L’ORGUE.--
La Voix qui souffla sur Éden, Le premier jour de mariage, Et bénit le premier hymen, A bravé les saisons et l’âge.
LE CAP. M. (surveillant G.).--Ma parole! Il a pris bon air. Je ne l’en aurais pas cru capable aujourd’hui.
LE CAP. G.--Combien de temps va durer cet hymne?
LE CAP. M.--Cela va être fini tout de suite. (Anxieusement.) Vas-tu te mettre à pâlir et à ravaler ta salive? Tiens bon, Gaddy, et pense au régiment.
LE CAP. G. (d’un ton mesuré).--Dis donc, il y a un gros lézard brun en train de grimper le long de ce mur.
LE CAP. M.--Oh! ma mère! Le dernier degré d’affaissement!
La mariée monte à gauche de l’autel, lève les yeux une bonne fois sur G., lequel est subitement frappé de folie.
LE CAP. G. (à lui-même encore et encore).--Petit Poidsléger, une femme... une femme! Et je croyais que c’était une petite fille.
LE CAP. M. (chuchotant).--Garde à vous... demi-tour à gauche.
LE CAP. G. obéit machinalement, et la cérémonie se poursuit.
LE PASTEUR.--... à elle seule, tant que vous vivrez tous deux?
LE CAP. G. (la gorge sèche).--Ha-hmmm!
LE CAP. M.--Dis oui ou non. Il n’y a pas de seconde donne ici.
La mariée articule sa réponse avec un sang-froid parfait, et son père en fait la remise.
LE CAP. G. (croyant montrer son savoir).--Jack, c’est à ton tour, maintenant, de faire ma remise, vite!
LE CAP. M.--Tu t’es remisé bien assez comme cela toi-même. Sa main droite, mon gars! Récite! Récite! «Théodore Philip.» As-tu oublié ton propre nom?
LE CAP. G. s’embarrasse dans le «oui», que la mariée répète sans un tremblement.
LE CAP. M.--Maintenant, l’anneau! Suis le pasteur! Ne m’arrache pas mon gant! Le voici! Grand Dieu, il a retrouvé sa voix!
G. répète la parole sacramentelle d’une voix à se faire entendre au bout de l’église et tourne sur son talon.
LE CAP. M. (d’un air désespéré).--A vos rênes! Doucement sur le pavé! Nous n’en sommes pas à la moitié.
LE PASTEUR--... à conjoints, que l’homme ne les sépare point.
LE CAP. G., paralysé de peur, a un mouvement de recul après la bénédiction.
LE CAP. M. (vivement).--Avance... d’une longueur. Prends-la avec toi. Je ne viens pas. Tu n’as rien à dire.
LE CAP. G. monte à l’autel dans tout un cliquetis de choses.
LE CAP. M. (en un râle perçant qui veut dire un murmure).--A genoux, têtu bandit! A genoux!
LE PASTEUR--... de laquelle vous êtes les filles, tant que vous pratiquez le bien et ne vous laissez troubler par aucune crainte.
LE CAP. M.--Ça y est! Rompez! Par file à gauche.
Tout le monde à la sacristie. On signe.
LE CAP. M.--Embrasse-la, Gaddy.
LE CAP. G. (frottant l’encre sous son gant).--Hein! Quo-oi?
LE CAP. M. (Faisant un pas vers la mariée).--Si tu ne le fais pas, je vais le faire.
LE CAP. G. (interposant le bras).--Merci bien!
Embrassement général.
LE CAP. G. (n’en pouvant plus, à M.).--Ah, nom de nom! Est-ce que je peux maintenant m’essuyer le visage?
LE CAP. M.--Ma responsabilité finit là. Demande plutôt à Missis Gadsby.
LE CAP. G. recule comme frappé d’une balle, et le cortège sort de l’église à coups de Mendelssohn pour se rendre à la maison paternelle, où ont lieu les tortures d’usage autour du wedding-cake.
LE CAP. M. (à table).--Debout, Gaddy. On attend un speech.
LE CAP. G. (après trois minutes d’agonie).--Ha-hmmm. (Tonnerre d’applaudissements.)
LE CAP. M.--Pas mal, pour un début. Maintenant va changer d’équipement pendant que la maman est en train de pleurer sur--«la madame». (LE CAP. G. disparaît. LE CAP. M. se lève précipitamment en s’arrachant les cheveux.) Ce n’est pas encore complet. Où sont les souliers? Allez chercher une ayah.
L’AYAH.--Missie captain sahib band karo tous les jutis[19].
[19] Missie capitaine sahib a caché tous les souliers.
LE CAP. M. (brandissant son sabre dans le fourreau).--Femme, produis ces souliers! Que quelqu’un me prête un couteau à pain. Il ne s’agit pas de fêler la tête de Gaddy plus qu’elle ne l’est. (Il tranche le talon d’une mule de satin blanc et serre la mule dans sa manche.) Où est la mariée? (A tout le monde à la ronde.) Allez-y doucement avec ce riz. C’est une coutume païenne. Donnez-moi le gros sac.
· · ·
La mariée se glisse sans bruit dans une rickshaw et part vers le coucher du soleil.
LE CAP. M. (en plein air).--Envolée, ma parole! Tant pis pour Gaddy! Le voici. Allons, Gaddy, cela va chauffer plus dur qu’à Amdhéran! Où est ton cheval!
LE CAP. G. (furieusement, voyant que les femmes sont hors de portée de voix).--Où est ma femme, n. de D...?
LE CAP. M.--A moitié route maintenant de Mahasu. Il va te falloir chevaucher comme le jeune Lochinvar[20].
[20] Voir la ballade de Walter Scott.
Le cheval se présente en se cabrant; il refuse de laisser G. l’approcher.
LE CAP. G.--Oh! tu veux faire la bête, n’est-ce pas? Demi-tour, animal... cochon... brute! Demi-tour!
Il force le cheval à tourner, d’un coup de poignet à lui briser la mâchoire inférieure; se jette en selle, et donne des deux éperons au beau milieu d’une grêle du meilleur riz de Patna.
LE CAP. M.--Sur ton amour et ta vie... pousse, Gaddy! Et que... Dieu te bénisse!
Il jette une demi-livre de riz à G., lequel disparaît, penché en avant sur la selle, dans un nuage de poussière éclairée de soleil.
LE CAP. M.--Voilà perdu le vieux Gaddy. (Il allume une cigarette et s’éloigne en flânant, et en chantant d’un air absent:)
«You may carve it on his tombstone, you may cut it on his card, That a young man married is a young man marred[21].»
[21]
«Vous pouvez le graver sur sa tombe, vous pouvez le graver sur sa carte, Qu’un jeune homme marié est un jeune homme perdu.»
MISS DEERCOURT (de son cheval).--Vraiment, capitaine Mafflin! Vous parlez plus à cœur ouvert que vous n’êtes poli!
LE CAP. M. (à part).--On dit que le mariage, c’est comme le choléra. Me demande qui sera la prochaine victime.
Une mule de satin blanc glisse de sa manche et tombe à ses pieds. Reste livré à ses réflexions.
LE JARDIN D’ÉDEN
Et vous serez... comme des dieux!
DÉCOR.--Pelouse arômée de thym derrière l’hôtellerie de Mahasu, dominant la petite vallée boisée. A gauche, un aperçu de la Forêt Morte du Fagoo; à droite, les montagnes de Simla. Tout au fond la ligne des neiges. LE CAP. GADSBY, mari de trois semaines maintenant, fume le calumet de paix sur un tapis au soleil. Banjo et blague à tabac sur le tapis. En l’air, les aigles du Fagoo. MRS. G. sort du bungalow.
MRS. G.--Mon mari!
LE CAP. G. (paresseusement, avec une jouissance intense).--Hein, quo-oi? Dites-le encore.
MRS. G.--J’ai écrit à maman pour lui annoncer que nous serons de retour le 17.
LE CAP. G.--Lui avez-vous fait part de mes tendresses?
MRS. G.--Non, j’ai gardé tout pour moi. (S’asseyant à son côté.) J’ai pensé que cela ne vous ferait rien.
LE CAP. G. (avec une feinte sévérité).--Cela me fait beaucoup. Comment saviez-vous que tout était pour vous?
MRS. G.--J’ai deviné, Phil.
LE CAP. G. (avec ravissement).--Pe-tit Poidsléger!
MRS. G.--Je voudrais bien ne pas me voir donner ces petits noms de sport, vilain.
LE CAP. G.--Vous aurez tous les noms qu’il me plaît. Vous est-il jamais venu à l’esprit, madame, que vous êtes ma femme?
MRS. G.--Oui, certes. Je n’ai pas encore cessé de m’en étonner.
LE CAP. G.--Ni moi. Cela semble étrange; et cependant, je ne sais comment, cela ne l’est pas. (Avec confiance.) Vous comprenez, cela n’aurait pu être personne autre.
MRS. G. (doucement).--Non. Personne autre... ni pour moi ni pour vous. Tout cela a dû être arrangé dès l’origine des choses. Phil, redites-moi ce qui vous a fait m’aimer.
LE CAP. G.--Comment eussé-je pu m’en empêcher? Vous étiez vous, vous savez.
MRS. G.--Est-ce que vous avez jamais senti le besoin de vous en empêcher? Dites la vérité!
LE CAP. G. (l’œil malicieux).--Oui, chérie, tout au commencement, mais seulement au commencement. (Il rit tout bas.) Je vous appelais--penchez-vous tout près et je vais vous le dire à l’oreille--«une petite bécasse». Ho! ho! ho!
MRS. G. (le prenant par la moustache et le forçant à s’asseoir sur son séant).--«Une... petite... bécasse!» Voulez-vous bien ne pas rire de votre crime! Et encore vous avez eu le... le... l’affreux toupet de demander ma main!
LE CAP. G.--J’avais alors changé d’avis. Et vous n’étiez plus une petite bécasse.
MRS. G.--Merci, monsieur! Et quand l’ai-je été jamais?
LE CAP. G.--Jamais! Mais ce premier jour où vous m’avez donné du thé sous cette petite robe de mousseline couleur fleur de pêcher, vous aviez l’air--vous aviez vraiment l’air, ma chère amie--d’un si absurde petit moucheron. Et je ne savais que vous dire.
MRS. G. (tordant la moustache).--Ainsi, vous avez dit «petite bécasse». Sur ma parole, monsieur, moi, je vous ai appelé «ce grrrrand animal-là»; mais je regrette de ne pas vous avoir appelé quelque chose de pire.
LE CAP. G. (très humblement).--Je m’excuse, mais vous me faites affreusement mal. (Intermède.) Vous avez toute permission de me torturer encore aux mêmes conditions.
MRS. G.--Oh! pourquoi me l’avez-vous laissé faire?
LE CAP. G. (regardant le long de la vallée).--Sans raison particulière, mais... si cela vous amusait ou vous faisait le moindre bien vous pouvez... essuyer ces chères petites bottines-là sur moi.
MRS. G. (étendant le bras).--Taisez-vous! Oh! taisez-vous! Philippe, mon roi, je vous en prie, ne parlez pas comme cela. C’est tout à fait ce que, moi, je ressens. Vous êtes beaucoup trop bon pour moi. Tellement trop bon!
LE CAP. G.--Moi! Je ne suis pas digne de vous approcher. (Il l’entoure de son bras.)
