) Si cela n’appelle pas son orgueil à la rescousse, rien ne le fera.
MRS. H. (se redressant).--Je ne pourrais pas? Moi? (S’adoucissant.) Vous avez raison. Je ne crois pas que je le pourrais... malgré tout ce que vous êtes... un lâche et un menteur jusque dans la moelle.
LE CAP. G.--Cela ne blesse pas autant après votre petit cours... avec démonstrations.
MRS. H.--Une montagne de vanité! Rien ne vous touchera-t-il donc jamais en cette vie? Il doit y avoir une Vie Future quand ce ne serait que pour le bénéfice de... Mais vous ne la partagerez avec personne.
LE CAP. G. (par-dessous ses sourcils).--En êtes-vous si certaine?
MRS. H.--J’aurai eu mon enfer en cette vie, et je l’aurai bien mérité.
LE CAP. G.--Mais l’admiration sur laquelle vous insistiez si fort, il y a un instant? (A part.) Oh! quelle brute je fais!
MRS. H. (d’un ton farouche).--Cela me consolera-t-il de la connaissance que j’aurai que vous allez à elle avec les mêmes mots, les mêmes arguments, et les... les mêmes noms d’amitié que ceux dont vous vous êtes servi pour moi? Et si elle vous aime, vous rirez tous deux de mon histoire. Serait-ce un châtiment assez lourd même pour moi... même pour moi?... Et tout cela pour rien. Autre châtiment!
LE CAP. G. (faiblement).--Oh, allons! Je ne suis pas aussi bas que vous pensez.
MRS. H.--Pas en ce moment, peut-être, mais vous le serez. Oh! Pip, au cas où une femme flatterait votre vanité, il n’y a rien sur terre que vous ne lui racontiez; et pas de bassesse à quoi vous ne descendiez. Vous ai-je connu si longtemps pour ne pas le savoir?
LE CAP. G.--Si vous ne pouvez avoir confiance en moi pour rien autre--et je ne vois pas après tout pourquoi on aurait confiance en moi--vous pouvez compter que je saurai me taire.
MRS. H.--Si vous démentiez tout ce que vous m’avez dit ce soir et déclariez que tout cela n’était que pour plaisanter (une longue pause), j’aurais confiance en vous. Pas autrement. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas lui dire mon nom. Je vous en prie, ne le lui dites pas. Un homme pourrait oublier; une femme, jamais. (Elle lève les yeux au-dessus de la table et voit la maîtresse de maison qui commence à rassembler les regards.) Ainsi, tout est fini, sans qu’il y ait de ma faute... Ne me suis-je pas admirablement conduite! J’ai accepté votre congé, et vous l’avez cuisiné aussi cruel possible, et je vous ai fait respecter mon sexe, n’est-ce pas? (Arrangeant ses gants et son éventail.) Je prie seulement pour qu’elle vous connaisse un jour comme je vous connais à présent. Je ne voudrais pas, alors, être à votre place, car je crois que vous vous trouverez atteint jusque dans votre vanité. J’espère qu’elle vous rendra l’humiliation que vous m’avez causée. Je l’espère... Non. Je ne l’espère pas. Je ne peux pas renoncer à vous! Il me faut quelque chose à espérer, sans quoi je deviendrai folle. Quand tout cela sera fini, revenez-moi, revenez-moi, et vous vous apercevrez que vous êtes toujours mon Pip!
LE CAP. G. (très clairement).--Mal joué, et cela vous coûte cher. C’est une jeune fille!
MRS. H. (se levant).--Alors, c’était vrai! On disait... mais je ne voudrais pas vous insulter en vous questionnant. Une jeune fille! Il n’y a pas longtemps que j’étais une jeune fille. Soyez-lui bon, Pip. C’est possible qu’elle croie en vous.
Elle sort avec un sourire incertain. Il la regarde par la porte, et se rassoit sur une chaise, tandis que les hommes se redistribuent.
LE CAP. G--Maintenant, s’il est une Force qui veille sur ce monde, voudra-t-elle avoir la bonté de me dire ce que j’ai fait? (Étendant le bras vers le vin de Bordeaux, et presque à haute voix.) Qu’ai-je fait?
PAR AUCUNE CRAINTE
Et ne vous laissez troubler par aucune crainte.
Office du mariage.
DÉCOR.--Une chambre de célibataire. Table de toilette rangée avec un soin qui n’est pas naturel. LE CAPITAINE GADSBY dort et ronfle fort. Dix heures et demie du matin--une admirable journée d’automne à Simla. Entre avec précaution LE CAPITAINE MAFFLIN, du régiment de GADSBY. Regarde le dormeur, et branle la tête, en murmurant: «Pauvre Gaddy!» Exécute une brillante fantaisie à l’aide des brosses à cheveux sur un dos de chaise.