MRS. G.--Oui, vous en êtes digne. Mais moi... qu’ai-je jamais fait?
LE CAP. G.--Donné un tout petit brin de votre cœur, n’est-ce pas, ma reine?
MRS. G.--Ce n’est rien, cela. N’importe qui le ferait. On ne pourr... pourrait jamais s’en empêcher.
LE CAP. G.--Chaton, vous allez me rendre horriblement fat. Et cela, juste au moment où je commençais à me sentir si humble.
MRS. G.--Humble! je ne crois pas que ce soit dans votre caractère.
LE CAP. G.--Qu’est-ce que vous en connaissez, de mon caractère, petite impertinente?
MRS. G.--Ah! mais je le connaîtrai, n’est-ce pas, Phil? J’aurai le temps, durant toutes les années et encore les années à venir, de connaître tout ce qui vous concerne; et il n’y aura pas de secrets entre nous.
LE CAP. G.--Petite sorcière! Je pense que vous me connaissez déjà à fond.
MRS. G.--Je crois pouvoir deviner. Vous êtes égoïste?
LE CAP. G.--Oui.
MRS. G.--Un peu bêta?
LE CAP. G.--Très.
MRS. G.--Et un chéri.
LE CAP. G.--Cela, c’est comme il plaît à ma lady.
MRS. G.--Alors, il plaît à votre lady. (Une pause.) Savez-vous que nous sommes deux grandes personnes solennelles, sérieuses.
LE CAP. G. (lui inclinant son chapeau de paille sur les yeux).--Vous, grande personne! Peuh! Vous êtes un bébé.
MRS. G.--Et nous disions des bêtises.
LE CAP. G.--Alors, continuons à dire des bêtises. J’aime assez cela. Chaton, je vais vous dire un secret. Vous promettez de ne pas le répéter?
MRS. G.--Ou-ui. Rien qu’à vous.
LE CAP. G.--Je vous aime.
MRS. G.--Vrai-ment! Pour combien de temps?
LE CAP. G.--Pour toujours et toujours?
MRS. G.--C’est beaucoup.
LE CAP. G.--Vous pensez? Je ne peux pas me contenter de moins.
MRS. G.--Vous devenez tout à fait brillant.
LE CAP. G.--Je cause avec vous.
MRS. G.--Joliment tourné. Tenez levée votre stupide vieille tête et je vais vous rendre cela!
LE CAP. G. (affectant un suprême mépris).--Prenez-la vous-même si vous la voulez.
MRS. G.--J’ai grande envie de... et pourquoi pas?
Elle la lui prend, et se le voit rendre avec usure.
LE CAP. G.--Petit Poidsléger, c’est mon avis que nous sommes une paire d’idiots.
MRS. G.--Nous sommes les deux seuls gens sensés du monde! Demandez à l’aigle. Le voilà qui vient par ici.
LE CAP. G.--Ah! j’ose dire qu’il a vu pas mal de gens sensés à Mahasu. On prétend que ces oiseaux-là vivent une éternité.
MRS. G.--Combien de temps?
LE CAP. G.--Cent vingt ans.
MRS. G.--Cent vingt ans! O-oh! Et dans cent vingt ans, où seront-ils, ces deux gens sensés?
LE CAP. G.--Qu’est-ce que cela peut faire tant que nous sommes ensemble maintenant?
MRS. G. (faisant du regard le tour de l’horizon).--Oui. Rien que vous et moi... moi et vous... dans tout le vaste, vaste monde jusqu’à la fin. (Son regard se pose sur la ligne des neiges.) Comme les montagnes ont l’air énormes et calmes! Croyez-vous qu’elles s’inquiètent de nous?
LE CAP. G.--Je ne saurais affirmer les avoir particulièrement consultées. Moi, je m’en inquiète, cela me suffit.
MRS. G. (se rapprochant de lui).--Oui, en ce moment... mais plus tard. Qu’est-ce c’est que ce petit barbouillage noir sur les neiges?
LE CAP. G.--Une tempête de neige, là-bas, à quarante milles. Vous allez la voir se déplacer au fur et à mesure que le vent la charrie sur les flancs de ce contrefort, et puis, plus rien.
MRS. G.--Et puis, plus rien. (Elle frissonne.)
LE CAP. G. (anxieusement).--Vous ne vous refroidissez pas, petite, n’est-ce pas? Il vaut mieux me laisser aller chercher votre manteau.
MRS. G.--Non. Ne me quittez pas, Phil. Restez ici. Je crois que j’ai peur. Oh! pourquoi les montagnes sont-elles si effroyables? Phil, promettez-moi, promettez-moi que vous m’aimerez toujours.
LE CAP. G.--Qu’est-ce qu’il y a donc, chérie? Je ne peux promettre plus que je n’ai fait; mais je ne cesserai de le promettre encore et encore si vous voulez.
MRS. G. (la tête sur l’épaule de son mari).--Dites-le donc... dites-le. N-non... ne le dites pas! Les... les... aigles riraient. (Se remettant.) Mon mari, vous avez épousé une petite oie.
LE CAP. G. (très tendrement).--Vraiment? Je me contente de ce qu’elle est, tant qu’elle est à moi.
MRS. G. (promptement).--Parce qu’elle est à vous ou parce qu’elle est moi en personne?
LE CAP. G.--Parce qu’elle est l’un et l’autre. (Piteusement.) Je ne suis pas très fort, ma chère amie, et je ne crois pas pouvoir me faire comprendre convenablement.
MRS. G.--Je comprends. Pip, voulez-vous me dire quelque chose?
LE CAP. G.--Tout ce que vous voudrez. (A part.) Je me demande ce qui va venir maintenant.
MRS. G. (hésitante, les yeux baissés).--Vous m’avez raconté une fois, dans le temps jadis--il y a des siècles et des siècles--que vous aviez été fiancé déjà auparavant. Je n’ai rien dit... alors.
LE CAP. G. (naïvement).--Pourquoi cela?
MRS. G. (levant les yeux sur ceux de son mari).--Parce que--parce que j’avais peur de vous perdre, mon cœur. Mais maintenant... racontez-le... s’il vous plaît.
LE CAP. G.--Il n’y a rien à raconter. J’étais alors terriblement vieux--presque vingt-deux ans--et elle avait au moins cela.
MRS. G.--Ce qui veut dire qu’elle était plus vieille que vous. Je n’aimerais pas qu’elle eût été plus jeune. Eh bien?
LE CAP. G.--Eh bien! je me crus amoureux et en raffolai quelque peu, et... oh! oui, ma parole, je me livrai à la poésie. Ha, ha!
MRS. G.--Vous n’avez pas écrit un vers pour moi! Qu’est-ce qui se passa?
LE CAP. G.--Je m’en vins par ici, et toute l’affaire s’en alla en fumée. Elle écrivit pour dire qu’il y avait eu malentendu, et puis elle se maria.
MRS. G.--Vous aimait-elle beaucoup?
LE CAP. G.--Non. Au moins elle ne le laissa pas voir, autant que je me rappelle.
MRS. G.--Autant que vous vous rappelez! Vous rappelez-vous son nom? (Elle l’écoute et baisse la tête.) Merci, mon mari.
LE CAP. G.--Qui, si ce n’est vous, en avait le droit? Maintenant, Petit Poidsléger, vous êtes-vous jamais trouvée mêlée à quelque sombre et horrible drame?
MRS. G.--Si vous m’appelez missis Gadsby, peut-être vous le raconterai-je.
LE CAP. G. (prenant sa voix de commandement).--Missis Gadsby, confessez!
MRS. G.--Juste Ciel, Phil! Je n’eusse jamais cru que vous pouviez prendre cette terrible voix.
LE CAP. G.--Vous ne connaissez pas encore le quart de mes talents. Attendez que nous soyons installés dans les plaines, et je vous montrerai comment j’aboie après mes hommes. Vous alliez dire, chérie?
MRS. G.--Je... n’ose guère continuer, après cette voix-là. (Chevrotant.) Phil, n’ayez jamais l’audace de me parler sur ce ton-là, quoi que je puisse faire!
LE CAP. G.--Mon pauvre petit amour! Mais vous tremblez toute. Je suis si fâché. Il va sans dire que je n’ai jamais eu l’intention de vous bouleverser. Ne me racontez rien. Je suis une brute.
MRS. G.--Non, vous n’êtes pas une brute, et je vais vous raconter... Il y eut un homme.
LE CAP. G. (gaiement).--Y eut-il? L’heureux mortel!
MRS. G. (tout bas).--Et je crus que je l’aimais.
LE CAP. G.--Mortel deux fois heureux! Eh bien?
MRS. G.--Et je crus que je l’aimais... et je ne l’aimais pas... et alors vous êtes venu... et c’était vous que j’aimais, beaucoup, beaucoup. Oui, vraiment. C’est tout. (Face voilée.) Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas?
LE CAP. G.--Fâché? Pas le moins du monde. (A part.) Bon Dieu, qu’ai-je fait pour mériter cet ange?
MRS. G. (à part).--Et il ne m’a même pas demandé le nom! Comme les hommes sont drôles! Mais c’est peut-être aussi bien.
LE CAP. G.--Cet homme ira au ciel parce que jadis vous avez cru l’aimer. Je me demande si, moi, vous me remorquerez jamais là-haut?
MRS. G. (fermement).--Je n’irai pas si vous n’y allez pas.
LE CAP. G.--Merci. Dites-moi, Chaton, je ne connais pas beaucoup vos croyances religieuses. Vous avez été élevée à croire en un ciel et tout cela, n’est-ce pas?
MRS. G.--Oui. Mais c’était un ciel capitonné, avec des livres d’hymnes dans tous les bancs.
LE CAP. G. (branlant la tête avec une conviction intense).--Qu’à cela ne tienne. Il y en a un de vrai, un ciel.
MRS. G.--D’où apportez-vous ce message, mon prophète?
LE CAP. G.--D’ici! Parce que nous nous aimons tous deux. De sorte que tout va bien.
MRS. G. (tandis qu’une troupe de langurs[22] mène fracas à travers les branches).--De sorte que tout va bien. Mais Darwin dit que nous descendons de ces animaux-là!
[22] Espèce de singes qui pullulent dans l’Inde.
LE CAP. G. (avec sérénité).--Ah! Darwin ne fut jamais amoureux d’un ange. Voilà qui règle la question. Sstt, espèces de brutes! Des singes, vraiment! Vous ne devriez pas lire ces livres-là.
MRS. G. (se croisant les mains).--S’il plaît à mon seigneur et maître de publier sa proclamation.
LE CAP. G.--Taisez-vous, chère amie. Il n’y a pas d’ordres entre nous. Seulement, j’aimerais mieux que vous ne les lisiez pas. Ils ne conduisent à rien et cassent la tête aux gens.
MRS. G.--Comme vos premières fiançailles.
LE CAP. G. (avec un calme immense).--C’était un mal nécessaire, et qui m’a conduit à vous. N’êtes-vous rien?
MRS. G.--Pas tant que cela, n’est-ce pas?
LE CAP. G.--Tout ce monde-ci et l’autre pour moi.
MRS. G. (très tendrement).--Mon cher, cher petit mari! A mon tour vous dirai-je quelque chose?
LE CAP. G.--Oui, si ce n’est pas terrible... au sujet des autres hommes.
MRS. G.--C’est au sujet de ma propre vilaine petite personne.
LE CAP. G.--Alors, ce doit être charmant. Allez, ma chère amie.
MRS. G. (lentement).--Je ne sais pas pourquoi je vous le dis, Pip, mais si jamais vous vous remariiez... (Intermède.) Enlevez votre main de ma bouche ou je mords! Dans l’avenir, donc, rappelez-vous... je ne sais pas trop comment dire cela!
LE CAP. G. (reniflant avec indignation).--N’essayez pas. «Me remarier», vraiment!
MRS. G.--Je dois. Écoutez, mon mari. Jamais, jamais, jamais ne dites à votre femme quoi que ce soit que vous ne vouliez pas qu’elle se rappelle ni qui fasse l’objet de ses pensées toute sa vie. Parce qu’une femme--oui, je suis une femme--ne peut pas oublier.
LE CAP. G.--Ma parole, comment savez-vous cela?
MRS. G. (avec confusion).--Je ne le sais pas. Je ne fais que le deviner. Je suis--j’étais--une sotte petite fille; mais je sens que j’en sais tant--oh! tellement plus que vous, mon bien aimé! Pour commencer, je suis votre femme.
LE CAP. G.--C’est ce que j’ai été induit à croire.
MRS. G.--Et j’aurai besoin de connaître chacun de vos secrets... de partager avec vous tout ce que vous savez.
Elle ouvre les yeux autour d’elle d’un air désespéré.
LE CAP. G.--C’est ce que vous ferez, mon amie, c’est ce que vous ferez... mais ne regardez pas comme cela.
MRS. G.--Dans votre propre intérêt, ne m’arrêtez pas, Phil. Je ne recommencerai jamais une conversation de ce genre avec vous. Il ne faut pas me dire! Du moins, pas maintenant. Plus tard, quand je serai une vieille dame, cela ne fera rien; mais si vous m’aimez, montrez-vous bon, très bon pour moi; car cette heure de ma vie, jamais je ne l’oublierai! Vous ai-je fait comprendre?
LE CAP. G.--Je le crois, enfant. Ai-je rien dit encore que vous désapprouviez?
MRS. G.--Serez-vous très fâché? Cette... cette voix, et ce que vous avez dit à propos de l’engagement...
LE CAP. G.--Mais c’est vous qui avez demandé qu’on vous le raconte, chérie.
MRS. G.--Et c’est pourquoi vous n’auriez pas dû me le raconter! Vous devez être le juge, et, oh! Pip, malgré tout mon amour pour vous, je ne serai jamais capable de vous aider! Je ne ferai que vous empêcher, et il vous faut juger en dépit de moi!
LE CAP. G. (d’un air méditatif).--Nous avons un grand nombre de choses à découvrir ensemble, Dieu nous vienne en aide à tous deux--répétez-le, chaton--mais nous nous comprendrons l’un l’autre de mieux en mieux chaque jour; et je crois que je commence à voir, maintenant. Comment, diable, êtes-vous arrivée à savoir l’importance au juste qu’il y avait à me donner justement cette inspiration-là?
MRS. G.--Je vous ai dit que je ne sais pas. Seulement, de manière ou d’autre, il semblait que, dans toute cette nouvelle vie, j’étais guidée pour votre salut aussi bien que pour le mien.
LE CAP. G. (à part).--Alors, Mafflin avait raison! Elles savent, et nous... nous sommes aveugles... tous. (Gaiement.) Il me semble que nous perdons un peu pied, ma chère amie, ne trouvez-vous pas? Je me rappellerai, et si je viens à faillir, puissé-je être châtié comme je le mérite.
MRS. G.--Il n’y aura pas de châtiment. C’est d’ici que nous allons faire voile pour la vie... vous et moi... et personne autre.
LE CAP. G.--Et personne autre. (Une pause.) Vous avez les cils tout mouillés, ma jolie! Vit-on jamais si absurde petite fille?
MRS. G.--Entendit-on jamais dire de telles bêtises?
LE CAP. G. (secouant les cendres de sa pipe).--Ce n’est pas ce que nous disons, c’est ce que nous ne disons pas, qui est utile. Et tout ce que nous avons dit est profonde philosophie. Mais personne ne comprendrait... même si on le mettait dans un livre.
MRS. G.--Quelle idée! Non... rien que nous autres, ou les gens comme nous... s’il y a des gens comme nous.
LE CAP. G. (d’un ton doctoral).--Tous les gens, qui ne sont pas comme nous, sont d’aveugles idiots.
MRS. G. (s’essuyant les yeux).--Croyez-vous, alors, qu’il existe des gens aussi heureux que nous?
LE CAP. G.--Il doit en exister--à moins que nous ne nous soyons approprié tout le bonheur du monde.
MRS. G. (regardant vers Simla).--Les pauvres gens! Si c’était vrai, tout de même!
LE CAP. G.--Eh bien, dans ce cas, gardons tout le fourbi pour nous, car c’est trop chouette pour le perdre... hein, petite femme à moi?
MRS. G.--Oh! Pip! Pip! Jusqu’à quel point êtes-vous un homme grave et marié, et jusqu’à quel point un horrible gavroche?
LE CAP. G.--Quand vous me direz jusqu’à quel point vous aviez dix-huit ans à votre dernier anniversaire, et jusqu’à quel point vous êtes aussi vieille que le sphinx et deux fois aussi mystérieuse, peut-être vous écouterai-je. Prêtez-moi ce banjo. La nature m’incite à hurler au coucher du soleil.
MRS. G.--Faites attention! Il n’est pas accordé. Ah! cela fait mal!
LE CAP. G. (tournant les chevilles).--C’est étonnamment difficile de garder un banjo au diapason convenable.
MRS. G.--C’est la même chose avec tous les instruments de musique. Qu’est-ce que cela va être?
LE CAP. G.--«Vanité», et que les montagnes entendent. (Il chante d’un bout à l’autre le premier couplet et la moitié du second. Se tournant vers MRS. G.) Maintenant, le chœur! Chantez, chaton!
TOUS DEUX ENSEMBLE. (Con brio, à l’horreur des singes, lesquels sont en train de s’installer pour la nuit.)
«Vanité, tout est vanité,» Disait la Sagesse railleuse... Sur quoi, pressant de ma Beauté La main délicate et moelleuse, Répondis: «Si c’est vanité, Qui donc s’en irait être sage? Qui donc s’en irait être sage? Qui donc s’en irait être sa-age? (Crescendo) Non, restons sur la vanité!»
MRS. G. (d’un air de défi au gris du ciel crépusculaire).--«Restons sur la vanité.»
L’ÉCHO (du contrefort du Fagoo).--Vanité!
MADAME BARBE-BLEUE
Ouvrez tout, allez partout; mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer.
La Barbe-Bleue.
DÉCOR.--Le bungalow des GADSBY dans les plaines. Un dimanche matin, onze heures. LE CAPITAINE GADSBY, en manches de chemise, est penché sur un harnachement complet de hussard, depuis la selle jusqu’à la corde de bivouac, lequel est proprement rangé sur le plancher de son cabinet. Il fume une vieille bouffarde de bruyère, et la pensée lui ride le front.
LE CAP. G. (à lui-même, en maniant une têtière).--Jack est un âne. Il y a du cuivre là-dessus de quoi charger une mule--et si les Américains connaissent rien à rien, on peut faire tout sauter, sauf le mors. Pas besoin non plus du licol d’abreuvoir. De la blague!--Une demi-douzaine de parures de chaînes et de porte-mousqueton pour un seul cheval! Absurde! (Se grattant la tête.) Voyons, réfléchissons à tout, en prenant les choses au commencement. Ma parole, j’ai oublié le barême des poids! N’importe. Garderons le mors seulement, et éliminerons tous les cuivres, depuis la croupière jusqu’au poitrail. Pas de poitrail du tout. Une simple courroie... comme les Russes. Hi! Jack n’aurait jamais pensé à cela!
MRS. G. (entrant précipitamment, la main bandée).--Oh! Pip, je me suis brûlé la main avec ces horribles, horribles confitures de Tiparee!
LE CAP. G. (d’un air absent).--Hein! Quo-oi?
MRS. G. (l’œil tout grand de reproche).--Je me suis brûlée af-freusement! Cela ne vous fait rien? Et moi qui tenais tant à ce que ces confitures confiturent comme il faut!
LE CAP. G.--Pauvre petite femme! Laissez-moi embrasser la place et qu’il n’y paraisse plus. (Déroulant le bandage.) Petite farceuse! Où est-elle, cette brûlure? Je ne la vois pas.
MRS. G.--Au bout du petit doigt. Là!... C’est une grosse, grosse brûlure!
LE CAP. G. (baisant le petit doigt).--Bébé! Laissez Hyder veiller aux confitures. Vous savez que je ne tiens pas aux chatteries.
MRS. G.--Vrai-ment?... Pip!
LE CAP. G.--Pas de ce genre en tout cas. Et maintenant, sauvez-vous, Minnie, et laissez-moi à mes bas calculs. Je suis occupé.
MRS. G. (s’installant avec calme sur une chaise longue).--Je le vois. Quel gâchis vous faites! Pourquoi avez-vous apporté toutes ces machines en cuir qui empestent la maison?
LE CAP. G.--Pour faire joujou. Est-ce que cela vous ennuie, ma chère?
MRS. G.--Laissez-moi faire joujou aussi. Cela me ferait plaisir.
LE CAP. G.--Je crains que non, chaton... Ne pensez-vous pas que ces confitures vont brûler, ou quoi que ce soit que font les confitures lorsqu’une adroite petite femme de ménage ne les surveille pas?
MRS. G.--Je croyais vous avoir entendu dire que Hyder pouvait s’en occuper. Je l’ai laissé dans la verandah, en train de les remuer... quand je me suis fait tant de mal.
LE CAP. G. (l’œil revenant au harnachement).--Po-oovre petite femme!... Trois livres quatre onces et sept onces font trois livres onze onces, et on peut réduire cela à deux livres huit onces, rien qu’avec un peuu-tit peu de soin, sans rien affaiblir. La ferrure, c’est de la blague dans des mains incompétentes. Quel besoin d’une poche à fers quand un homme s’en va en éclaireur? Il ne peut pas le coller d’un coup de langue... comme un timbre-poste... ce fer! Balivernes!
MRS. G.--Qu’est-ce qui est des balivernes? Puhh! Avec quoi nettoie-t-on ce cuir?
LE CAP. G.--Avec de la crème, du champagne et... Écoutez, chère amie, avez-vous vraiment besoin de me parler à propos de quelque chose d’important?
MRS. G.--Non. J’ai fini mes comptes, et je pensais que cela m’amuserait de voir ce que vous faisiez.
LE CAP. G.--Eh bien, amour, maintenant vous avez vu et... cela ne vous ferait-il rien?... c’est-à-dire... Minnie, je suis vraiment occupé.
MRS. G.--Vous voulez que je m’en aille?
LE CAP. G.--Oui, chère amie, pour un petit moment. Ce tabac va coller à votre robe, et des affaires de sellerie ne vous intéressent pas.
MRS. G.--Tout ce que vous faites m’intéresse, Pip.
LE CAP. G.--Oui, je le sais, je le sais, chère amie. Je vous dirai tout ce qui concerne cela à quelque jour, lorsque j’aurai tiré la chose au clair. En attendant...
MRS. G.--On va me renvoyer de la pièce comme un enfant ennuyeux?