LE CAP. M.--Éveillez-vous, belle endormie! (Il rugit.)
«Uprouse ye, then, my merry, merry men! It is our opening day! It is our opening day!»
Gaddy, voilà déjà longtemps que les petits pierrots piaillent et se becquettent; et je suis ici!
LE CAP. G. (s’asseyant sur son séant et bâillant).--Bonjour. C’est diantrement bien à toi, mon vieux. Tout ce qu’il y a de bien. Ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi. Sur mon âme, sais pas. N’ai pas fermé l’œil de la nuit.
LE CAP. M.--Je ne suis rentré qu’à onze heures et demie. J’ai jeté un coup d’œil sur toi, et tu paraissais dormir aussi profondément qu’un condamné à mort.
LE CAP. G.--Jack, si c’est pour faire de ces plaisanteries éventées à pleurer que tu es là, tu ferais tout aussi bien de t’en aller. (Avec une énorme gravité.) C’est le plus heureux jour de ma vie.
LE CAP. M. (riant tout bas d’un air menaçant).--Tu verras cela, mon garçon. Tu vas passer par quelques-unes des tortures les plus raffinées que tu aies jamais connues. Mais sois calme. Je suis avec toi. ’Ttention! Alignement!
LE CAP. G.--Hein! Quo-oi?
LE CAP. M.--Supposes-tu que tu es ton maître pour douze grandes heures d’horloge? Si oui, naturellement... (Il fait un mouvement vers la porte.)
LE CAP. G.--Non! Pour l’amour du ciel, mon vieux, ne fais pas cela! Tu ne vas pas me lâcher que ce ne soit fini, n’est-ce pas? J’ai sué sur cette fichue manœuvre sans pouvoir m’en rappeler une ligne.
LE CAP. M. (inspectant l’uniforme de G.).--Allons, prends ton tub. Ne m’assomme pas. Je te donne dix minutes pour t’habiller.
Intervalle, rempli par un bruit de quelque chose comme un éclaboussement dans la salle de bain.
LE CAP. G. (émergeant du cabinet de toilette).--Quelle heure est-il?
LE CAP. M.--Presque onze heures.
LE CAP. G.--Encore cinq heures. Grand Dieu!
LE CAP. M. (à part).--Premier signe de frousse, cela. Je voudrais bien savoir si cela va continuer. (Haut.) Viens déjeuner.
LE CAP. G.--Pas le moindre appétit. Pourrais rien manger.
LE CAP. M. (à part).--Si tôt! (Haut.) Capitaine Gadsby, je vous ordonne de manger votre déjeuner, et un sacré bon déjeuner encore. Ces airs et ces grâces de jeune épousée ne prennent pas avec moi!
Il conduit G. au rez-de-chaussée, et reste debout derrière lui pendant qu’il mange deux côtelettes.
LE CAP. G. (qui a regardé trois fois à sa montre dans les cinq dernières minutes).--Quelle heure est-il?
LE CAP. M.--L’heure de venir faire un tour. Allume.
LE CAP. G.--Voilà dix jours que je n’ai fumé, et je ne vais pas commencer maintenant. (Il prend le cheroot dont M. a coupé le bout pour lui, et souffle voluptueusement la fumée par les narines.) Nous n’allons pas descendre le Mall, n’est-ce pas?
LE CAP. M. (à part).--Ils sont tous pareils dans ces moments-là? (Haut.) Non, ma vestale. Nous allons prendre la route la plus tranquille que nous puissions trouver.
LE CAP. G.--Des chances de la rencontrer?
LE CAP. M.--Pauvre innocent! Non! Viens, et si tu as besoin de moi pour les obsèques finales, ne m’enlève pas l’œil avec ta canne.
LE CAP. G. (se retournant brusquement).--Dis-moi, n’est-ce pas la plus charmante créature qui ait jamais existé? Quelle heure as-tu? Qu’est-ce qui vient après «voulez-vous prendre pour épouse»?
LE CAP. M.--On cherche l’anneau. Rappelle-toi qu’il sera au bout du petit doigt de ma main droite, et fais bien attention à la façon dont tu le tireras, car j’aurai les honoraires du sacristain quelque part dans mon gant.
LE CAP. G. (précipitant le pas).--Au diable le sacristain! Viens donc! Il est midi passé, et je ne l’ai pas vue depuis hier soir. (Se retournant de nouveau.) C’est absolument un ange, Jack, et elle est mille fois trop bien pour moi. Dis-moi, remonte-t-elle la nef à mon bras, ou comment?
LE CAP. M.--Si je pensais qu’il y eût pour toi la moindre chance de te rappeler quelque chose durant deux minutes consécutives, je te le dirais. Cesse de passager comme cela!
LE CAP. G. (faisant halte au milieu de la route).--Dis-donc, Jack?
LE CAP. M.--Reste tranquille encore dix minutes si tu peux, fou que tu es, et marche!
Tous deux déguerpissent à cinq milles à l’heure pendant quinze minutes.
LE CAP. G.--Quelle heure as-tu? Qu’est-ce qui se passe au sujet de ce maudit wedding-cake et des petits souliers blancs? Ils ne les jettent pas dans l’église, n’est-ce pas?
LE CAP. M.--In-variablement. Le pasteur ouvre la danse avec ses bottines.
LE CAP. G.--Dieu te confonde, imbécile! Ne te moque pas de moi. Je ne peux le supporter, et ne le supporterais pas!
LE CAP. M. (sans se troubler).--Tout doux, ma vieille carne! Il va falloir faire dodo deux heures cet après-midi.
LE CAP. G. (se retournant).--Je ne vais pas me laisser traiter comme un sacré gamin. Tâche de comprendre cela!
LE CAP. M. (à part).--Les nerfs comme des cordes à violon. En voilà, une journée! (Posant tendrement la main sur l’épaule de G.) Mon David, combien y a-t-il de temps que tu connais ce Jonathan? Est-ce que je viendrais ici pour me moquer de toi... après toutes ces années-là?
LE CAP. G. (avec repentir).--Je sais, je sais, Jack... mais je suis aussi chaviré qu’il est possible. Ne fais pas attention à ce que je dis. Écoute-moi un peu répéter la manœuvre pour voir si je la tiens:
«Pour t’avoir et garder, soit que tu sois meilleure ou pire, comme il était au commencement, comme il est maintenant, et comme il sera éternellement, avec l’aide de Dieu.--Amen[17].»
[17] Ici, Gadsby mêle trois passages différents de l’office de mariage anglican.
LE CAP. M. (suffoquant de rire).--Oui, c’est à peu près le sel de la chose. Je soufflerai si tu t’arrêtes en route.
LE CAP. G. (vivement).--Oui, tu ne vas pas me lâcher, Jack, n’est-ce pas? Je suis salement heureux, mais je ne te cacherai pas, à toi, que j’ai une peur bleue!
LE CAP. M. (gravement).--Vrai? Jamais je ne m’en serais aperçu. Tu n’en as pas l’air.
LE CAP. G.--Tu crois? A la bonne heure. (Se retournant.) Sur mon âme et mon honneur, Jack, c’est le plus doux petit ange qui soit jamais descendu du ciel. Il n’y a pas de femme sur terre qui soit digne de lui adresser la parole!
LE CAP. M. (à part).--Et c’est le vieux Gaddy! (Haut.) Va donc, si cela te soulage.
LE CAP. G.--Tu peux bien rire! C’est tout ce à quoi vous êtes bons, vous autres, onagres de célibataires.
LE CAP. M. (traînant ses paroles).--Tu veux toujours devancer la troupe. Tu n’es pas encore tout à fait marié, tu sais.
LE CAP. G.--Peuh! cela me rappelle. Je ne crois pas pouvoir entrer dans mes bottes. Allons à la maison les essayer! (Il se presse en avant.)
LE CAP. M.--Voudrais pas être dans tes souliers pour tout ce que l’Asie peut offrir.
LE CAP. G. (se retournant).--Voilà qui prouve bien ta hideuse noirceur d’âme... ta couche de bêtise... ta brutale étroitesse d’idées. Tu n’as qu’un défaut. Tu es le meilleur des bons zigues, et je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, mais... tu n’es pas marié. (Il branle gravement la tête.) Prends une femme, Jack.
LE CAP. M. (le visage comme un mur).--Ou-é. La femme de qui, de préférence?
LE CAP. G.--Si tu te mets à faire le polisson, je te quitte... Quelle heure as-tu?
LE CAP. M. (il chantonne).
An’ since ’twas very clear we drank only gingerbeer, Faith, there must ha’ been some stingo in the ginger!
Rentrons, espèce d’enragé. Je vais te ramener au logis, et tu vas te coucher.
LE CAP. G.--Que diable ai-je besoin de me coucher?
LE CAP. M.--Tends-moi ton cheroot pour me donner du feu et tu vas voir.
LE CAP. G. (qui regarde le bout du cheroot trembler comme un diapason).--Je suis dans un délicieux état!