LE CAP. G.--No-on. Ce n’est pas exactement cela que je veux dire. Mais, vous comprenez, je vais être là à piétiner de côté et d’autre, à changer ces choses de place en place, et je serai toujours à vous gêner. Ne croyez-vous pas?
MRS. G.--Est-ce que je ne peux pas le faire? Laissez-moi essayer.
Elle étend la main vers la selle de cavalier.
LE CAP. G.--Bonté divine, enfant, pas touche! Vous allez vous faire du mal. (Ramassant la selle.) Les numdahs ne sont pas faits pour se voir maniés par des petites filles. Voyons, où voulez-vous que je le mette?
Il tient la selle levée au-dessus de sa tête.
MRS. G. (la voix altérée).--Nulle part. Pip, comme vous êtes bon... et fort! Oh! qu’est-ce que c’est que cette vilaine barre rouge à l’intérieur de votre bras?
LE CAP. G. (baissant vivement la selle).--Rien. C’est une marque quelconque. (A part.) Et Jack qui vient à l’heure du tiffin[23] avec ses idées toutes faites!
[23] Second déjeuner, dans l’Inde.
MRS. G.--Je sais bien que c’est une marque, mais je ne l’avais pas vue encore. Elle court tout du long du bras. Qu’est-ce que c’est?
LE CAP. G.--Une coupure... si vous voulez savoir.
MRS. G.--Si je veux savoir! Naturellement que je le veux! Je ne tiens pas à voir mon mari taillé en morceaux de cette façon-là. Comment est-ce arrivé? Est-ce un accident? Racontez-moi, Pip.
LE CAP. G. (d’un air renfrogné).--Non, ce n’est pas un accident. J’ai reçu cela... d’un homme... en Afghanistan.
MRS. G.--A la guerre? Oh! Pip, et vous ne me l’avez jamais dit!
LE CAP. G.--Je l’avais complètement oublié.
MRS. G.--Tenez votre bras en l’air! Quelle horrible, vilaine cicatrice? Êtes-vous sûr que cela ne fait plus de mal maintenant? Comment cet homme vous a-t-il fait cela?
LE CAP. G. (regardant d’un air désespéré à sa montre).--Avec un coutelas. Je suis tombé... le vieux Van Loo plutôt... qui me tomba sur la jambe, de sorte que je ne pouvais pas me sauver. Et alors cet homme s’en vint et se mit en devoir de me tailler en tranches pendant que j’étais les quatre fers en l’air.
MRS. G.--Oh! taisez-vous! C’est assez!... Eh bien, qu’arriva-t-il?
LE CAP. G.--Je ne pouvais atteindre à ma fonte, et c’est alors que Mafflin arriva fort à propos pour mettre fin à la petite fête.
MRS. G.--Comment? Un paresseux comme lui; je ne crois pas cela.
LE CAP. G.--Non? Je ne pense pas que l’homme eut beaucoup de doute à cet égard. Jack lui trancha la tête.
MRS. G.--Tran-cha-la-tête! «D’un seul coup», comme on dit dans les livres?
LE CAP. G.--Je ne suis pas sûr. J’étais trop intéressé à moi-même pour en savoir long à ce propos. N’importe comment, la tête était tranchée, et Jack donnait au vieux Van Loo des coups de poing dans les côtes pour le faire se lever. Maintenant vous savez tout, chère amie, et maintenant...
MRS. G.--Vous voulez que je m’en aille, naturellement. Vous ne m’aviez jamais parlé de cela, quoique nous soyons déjà depuis si longtemps mariés; vous ne me l’eussiez jamais dit si je n’avais pas découvert la chose; vous ne me dites jamais quoi que ce soit sur vous, ou ce que vous faites, et ce qui vous intéresse.
LE CAP. G.--Chérie, je suis toujours avec vous, dites-moi?
MRS. G.--Toujours dans mes jupes, alliez-vous dire. Je sais que vous y êtes; mais votre pensée est toujours ailleurs.
LE CAP. G. (essayant de dissimuler un sourire).--Vraiment? Je ne m’en doutais pas. Je suis horriblement fâché.
MRS. G. (piteusement).--Oh! ne vous moquez pas de moi! Pip, vous savez ce que je veux dire. Quand vous lisez une de ces choses sur la cavalerie, par cet idiot de prince... Pourquoi ne reste-t-il pas prince, celui-là, au lieu de faire le garçon d’écurie?
LE CAP. G.--Le prince Kraft, un garçon d’écurie!... Oh! ma mère! Ne faites pas attention, chère amie. Vous alliez dire?
MRS. G.--Peu importe; vous ne vous inquiétez pas de ce que je dis. Seulement... seulement vous vous levez pour arpenter la pièce, en regardant devant vous, et alors Mafflin arrive pour dîner, et une fois que je suis dans le salon, je vous entends, vous et lui, causer, causer, causer, de choses que je ne peux pas comprendre, et... oh! je deviens si lasse et me sens si seule!... Je ne cherche pas à me plaindre ni à être un sujet d’ennui, Pip; mais c’est comme cela... oui, c’est comme cela!
LE CAP. G.--Ma pauvre chérie! Je n’y ai jamais pensé. Pourquoi n’invitez-vous pas à dîner quelques gens agréables?
MRS. G.--Des gens agréables! Où donc les trouver? D’horribles toupies! Et si je le faisais, cela ne m’amuserait pas. Vous savez que je ne veux que vous.
LE CAP. G.--Et vous m’avez à coup sûr, amour?
MRS. G.--Je ne vous ai pas! Pip, pourquoi ne me faites-vous pas entrer dans votre existence?
LE CAP. G.--Plus que je ne fais? Ce serait difficile, chère amie.
MRS. G.--Oui, je le suppose... à vos yeux. Je ne vous suis d’aucune aide... nullement un compagnon; et vous aimez mieux qu’il en soit ainsi.
LE CAP. G.--N’êtes-vous pas quelque peu déraisonnable, chaton?
MRS. G. (frappant du pied).--Je suis la femme la plus raisonnable du monde... lorsqu’on me traite d’une façon convenable.
LE CAP. G.--Et depuis quand vous ai-je traitée d’une façon qui ne fût pas convenable?
MRS. G.--Toujours... et depuis le commencement. Vous le savez bien.
LE CAP. G.--Non, je ne le sais pas; mais je ne demande qu’à être convaincu.
MRS. G. (désignant le harnachement).--Là!
LE CAP. G.--Que voulez-vous dire?
MRS. G.--Qu’est-ce que tout cela veut dire? Pourquoi ne m’en parle-t-on pas? Est-ce si précieux?
LE CAP. G.--J’oublie sa valeur exacte pour le gouvernement quant à présent. Ce que cela veut dire, c’est ce que c’est beaucoup trop lourd.
MRS. G.--Alors pourquoi y toucher?
LE CAP. G.--Pour le rendre plus léger. Écoutez-moi, petit amour, j’ai une idée et Jack en a une autre, mais nous sommes tous deux d’accord que tout ce harnachement est d’environ trente livres trop lourd. La question est de savoir comment le réduire sans en affaiblir aucune partie, et en même temps comment permettre au cavalier de porter tout ce dont il a besoin pour son propre confort--chaussettes, chemises et choses de ce genre.
MRS. G.--Pourquoi ne les emballe-t-il pas dans une petite malle?
LE CAP. G. (l’embrassant).--Oh! petit ange! Les emballer dans une petite malle, vraiment! Les housards ne trimbalent pas de malles, et c’est une chose on ne peut plus importante que de faire opérer au cheval tout le transport.
MRS. G.--Mais pourquoi avez-vous besoin, vous, de vous tracasser à ce sujet? Vous n’êtes pas un simple cavalier.
LE CAP. G.--Non; mais je commande à quelques douzaines d’entre eux; et le harnachement est presque tout, à l’heure qu’il est.
MRS. G.--Plus que moi?
LE CAP. G.--Petite sotte! Naturellement non; mais c’est une affaire dans laquelle je suis terriblement intéressé, attendu que si moi ou Jack, ou moi et Jack, venons à bout de quelque espèce de selle plus légère et tout cela, il est possible que nous arrivions à la faire adopter.
MRS. G.--Comment?
LE CAP. G.--Sanctionner en Angleterre, où l’on fera un modèle poinçonné, un modèle que tous les selliers doivent copier; et de la sorte, elle sera employée par tous les régiments.
MRS. G.--Et cela vous intéresse?
LE CAP. G.--Cela fait partie de ma profession, vous savez, et ma profession est beaucoup pour moi. Tout, dans l’équipement d’un soldat, est important, et si nous pouvons l’améliorer, cet équipement, tant mieux pour le soldat et pour nous.
MRS. G.--Qui «nous»?
LE CAP. G.--Jack et moi; seulement les idées de Jack sont trop radicales. Pour quel motif ce gros soupir, Minnie?
MRS. G.--Oh! rien... Et vous avez fait de tout cela un secret pour moi?
LE CAP. G.--Pas un secret, exactement, ma chère amie. Je ne vous en ai rien dit parce que je ne pensais pas que cela vous amuserait.
MRS. G.--Et suis-je faite seulement pour qu’on m’amuse?
LE CAP. G.--Non, naturellement. Je veux dire simplement que cela ne pouvait pas vous intéresser.
MRS. G.--C’est votre travail et... et si vous vouliez me le permettre, je ferais tous les calculs. Si ces choses sont trop lourdes, vous savez de combien, et il vous faut avoir une liste de choses dressée d’avance pour arriver à l’allègement souhaité, et...
LE CAP. G.--J’ai bien mes deux listes de comparaison quelque part dans la tête; mais il est difficile de dire la légèreté que l’on peut donner à une têtière, par exemple, avant d’en avoir fait faire vraiment un modèle.
MRS. G.--Mais si vous lisiez tout haut la liste, je pourrais l’écrire sous votre dictée, et l’épingler là en face, juste au-dessus de votre table. Cela ne ferait-il pas l’affaire?
LE CAP. G.--Ce serait tout ce qu’il y a de plus charmant, chère amie, mais ce serait aussi vous donner de l’ennui pour rien. Je ne peux pas travailler de cette manière-là. Je fais cela à vue de nez. Je connais l’échelle de poids actuelle, et l’autre--celle à laquelle je tâche de travailler--montera et descendra au point que je ne pourrais être certain, même si je la couchais par écrit.
MRS. G.--Je suis si désolée. Je pensais que je pourrais vous aider. N’y a-t-il rien autre en quoi je pourrais être utile?
LE CAP. G. (faisant du regard le tour de la pièce).--Je ne vois rien. Vous êtes pour moi d’une aide constante, vous savez.
MRS. G.--Oui? Comment?
LE CAP. G.--Vous êtes vous, naturellement, et tant que vous êtes près de moi... je ne saurais expliquer exactement... mais c’est dans l’air.
MRS. G.--Et c’est pourquoi vous vouliez me renvoyer?
LE CAP. G.--C’est seulement quand j’essaie de faire du travail... du travail de manœuvre comme ceci.
MRS. G.--Mafflin est préférable, alors, n’est-ce pas?
LE CAP. G. (sans réfléchir).--Naturellement oui. Jack et moi avons passé deux ou trois années penchés sur le même sillon à propos de ce harnachement. C’est notre dada, et cela peut, à quelque jour, rendre de réels services.
MRS. G. (après une pause).--Et c’est tout ce dont vous me tenez écartée?
LE CAP. G.--Vous n’en êtes pas très écartée maintenant. Prenez garde que l’huile de ce mors ne passe sur votre robe.
MRS. G.--Je voudrais... je voudrais tant pouvoir effectivement vous aider. Je crois que je le pourrais... en quittant cette pièce. Mais ce n’est pas cela que je veux dire.
LE CAP. G. (à part).--Que Dieu m’accorde patience! Je voudrais qu’elle s’en aille. (Haut.) Je vous assure que vous ne pouvez rien pour moi, Minnie, et il faut absolument que je m’y mette. Où est ma blague?
MRS. G. (se dirigeant vers la table à écrire).--La voilà, ours. Dans quel gâchis vous tenez votre table!
LE CAP. G.--N’y touchez pas. Il y a de l’ordre dans mon désordre, aussi étrange que cela puisse vous paraître.
MRS. G. (à la table).--Je veux voir... Est-ce que vous tenez des comptes, Pip?
LE CAP. G. (se penchant sur le harnachement).--Si vous voulez. Êtes-vous en train de ravager dans les papiers de service? Faites attention.
MRS. G.--Pourquoi? Je ne vais rien déranger. Bonté divine! Je n’avais pas idée que vous eussiez quoi que ce soit à faire avec tant de chevaux malades.
LE CAP. G.--Je voudrais bien qu’il en soit autrement, mais ils insistent pour tomber malades. Minnie, à votre place, je ne mettrais vraiment pas le nez dans ces papiers-là. Il se peut que vous tombiez sur quelque chose qui ne vous plaise pas.
MRS. G.--Pourquoi voulez-vous toujours me traiter en enfant? Je sais que je ne dérange rien de toutes ces sales choses-là.
LE CAP. G. (avec résignation).--Très bien; alors, ne m’accusez pas s’il vous arrive quoi que ce soit. Amusez-vous avec la table et laissez-moi continuer avec le harnachement. (Glissant la main dans la poche de son pantalon.) Oh! diable!
MRS. G. (le dos tourné).--Pourquoi cela?
LE CAP. G.--Rien. (A part.) Cela ne dit pas grand’chose, mais je voudrais bien l’avoir déchiré.
MRS. G. (examinant tout ce qu’il y a sur la table).--Je sais que je vais me faire détester par vous, mais je veux voir à quoi cela ressemble, votre travail. (Une pause.) Pip, qu’est-ce que c’est que des «boutons de farcin»?
LE CAP. G.--Ha! Vous voulez vraiment savoir? Ce n’est rien de joli.
MRS. G.--Ce Journal de Science Vétérinaire déclare que c’est d’un «intérêt palpitant». Expliquez-moi.
LE CAP. G. (à part).--Il se peut que cela détourne son attention.
Il donne une description longue, et dégoûtante à dessein, de la morve et du farcin.
MRS. G.--Oh! cela suffit. Ne poursuivez pas!
LE CAP. G.--Mais vous vouliez savoir... Alors ces machines-là suppurent, coulent et se propagent...
MRS. G.--Pip, vous me faites mal au cœur! Vous n’êtes qu’un horrible et dégoûtant écolier.
LE CAP. G. (à genoux parmi les brides).--C’est vous qui me l’avez demandé. Ce n’est pas ma faute si vous êtes là à me tracasser pour vous raconter des horreurs.
MRS. G.--Pourquoi n’avez-vous pas dit non?
LE CAP. G.--Juste Ciel, enfant! Êtes-vous venue ici simplement pour me tyranniser?
MRS. G.--Moi, vous tyranniser? Comment le pourrais-je. Vous êtes si fort. (A deux doigts d’une crise.) Assez fort pour me prendre dans vos bras et me mettre à la porte pour m’y laisser pleurer, n’est-ce pas?
LE CAP. G.--Il me semble que vous êtes un petit bébé déraisonnable. Allez-vous tout à fait bien?
MRS. G.--Est-ce que j’ai l’air malade? (Retournant à la table.) Qui est cette amie à la grande enveloppe grise avec le gros monogramme dessus?
LE CAP. G. (à part).--Ce n’était donc pas sous clef, saperlipopette! (Haut.) «Dieu l’a faite, qu’elle passe donc pour une femme[24].» Vous vous rappelez ce que c’est que les boutons de farcin?
[24] Shakespeare. Le Marchand de Venise.
MRS. G. (montrant l’enveloppe).--Ceci n’a rien à faire avec eux. Je vais l’ouvrir. Le puis-je?
LE CAP. G.--Certainement, si vous y tenez. Je préférerais que non, cependant. Je ne demande pas à voir vos lettres à la petite Deercourt.
MRS. G.--Vous faites aussi bien, monsieur. (Elle tire la lettre de l’enveloppe.) Maintenant, puis-je regarder? Si vous dites non, je vais pleurer.
LE CAP. G.--Vous n’avez jamais pleuré à ma connaissance, et je ne crois pas que vous le puissiez.
MRS. G.--Je m’en sens tout près aujourd’hui, Pip. Ne soyez pas dur avec moi. (Elle lit la lettre.) Cela commence au milieu, sans «Cher capitaine Gadsby», ou quoi que ce soit. Comme c’est drôle!
LE CAP. G. (à part).--Non, ce n’est pas «Cher capitaine Gadsby», ou quoi que ce soit, maintenant. Comme c’est drôle!
MRS. G.--Quelle étrange lettre! (Elle lit.) «Ainsi, le papillon a fini par s’approcher trop près de la chandelle, et s’est vu passer de la flamme dans la... dirai-je respectabilité? Je le félicite, et j’espère qu’il aura tout le bonheur qu’il mérite.» Qu’est-ce que cela veut dire? Vous félicite-t-elle à propos de notre mariage?
LE CAP. G.--Oui, je le suppose.
MRS. G. (lisant toujours la lettre).--On dirait que c’est une de vos amies particulières.
LE CAP. G.--Oui. C’était une excellente brave dame... une Mrs. Herriott... femme d’un certain colonel Herriott. J’ai connu quelques-uns de ses parents au pays, il y a de cela longtemps... avant de venir par ici.
MRS. G.--Il y a des femmes de colonel qui sont jeunes... aussi jeunes que moi. J’en ai connu une qui était plus jeune.
LE CAP. G.--Alors, ce ne pouvait être Mrs. Herriott. Elle était assez âgée pour être votre mère, ma chère amie.
MRS. G.--Je me rappelle maintenant. Mrs. Scargill parlait d’elle au tennis chez les Duffin, avant que vous ne veniez me chercher, mardi. Le capitaine Mafflin disait que c’était une «bonne vieille dame». Savez-vous, je crois que Mafflin est très maladroit de ses pieds.
LE CAP. G. (à part).--Ce brave Jack! (Haut.) Pourquoi, chère amie?
MRS. G.--Il avait posé sa tasse à terre, et il a littéralement marché dedans. J’ai eu ma robe toute éclaboussée de thé... la grise. Je voulais vous le dire déjà auparavant.
LE CAP. G. (à part).--Il y a en Jack l’étoffe d’un stratégiste, bien qu’il emploie des moyens un peu rudes. (Haut.) Vous ferez bien de faire faire une nouvelle robe, alors. (A part.) Prions pour que cela détourne son attention.
MRS. G.--Oh! elle n’est pas tachée le moins du monde. Je croyais seulement devoir vous le dire. (Revenant à la lettre.) Quelle extraordinaire personne! (Elle lit.) «Mais ai-je besoin de vous rappeler que vous avez assumé une charge de tutelle»--qu’est-ce que cela peut bien être, qu’une charge de tutelle?--«qui, vous le savez vous-même, peut aboutir à des Conséquences...»
LE CAP. G. (à part).--C’est le plus sûr de les laisser voir tout au fur et à mesure qu’elles mettent le nez dessus; mais il me semble qu’il y a des exceptions à la règle. (Haut.) Je vous ai dit qu’il n’y avait rien à tirer de bon du fait de remettre de l’ordre sur ma table.
MRS. G. (d’un air absent).--Que veut dire cette femme? Elle continue de parler de Conséquences--de «presque inévitables Conséquences» avec un grand C--pendant une demi-page. (Devenant écarlate.) Oh! bonté divine! Mais c’est abominable!
LE CAP. G. (promptement).--Croyez-vous? Cela ne montre-t-il pas une sorte d’intérêt maternel à notre égard? (A part.) Dieu merci, Harrie enveloppait toujours prudemment ce qu’elle voulait dire! (Haut.) Est-il absolument nécessaire de continuer la lettre, ma chérie?
MRS. G.--C’est de l’impertinence--c’est simplement horrible. Quel droit avait cette femme de vous écrire de cette façon? Elle n’eût pas dû le faire.
LE CAP. G.--Quand vous écrivez à la petite Deercourt, je remarque que vous remplissez trois ou quatre feuillets. Ne pouvez-vous pas laisser une vieille femme babiller sur du papier une fois par hasard? Elle n’a que de bonnes intentions.
MRS. G.--Cela m’est égal. Elle n’eût pas dû écrire, et si elle l’a fait, vous eussiez dû me montrer sa lettre.
LE CAP. G.--Ne pouvez-vous pas comprendre pourquoi j’ai gardé la lettre pour moi seul, ou faut-il entrer dans de longues explications... comme j’ai fait pour les boutons de farcin?
MRS. G. (d’un ton furieux).--Pip, je vous déteste! C’est aussi mal que ces idiotes de sacoches, là, sur le plancher. Peu importe si cela m’eût plu ou non, vous eussiez dû me la donner à lire.
LE CAP. G.--C’est tout un. Vous l’avez prise vous-même.
MRS. G.--Oui, mais si je ne l’eusse pas prise, vous n’en eussiez soufflé mot. Je crois que cette Harriet Herriott--c’est comme un nom dans un livre--est une vieille fouine qui vient s’immiscer dans ce qui ne la regarde pas.
LE CAP. G. (à part).--Tant que vous resterez bien persuadée qu’elle est vieille, je ne me soucie guère de ce que vous pensez. (Haut.) Fort bien, ma chère amie. Vous plairait-il de lui écrire pour le lui dire? Elle est à sept mille milles d’ici.
MRS. G.--Je n’ai pas besoin d’avoir rien à faire avec elle, mais vous eussiez dû m’en parler. (Tournant à la dernière page de la lettre.) Et elle prend des airs protecteurs à mon égard aussi. Je ne l’ai jamais vue, moi! (Elle lit.) «Je ne sais pas comment il en retourne avec vous; selon toute probabilité humaine jamais je ne le saurai; mais quoi que j’aie pu dire jadis, je prie pour elle plus que pour vous, afin que tout aille bien. J’ai appris ce que c’est que la souffrance, et je n’ose souhaiter que quiconque vous est cher partage ma science.»
LE CAP. G.--Bon Dieu! Ne pouvez-vous laisser cette lettre tranquille, ou, tout au moins, ne pouvez-vous vous abstenir de la lire à haute voix? Je l’ai déjà parcourue. Remettez-la sur le bureau. M’entendez-vous?
MRS. G. (d’un air irrésolu).--Je... je n’en ferai rien! (Elle regarde G. en face.) Oh! Pip, je vous en prie! Je ne voulais pas vous fâcher... Non, vraiment, je ne voulais pas. Pip, je suis si désolée, je sais que je vous ai fait perdre votre temps...