LE CAP. M.--Effectivement. Je vais te faire prendre un verre et tu t’en iras dormir.
Ils rentrent et M. compose un whisky-soda bien corsé.
LE CAP. G.--Oh, bus! bus![18] Cela va me saouler comme un polonais.
[18] Assez! assez! (en hindoustani).
LE CAP. M.--Chose curieuse, cela n’aura pas le moindre effet sur toi. Avale-moi cela, jette-toi là, et mets-toi à faire dodo.
LE CAP. G.--C’est absurde. Je ne dormirai pas. Je sais que non!
Il tombe dans un lourd sommeil au bout de sept minutes. LE CAP. M. le veille tendrement.
LE CAP. M.--Pauvre vieux Gaddy! J’en ai vu déjà quelques-uns lancés dans le vide, mais jamais aucun marcher au gibet dans ces conditions-là. On ne peut jamais dire comment ils vont prendre cela. Ce sont les pur-sang qui suent au reculer dans l’attelage à deux... Et c’est là l’homme qui a traversé les pièces à la charge à Amdhéran, comme un enragé. (Il se penche sur G.) Mais c’est pire que les pièces, vieux copain... pire que les pièces, n’est-ce pas? (G. se retourne dans son sommeil et M. lui effleure gauchement le front.) Pauvre, cher vieux Gaddy! Qui s’en va comme les autres... qui s’en va comme les autres... L’ami qui vous est plus attaché qu’un frère... huit années. Sacrée petite garce de fille... huit semaines! Et... où est votre ami? (Il fume inconsolablement jusqu’à ce que l’horloge de l’église sonne trois heures.)
LE CAP. M.--Debout! Allons, équipe-toi!
LE CAP. G.--Déjà? N’est-ce pas trop tôt? N’aurais-je pas dû me raser de frais?
LE CAP. M.--Non! Tu es très bien comme cela. (A part.) Il se mettrait le menton en pièces.
LE CAP. G.--Pourquoi se presser?
LE CAP. M.--Il faut que tu sois là le premier.
LE CAP. G.--Pour servir de point de mire?
LE CAP. M.--Justement. Tu fais partie du spectacle. Où est le tripoli? Tes éperons sont dans un état honteux.
LE CAP. G. (d’un ton bourru).--Jack, jamais tu ne feras cela pour moi?
LE CAP. M. (d’un ton plus bourru).--Ferme cela et habille-toi! S’il me plaît de nettoyer tes éperons, tu es sous mes ordres.
LE CAP. G. s’habille. M. en fait autant.
LE CAP. M. (faisant le tour en l’inspectant).--Oui, cela va. Seulement, ne prends pas cet air de criminel. L’anneau, les gants, l’argent--cela va bien pour moi. Laisse ta moustache tranquille. Maintenant, si les poneys sont prêts, nous allons partir.
LE CAP. G. (nerveusement).--Il est beaucoup trop tôt. Allumons un cigare! Buvons quelque chose! Faisons...
LE CAP. M.--Faisons les sacrés ânes!
LES CLOCHES (au dehors).--
«I--ci--bonnes--gens La prière--vous attend.»
LE CAP. M.--Voilà les cloches! Viens... à moins que tu ne préfères rester. (Ils s’éloignent à cheval.)
LES CLOCHES.--
Oui nous honorons le roi, La bru mettons en émoi... Chaque nouvelle a son sort, Nous sonnons le glas du mort.
LE CAP. G. (descendant de cheval à la porte de l’église).--Dis-moi, ne sommes-nous pas là beaucoup trop tôt? Il y a du monde à n’en plus finir dans l’intérieur. Dis-moi, ne sommes-nous pas très en retard? Reste près de moi, Jack! Que diable dois-je faire?
LE CAP. M.--Assume une contenance à l’entrée de la nef et attends-la. (LE CAP. G. grogne, tandis que M. lui fait faire volte-face devant trois cents yeux.)
LE CAP. M. (d’un air suppliant).--Gaddy, si tu m’aimes, pour la grâce de Dieu, pour l’honneur du régiment, tiens-toi droit! Remplis ton uniforme! Aie l’air d’un homme! J’ai à parler une minute au pasteur. (G. est pris d’une douce transpiration.) Si tu t’essuies le visage, jamais plus je ne serai ton témoin. Poitrine! (G. tremble visiblement.)
LE CAP. M. (revenant).--Voici qu’elle arrive. Fais attention quand la musique va commencer. Voilà l’orgue qui se met en branle.
La mariée sort de la rickshaw à la porte de l’église. G. l’entrevoit et prend courage.