LE CAP. G. (d’un air renfrogné).--Oui, vous me l’avez fait perdre. Maintenant, voulez-vous être assez bonne pour vous en aller... s’il n’y a plus rien dans mon cabinet où vous ne soyez impatiente de fourrer le nez?
MRS. G. (étendant les mains).--Oh! Pip, ne me regardez pas comme cela! Je ne vous ai jamais encore vu regarder comme cela et cela me fai-ait mal! Je suis si désolée. Je n’aurais pas dû venir ici du tout, et... et... et... (Sanglotant.) Oh! soyez-moi bon! Soyez-moi bon! Il n’y a que vous... au monde!
Elle s’abandonne sur la chaise longue, en se cachant le visage dans les coussins.
LE CAP. G. (à part).--Elle ne sait pas comme elle m’a fouetté au sang. (Haut, se penchant sur la chaise.) Je n’ai pas eu l’intention d’être dur, ma chère amie... non, vraiment. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que voulez et faire ce que vous voulez. Ne pleurez pas comme cela. Vous allez vous rendre malade. (A part.) Que diable a-t-il pu lui arriver? (Haut.) Ma chérie, qu’est-ce que vous avez?
MRS. G. (le visage toujours caché).--Laissez-moi m’en aller... laissez-moi m’en aller dans ma chambre. Seulement... seulement dites-moi que vous n’êtes pas fâché contre moi.
LE CAP. G.--Fâché contre vous, amour! Cela va sans dire que non. C’était contre moi-même que j’étais fâché. C’est le harnachement qui m’avait fait sortir de mon caractère... Ne vous cachez pas le visage, chaton. Il faut que je l’embrasse.
Il se penche plus près, MRS. G. lui glisse le bras droit autour du cou. Plusieurs intermèdes et beaucoup de sanglots.
MRS. G. (tout bas).--Ce n’était pas des confitures que je voulais vous parler quand je suis entrée pour vous dire...
LE CAP. G.--Peste soit des confitures et du harnachement! (Intermède.)
MRS. G. (encore plus faiblement).--Mon doigt n’était pas brûlé du tout. Je... je voulais vous parler de... de... de quelque chose autre, et... je ne savais pas comment.
LE CAP. G.--Dites, alors. (La regardant au fond des yeux.) Hein? Quo-oi? Minnie! Voyons, ne vous en allez pas! Vous ne voulez pas dire?
MRS. G. (hors d’elle, reculant jusqu’à la portière et se cachant le visage dans ses plis).--Les... les Presque Inévitables Conséquences!
Elle s’enfuit par la portière tandis que G. essaie de l’attraper et s’en va se verrouiller dans sa chambre.
LE CAP. G. (les bras pleins de la portière).--Oh! (Tombant lourdement sur la chaise longue.) Je ne suis qu’une brute... un cochon... un tyran et un galopin. Ma pauvre, pauvre petite chérie! «Faite seulement pour qu’on l’amuse...?»
LA VALLÉE DE L’OMBRE
Connaissant le Bien et le Mal.
DÉCOR.--Le bungalow des Gadsby dans les plaines, en juin. Des coolies de punkah endormis dans la verandah que LE CAP. GADSBY arpente de haut en bas. Charrette du DOCTEUR sous le porche. LE SOUS-AUMÔNIER erre de côté et d’autre partout et avec inquiétude dans la maison. Trois heures quarante du matin. 34° de chaleur dans la verandah.
LE DOCTEUR (s’en venant dans la verandah et touchant G. à l’épaule).--Vous feriez bien de rentrer la voir en ce moment.
LE CAP. G. (la couleur de la cendre d’un bon cigare).--Hein, quo-oi? Oh! oui, sans doute. Qu’est-ce que vous disiez?
LE DOCTEUR (syllabe par syllabe).--Al--lez... dans... la... chambre... la... voir. Elle veut vous parler. (A part, d’un air bourru.) Ensuite ce sera lui que j’aurai sur les bras.
LE SOUS-AUMÔNIER (dans la salle à manger à moitié éclairée).--Est-ce qu’il n’y a pas?...
LE DOCTEUR (d’un air farouche).--Chut, petit insensé.
LE SOUS-AUMÔNIER.--Laissez-moi faire mon affaire. Gadsby, arrêtez une minute!
Il entreprend de suivre G.
LE DOCTEUR.--Attendez qu’elle vous envoie chercher au moins... au moins. Malheureux, il va vous tuer si vous entrez là! Pourquoi le tracassez-vous comme cela?
LE SOUS-AUMÔNIER (s’en venant dans la verandah).--Je lui ai donné un grog bien corsé. Il en a besoin. Vous l’avez oublié durant les dix heures qui viennent de s’écouler, et... vous vous êtes oublié vous-même aussi.
G. pénètre dans la chambre à coucher, laquelle est éclairée par une veilleuse. Sur le plancher une ayah fait semblant de dormir.
UNE VOIX (du lit).--Tout le long de la rue... en voilà des feux de joie! Ayah, allez les éteindre! (Semblant en appeler à témoin ceux qui écoutent.) Comment pouvoir dormir avec une remise de décorations dans ma chambre? Non... pas une remise de décorations. Quelque chose autre. Qu’est-ce que c’était?
LE CAP. G. (tâchant de se rendre maître de sa voix).--Minnie, je suis ici. (Se penchant sur le lit.) Ne me reconnaissez-vous pas, Minnie? C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.
LA VOIX (machinalement).--C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.
LE CAP. G.--Elle ne me reconnaît pas! C’est votre mari à vous, chérie.
LA VOIX.--Votre mari à vous, chérie.
L’AYAH (sous le coup d’une inspiration).--Memsahib comprendre tout ce que moi dire.
LE CAP. G.--Fais-moi comprendre d’elle, alors... vite!
L’AYAH (la main sur le front de Mrs. G.).--Memsahib! Capitaine Sahib ici.
LA VOIX.--Salaam do[25]. (Avec humeur.) Je sais que je ne suis pas présentable.
[25] Salue-le.
L’AYAH (à part, à G.).--Dites «bonjour», comme à déjeuner.
LE CAP. G.--Bonjour, petite femme. Comment allons-nous aujourd’hui?
LA VOIX.--C’est Phil. Pauvre vieux Phil! (D’un ton acerbe.) Phil, espèce de bête, je ne peux pas vous voir. Venez plus près.
LE CAP. G.--Minnie, Minnie! C’est moi... Vous me reconnaissez?
LA VOIX (d’un ton moqueur).--Sans doute, que je vous reconnais. Qui ne reconnaîtrait l’homme qui s’est montré si cruel pour sa femme... presque la seule qu’il ait jamais eue?
LE CAP. G.--Oui, chère amie. Oui... sans doute, sans doute. Mais ne voulez-vous pas lui parler? Il voudrait tant vous parler!
LA VOIX.--Jamais ils ne le laisseront entrer. Le docteur l’empêcherait, même s’il était dans la maison. Il ne viendra jamais. (D’un ton désespéré.) Oh! Judas! Judas! Judas!
LE CAP. G. (étendant les bras).--Ils l’ont laissé entrer, et il a toujours été dans la maison. Oh! mon amour... est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
LA VOIX (chantonnant).--«Et il arriva à l’onzième heure que cette pauvre âme se repentit.» Elle frappa aux portes, mais elles étaient fermées... serrées comme un emplâtre... un grand emplâtre tout brûlant. Ils ont collé notre certificat de mariage tout en travers de la porte, et elle était en fer chauffé à blanc... Vraiment les gens devraient faire plus attention, vous savez.
LE CAP. G.--Que faire? (Il la prend dans ses bras.) Minnie! parlez-moi... à Phil.
LA VOIX.--Que vais-je dire? Oh! dites-moi ce qu’il faut dire avant qu’il soit trop tard! Ils s’en vont tous et je ne peux rien dire.
LE CAP. G.--Dites que vous me reconnaissez! Dites seulement que vous me reconnaissez!
LE DOCTEUR (qui est entré sans bruit).--Par pitié, ne prenez pas la chose trop à cœur, Gadsby! Cela se produit quelquefois. Ils ne vous reconnaissent pas. Ils disent toutes sortes de choses bizarres... comprenez-vous?
LE CAP. G.--Oui, oui! Allez-vous-en maintenant, elle va me reconnaître; vous l’ennuyez. Il le faut... N’est-ce pas qu’il le faut?
LE DOCTEUR.--Elle le fera avant... Me permettez-vous d’essayer...?
LE CAP. G.--Tout ce que vous voulez, pourvu qu’elle me reconnaisse. Ce n’est qu’une question d’... heures, n’est-ce pas?
LE DOCTEUR (sur le ton professionnel).--Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, vous savez. Mais ne comptez pas dessus.
LE CAP. G.--Je ne compte sur rien. Rappelez-la à elle si c’est possible. (A part.) Qu’ai-je fait pour mériter cela?
LE DOCTEUR (se penchant sur le lit).--Voyons, Mrs. Gadsby! Nous serons guérie demain. Il faut le prendre, sans quoi je ne laisserai pas Phil vous voir. Ce n’est pas mauvais, n’est-ce pas?
LA VOIX.--Des médecines! Toujours des médecines! Ne pouvez-vous pas me laisser tranquille?
LE CAP. G.--Oh! laissez-la en paix, docteur!
LE DOCTEUR (se retirant en arrière--à part).--Dieu me pardonne si j’ai mal fait. (Haut.) Dans quelques instants elle devrait revenir à elle; mais je n’ose vous dire de vous attendre à quoi que ce soit. C’est seulement...
LE CAP. G.--Quo-oi? Continuez donc.
LE DOCTEUR (tout bas).--Une façon de hâter le dernier effort.
LE CAP. G.--Alors, laissez-nous seuls.
LE DOCTEUR.--Ne vous occupez pas de ce qu’elle dira pour commencer, si vous pouvez. Ils... ils... ils se retournent quelquefois, en cet état-là, contre ceux qu’ils aiment le plus... C’est dur, mais...
LE CAP. G.--Est-ce moi son mari, ou est-ce vous? Laissez-nous seuls pour ce que nous avons de temps à rester ensemble.
LA VOIX (confidentiellement).--Et nous avons été fiancés de la façon la plus soudaine, Emma. Je t’assure que je n’y ai jamais pensé un seul moment; mais, pauvre de moi!... je ne sais pas ce que j’aurais fait s’il ne s’était pas proposé.
LE CAP. G.--Elle pense à la petite Deercourt avant de penser à moi. (Haut.) Minnie!
LA VOIX.--Pas dans les boutiques, chère maman. Vous pouvez faire venir les feuilles naturelles de Kaintu, et (riant faiblement) ne vous occupez pas des fleurs... La soie blanc mat ne convient qu’aux veuves, et je ne veux pas en porter. Cela ressemble à un suaire.
Une longue pause.
LE CAP. G.--Je n’ai jamais encore demandé de faveur. S’il est quelqu’un qui m’écoute, qu’elle me reconnaisse... quand je devrais, moi aussi, mourir!
LA VOIX (très faiblement).--Pip, mon cher Pip.
LE CAP. G.--Je suis ici, chérie.
LA VOIX.--Qu’est-ce qui est arrivé? Ils m’ont tellement ennuyée avec les médecines et un tas de choses, et ils ne voulaient pas vous laisser venir me voir. Je n’avais jamais encore été malade. Est-ce que je suis malade en ce moment?
LE CAP. G.--Vous... vous n’êtes pas très bien.
LA VOIX.--Comme c’est drôle! Est-ce qu’il y a longtemps que je suis malade?
LE CAP. G.--Quelques jours; mais vous n’allez pas tarder à vous remettre.
LA VOIX.--Croyez-vous, Pip? Je ne me sens pas bien et... Oh! qu’est-ce qu’on a fait à mes cheveux?
LE CAP. G.--Je ne... ne... ne sais pas.
LA VOIX.--On les a coupés. Si c’est possible!
LE CAP. G.--C’était sans doute pour vous tenir la tête plus fraîche.
LA VOIX.--Absolument une perruque de gamin. J’ai l’air affreuse, hein?
LE CAP. G.--Vous n’avez jamais paru plus jolie de votre vie, ma chère amie. (A part.) Comment vais-je lui demander de me dire adieu?
LA VOIX.--Je ne me sens pas jolie. Je me sens très malade. Mon cœur ne marche pas. C’est presque mort à l’intérieur de moi, et j’éprouve quelque chose de drôle dans les yeux. Tout me semble à la même distance... vous, l’armoire, la table... à l’intérieur de mes yeux ou à des milles de distance. Qu’est-ce que cela veut dire, Pip?
LE CAP. G.--Vous êtes un peu fiévreuse, chérie... très fiévreuse. (Défaillant.) Mon amour! mon amour! Comment vous laisser aller?
LA VOIX.--C’est ce que je pensais. Pourquoi n’avoir pas commencé par le dire?
LE CAP. G.--Quoi?
LA VOIX.--Que je vais... mourir.
LE CAP. G.--Mais, vous n’allez pas mourir! Vous ne mourrez pas!
L’AYAH (au coolie de punkah, pénétrant dans la verandah après un coup d’œil au lit).--Punkah chor do![26]
[26] Cesse de tirer le punkah.
LA VOIX.--C’est dur, Pip. Si, si dur après une année... rien qu’une année. (Gémissant.) Et je n’ai que vingt ans. La plupart des jeunes filles ne sont même pas mariées, à vingt ans. Ne peut-on rien faire pour me tirer de là? Je ne veux pas mourir.
LE CAP. G.--Chut, ma chère amie. Vous ne mourrez pas.
LA VOIX.--Quel besoin de parler? Secourez-moi! Vous ne m’avez jamais encore fait défaut. Oh! Phil, aidez-moi à rester en vie. (Fiévreusement.) Je ne crois pas que vous vouliez que je vive. Vous n’avez pas été triste le moins du monde quand cette horreur de bébé est mort. J’aurais voulu le tuer!
LE CAP. G. (se passant la main sur le front).--On n’est pas fait pour supporter de pareilles choses... ce n’est pas permis. (Haut.) Minnie, amour, je mourrais pour vous si cela pouvait vous secourir.
LA VOIX.--Ne parlons plus de mort. Il y en a déjà assez comme cela. Pip, n’allez pas, vous, mourir aussi.
LE CAP. G.--Si seulement j’osais.
LA VOIX.--Il dit: «Jusqu’à ce que la mort nous sépare.» Rien après... et du reste cela ne servirait à rien. Cela s’arrête à la mort. Pourquoi cela s’arrête-t-il là? Et une vie si courte, encore. Pip, je regrette que nous nous soyons mariés.
LE CAP. G.--Non? Tout, mais pas cela, Minnie!
LA VOIX.--Parce que vous oublierez et que j’oublierai. Oh! Pip, n’oubliez pas. Je vous ai toujours aimé, quoique parfois je fusse contrariante. Si j’ai jamais rien fait qui vous ait déplu, dites que vous me pardonnez en ce moment.
LE CAP. G.--Vous n’avez jamais rien fait qui m’ait déplu, chérie, sur mon âme et sur mon honneur, jamais. Je n’ai pas la moindre chose à vous pardonner.
LA VOIX.--J’ai boudé toute une grande semaine à propos de ces pétunias. (Avec un léger rire.) En ai-je été, une petite misérable, et quelle peine cela vous a faite! Pardonnez-le-moi, Pip.
LE CAP. G.--Il n’y a rien à pardonner. Ce fut ma faute. Ils étaient trop près de l’allée des voitures. Pour l’amour de Dieu, ne parlez pas ainsi, Minnie! Il reste tant de choses à dire et si peu de temps pour les dire.
LA VOIX.--Dites que vous m’aimerez toujours... jusqu’à la fin.
LE CAP. G.--Jusqu’à la fin. (Hors de lui.) C’est un mensonge. Cela n’en peut être qu’un, attendu que nous nous sommes aimés. Ce n’est pas la fin.
LA VOIX (retombant dans une sorte de délire).--Mon paroissien, à moi, a au dos une croix d’ivoire, et il le dit, donc c’est vrai. «Jusqu’à ce que la mort nous sépare.»--Mais c’est un mensonge. (Parodiant un geste de G.) Un sacré mensonge! (D’un air insouciant.) Oui, je jure aussi bien que le cavalier Pip. Je ne peux pas faire penser ma tête, pourtant. C’est parce qu’ils m’ont coupé les cheveux. Comment pouvoir penser avec une tête de hérisson? (D’un ton implorant.) Tenez-moi bien, Pip! Gardez-moi avec vous toujours, toujours. (Retombant.) Mais si vous vous mariez avec la petite Thorniss, quand je serai morte, je reviendrai hurler sous la fenêtre de votre chambre toute la nuit. Oh! zut! Vous me prendrez pour un chacal. Pip, quelle heure est-il?
LE CAP. G.--Le jour va paraître, ma chère amie.
LA VOIX.--Je demande où je serai demain à cette heure-ci.
LE CAP. G.--Voudriez-vous voir le pasteur?
LA VOIX.--Pourquoi le verrais-je? Il me dirait que je vais au ciel; et ce ne serait pas vrai, puisque vous êtes ici. Vous rappelez-vous quand il a renversé sa glace sur tout son pantalon au tennis des Gasser?
LE CAP. G.--Oui, chère amie.
LA VOIX.--Je me suis souvent demandé s’il avait acheté un autre pantalon; et pourtant le sien était si brillant qu’on ne pouvait vraiment pas s’en apercevoir à moins qu’on vous le dise. Faisons-le venir pour le lui demander.
LE CAP. G. (gravement).--Non. Je crois que cela ne lui ferait pas plaisir. Avez-vous la tête à l’aise, chérie?
LA VOIX (faiblement, avec un soupir de contentement).--Ou-ué! De grâce, Pip, quand vous êtes-vous rasé la dernière fois? Vous avez le menton pire que le rouleau d’une boîte à musique... Non, ne le relevez pas. Je l’aime comme cela. (Une pause.) Vous disiez que vous n’aviez jamais pleuré. Vous pleurez sur toute ma joue.
LE CAP. G.--Je... je... je ne peux pas m’en empêcher, ma chère amie.
LA VOIX.--Comme c’est drôle! Je ne pourrais pas pleurer en ce moment, quand il s’agirait de ma vie. (G. frissonne.) Ce dont j’ai besoin, moi, c’est de chanter.
LE CAP. G.--Cela ne vous fatiguerait-il pas? Il vaut peut-être mieux que non.
LA VOIX.--Pourquoi? Je ne veux pas qu’on m’ennuie. (Elle commence d’une voix chevrotante et rauque.)
«Minnie fait un gâteau d’avoine, Minnie brasse de l’ale, Tout cela parce que son Yannik va rentrer de la mer, (C’est la manœuvre, Pip.) Rouge comme rose devient-elle, qui fut si pâle, Et dit: (Êtes-vous sûr que marche l’horloge du clocher?)»
(Avec humeur.) Je savais bien que je ne pourrais pas monter jusqu’à la dernière note. Comment est-ce, à la main gauche? (Elle tire ses mains de dedans le lit et se met à jouer du piano sur le drap.)
LE CAP. G. (s’emparant de ses mains).--Ahh! Ne faites pas cela, chaton, si vous m’aimez.
LA VOIX.--Si je vous aime? Naturellement, que je vous aime, qui pourrais-je aimer d’autre?
Une pause.
LA VOIX (très clairement).--Pip, voici que je m’en vais. Il y a quelque chose qui m’étouffe affreusement. (Indistinctement.) Dans les ténèbres... sans vous, mon cœur... Mais c’est un mensonge, cher ami... il ne faut pas y croire... Pour jamais et jamais, vivants ou morts. Ne me laissez pas m’en aller, mon mari... tenez-moi bien... Ils ne peuvent pas... quoi qu’il arrive. (Elle tousse.) Pip... mon Pip! Pas pour toujours... et... si... tôt! (LA VOIX cesse.)
Suspension de dix minutes. G. s’ensevelit le visage dans les draps, tandis que L’AYAH se penche sur le lit, du côté opposé, et tâte le sein et le front de MRS. G.
LE CAP. G. (se levant).--Docteur sahib ko salaam do[27].
[27] Dites au docteur.
L’AYAH (toujours contre le lit, avec un cri aigu).--Aï! Aï! ma memsahib! Pas morte--pas mourir--Poussîna agya![28] (Farouchement à G.) Tum jao docteur sahib ko jaldi[29]! Oh! ma memsahib!
[28] La transpiration est venue.
[29] Vous aller au docteur.
LE DOCTEUR (entrant précipitamment).--Retirez-vous, Gadsby. ( Il se penche sur le lit.) Hein? Le di... Qu’est-ce qui vous a inspiré d’arrêter le punkah? Sortez, mon brave... allez-vous-en... attendez dehors. Allez! Ici, ayah! (Par-dessus son épaule, à G.) Remarquez-le, je ne promets rien.
Le jour paraît au moment où G. pénètre en trébuchant dans le jardin.
LE CAP. M. (retenant son cheval à la grille au moment où il passe pour se rendre à la manœuvre, et très gravement).--Mon vieux, comment cela va-t-il?
LE CAP. G. (ébloui).--Je ne sais pas bien. Arrête un instant. Viens prendre un verre ou quelque chose. Ne te sauve pas. C’est le moment où cela devient drôle. Ha! ha!
LE CAP. M. (à part).--Qu’est-ce qui m’arrive? Gaddy a vieilli de dix ans en une nuit.
LE CAP. G. (lentement, tout en maniant la têtière du cheval).--Ta gourmette est trop lâche.
LE CAP. M.--En effet. Remets-la comme il faut, veux-tu? (A part.) Je vais être en retard pour la manœuvre. Pauvre Gaddy.
LE CAP. G. attache et détache la gourmette sans savoir ce qu’il fait, et finalement reste là debout à regarder du côté de la verandah. Le jour grandit.
LE DOCTEUR (sorti de la gravité professionnelle, piétinant à travers les corbeilles de fleurs pour venir serrer la main à G.)--C’est... c’est... c’est!... Gadsby, il y a des chances... de sacrées chances! L’étincelle, vous savez! La transpiration, vous savez! Je l’avais bien deviné. Le punkah, vous savez! Une femme diantrement intelligente, votre ayah. Elle a arrêté le punkah juste au bon moment. De sacrées chances! Non... vous n’entrerez pas. Nous allons la tirer de là, je vous le promets sur ma réputation... si Dieu le permet. Envoyez un homme avec ce billet chez Bingle. Deux têtes valent mieux qu’une. Surtout l’ayah! Nous allons la tirer de là. (Il bat précipitamment en retraite dans la maison.)
LE CAP. G. (la tête sur le cou du cheval de M.)--Jack! Je gr... gr... grois que j’... j’... je bais me donner salement en spectagle.
LE CAP. M. (reniflant ouvertement et tâtant dans sa manchette de gauche).--Je b’... b’... je b’y donne déjà. Mon vieux, que te dire? Je suis si gontent... Le diable d’emporte, Gaddy! Du es un grand idiot, et boi, un autre. (Se reprenant.) Attention! Voici venir Trompe-le-Diable.
LE SOUS-AUMÔNIER (qui n’est pas dans la confidence du docteur).--Nous... nous ne sommes que des hommes en ces sortes de choses, Gadsby. Je sais que mes paroles, en ce moment, ne peuvent être d’aucun secours...
LE CAP. M. (avec jalousie).--Alors, ne parlez pas. Laissez-le tranquille. Ce n’est pas tel qu’il y ait lieu de croasser. Tiens, Gaddy, porte le chit[30] à Bingle, et... train d’enfer! Cela te fera du bien. Je ne peux pas y aller.
[30] Billet.
LE SOUS-AUMÔNIER.--Lui faire du bien! (Souriant.) Donnez-moi le chit, et je vais y aller en voiture. Laissez-le se coucher. Votre cheval barre le chemin à ma charrette... si vous permettez!
LE CAP. M. (lentement, sans tirer sur la bride).--Je vous demande pardon... je m’excuserai. Par écrit, si vous y tenez.
LE SOUS-AUMÔNIER (tapant sur le cheval de M.)--Voilà qui suffira, merci. Rentrez, Gadsby, et je vais ramener Bingle... hem, hem... «train d’enfer».
LE CAP. M. (seul).--Je n’aurais eu que ce que je mérite s’il m’avait cinglé le visage. Il sait aussi ce que c’est que de mener un cheval. Je ne me soucierais guère d’aller à cette allure dans une charrette en bambou. Quelle foi il lui faut en son... bourrelier! Allons, hue, cocotte!
Il s’éloigne au galop pour se rendre à la manœuvre, en se mouchant, tandis que le soleil se lève.
INTERVALLE DE CINQ SEMAINES
MRS. G. (très pâle et le visage tiré, en peignoir du matin au petit déjeuner).--Comme la pièce paraît grande et étrange, et, oh! comme je suis contente de la revoir! Quelle poussière, pourtant! Il faut que je parle aux domestiques. Du sucre, Pip? J’ai presque oublié. (Sérieusement.) N’ai-je pas été très malade?
LE CAP. G.--Plus malade que je n’eusse voulu. (Tendrement.) Oh! vilain petit chaton, quelle peur vous m’avez faite!
MRS. G.--Je ne recommencerai plus.
LE CAP. G.--Vous ferez bien. Et maintenant tâchez de reprendre vos couleurs, sans quoi je me fâcherai. N’essayez pas de soulever le samovar. Vous allez le renverser. Attendez.
Il s’en vient en faisant le tour jusqu’au haut bout de la table, et soulève le samovar.
MRS. G. (vivement.)--Khitmatgar, bowarchikhana sî kettlé lao[31]. (Attirant la tête de G. tout contre la sienne.) Mon Pip aimé, je me rappelle.
[31] Majordome, allez chercher une bouilloire à la cuisine.
LE CAP. G.--Quoi?
MRS. G.--Cette dernière et terrible nuit.
LE CAP. G.--Alors, tâchez maintenant d’oublier tout cela.
MRS. G. (doucement, les yeux se remplissant de larmes).--Jamais. Cela nous a rapprochés bien près l’un de l’autre, mon mari. Là! (Intermède.) Je vais donner une sarie[32] à Junda.
[32] Robe.
LE CAP. G.--Je lui ai donné cinquante dibs[33].
[33] Roupies.
MRS. G.--C’est ce qu’elle m’a dit. C’était une récompense énorme. Est-ce que j’en valais la peine? (Plusieurs intermèdes.) Finissez! Voici le khitmatgar... Deux morceaux ou un seul, Monsieur?
LE DÉBORDEMENT DU JOURDAIN
Si les gens de pied vous ont fatigué quand vous avez couru avec eux, comment pourriez-vous courir contre ceux qui sont à cheval? Si vous espériez d’être en assurance dans une terre de paix, que ferez-vous parmi des gens aussi fiers que le Jourdain lorsqu’il se déborde?
DÉCOR.--Le bungalow des GADSBY dans les plaines, un matin de janvier. MRS. G. discute avec le portefaix dans la verandah de derrière. LE CAP. M. arrive à cheval.
LE CAP. M.--Bonjour, Mrs. Gadsby. Comment se portent le Petit Prodige et l’Orgueilleux Propriétaire?
MRS. G.--Vous les trouverez dans la verandah de devant; traversez la maison. Pour le moment je remplis le rôle de Marthe.
LE CAP. M.--Accablée par les soucis des khitmatgars? Je me sauve.
Il passe dans la verandah de devant, où GADSBY surveille GADSBY JUNIOR, âgé de dix mois, en train de ramper sur la natte.
LE CAP. M.--Qu’est-ce qu’il te prend, Gaddy, de gâter ainsi la matinée d’un honnête homme? (Apercevant GADSBY JUNIOR.) Ma parole, ce poulain-là se devient à merveille? Un bon appoint d’os, là, sous le genou.
LE CAP. G.--Oui, c’est un petit gredin plein de santé. Ne crois-tu pas que les cheveux lui poussent?
M.--Jetons un coup d’œil. Hi! Hst! Ici, général Luck, que nous fassions notre rapport sur vous.
MRS. G. (dans l’intérieur).--De quel nom absurde le baptiserez-vous encore la prochaine fois? Pourquoi l’appelez-vous comme cela?
M.--N’est-ce pas notre inspecteur général de cavalerie? Ne s’en vient-il pas dans sa voiture, haute comme cela, tous les matins où les Hussards Roses font la manœuvre? Ne gigotez pas, brigadier. Donnez-nous votre opinion personnelle sur la façon dont le troisième escadron a défilé. Un brin décousus, n’est-ce pas?
G.--Tout ce que je désire, c’est de ne jamais revoir un tas de bouifs pareils aux derniers bleus. Ils m’ont fourni plus que ma belle part... en mettant la pagaille dans mon escadron. C’est à faire vomir!
M.--Quand vous aurez un commandement, vous tâcherez de faire mieux, jeune homme. Commence-t-on à marcher? Tenez-vous à mon doigt pour essayer. (A G.) Cela ne peut lui faire mal aux boulets, n’est-ce pas?
G.--Oh! que non. Ne le laisse pas retomber, cependant, sans quoi il va t’enlever tout le cirage de tes bottes avec sa langue.
MRS. G. (dans l’intérieur).--Qui est-ce qui déblatère contre mon fils?
M.--Et mon filleul. J’ai honte de toi, Gaddy. Jack, donnez-lui un coup de poing dans l’œil, à votre père. N’allez pas accepter cela! Frappez-le encore!
G. (sotto voce).--Pose à terre le butcha et viens au bout de la verandah. Je préférerais que ma femme n’entende pas... pour le moment.
M.--Tu as l’air terriblement sérieux. Rien de grave?
G.--Cela dépend entièrement de ton point de vue. Écoute, Jack, tu ne seras pas plus dur qu’il ne faut vis-à-vis de moi, n’est-ce pas? Viens par ici plus loin... En deux mots voici l’affaire: je suis décidé... ou tout au moins je pense sérieusement... à lâcher le service.
M.--Hhhein?
G.--Ne pousse pas de cris. Je vais envoyer ma démission.
M.--Toi! Es-tu fou?
G.--Non... seulement marié.
M.--Voyons! Qu’est-ce tout cela veut dire? Tu ne peux avoir dans l’idée de nous quitter. C’est impossible. Le plus bel escadron du plus beau régiment de la plus belle cavalerie du monde entier n’est-il pas assez bon pour toi?
G. (secouant la tête par-dessus son épaule).--Elle n’a pas l’air de prospérer dans ce pays abandonné du ciel et de la terre, et il y a aussi le butcha à considérer, et tout cela, tu sais.
M.--Dit-elle qu’elle n’aime pas l’Inde?
G.--C’est là le pire. Elle n’en soufflerait mot de peur d’avoir à me quitter.
M.--Pour quoi les montagnes sont-elles faites?
G.--Pas pour ma femme à moi, en tout cas.
M.--Tu en sais trop, Gaddy, et... je ne t’en aime pas mieux pour cela!
G.--Que m’importe? Il lui faut l’Angleterre, et le butcha n’en irait que mieux. Je vais tout lâcher. Tu ne comprends pas?
M. (chaudement).--Je comprends ceci: cent trente-sept jeunes chevaux à peaufiner de façon quelconque avant que Luck revienne par ici; des recrues qui ont un poil dans la main et qui nous causeront plus de turbin que les chevaux; le camp comme certitude dès la première saison froide; nous-mêmes les premiers à mobiliser; le pétard russe prêt à éclater en cinq minutes, et toi, le meilleur de nous tous, te retirant de tout! Réfléchis un peu, Gaddy. Tu ne vas pas faire cela.
G.--Mais, sacrebleu, un homme a des devoirs vis-à-vis de sa famille, je suppose.
M.--Je me rappelle un homme, cependant qui m’a dit, la nuit après Amdhéran, alors que nous étions à la corde sous le Jagai, et qu’il avait laissé son sabre--en passant, l’as-tu jamais payé à Ranken[34], ce sabre?--dans la tête d’un Utmanzai... qui m’a dit qu’il ne me lâcherait jamais, ni moi ni les Roses, tant qu’il vivrait. Je ne le blâme pas de me lâcher, moi--je ne vaux pas les quatre fers d’un chien--mais je le blâme de lâcher les Hussards Roses.
[34] Ranken, le grand fabricant de sabres, à Londres.
G. (d’un air gêné).--Nous n’étions guère plus que des gosses, alors. Te rends-tu compte, Jack, de la tournure que les choses ont prise? Ce n’est pas comme si nous étions au service pour gagner notre pain. Nous avons plus ou moins, nous tous, la sale galette. Je suis peut-être, sous ce rapport, plus veinard que d’autres. Il n’y a pas pour moi d’obligation de rester au service.
M.--Aucune pour toi comme pour nous, sauf l’obligation vis-à-vis du régiment. S’il ne te plaît pas d’obéir à cette obligation-là, naturellement...
G.--Ne te montre pas par trop dur vis-à-vis d’un semblable. Tu sais bien que quantité d’entre nous n’acceptent la chose que pour quelques années, et puis s’en reviennent à Londres reprendre la vie avec les autres.
M.--Pas des quantités, et ces gens-là ne sont pas nous.
G.--Et puis il faut aussi considérer les affaires qu’on a au pays... mon coin de terre et les revenus, et tout cela. Je ne pense pas que mon père aille bien loin maintenant, et cela, c’est le titre et tout ce qui s’ensuit.
M.--Tu as peur de ne pas figurer correctement dans le Stud Book à moins de retourner au pays. Prends six mois, alors, et reviens en octobre. Si je pouvais estourbir un frère ou deux, je crois que je serais quelque chose comme marquis. Le premier imbécile venu peut l’être; mais il faut des hommes, Gaddy..., des hommes comme toi... pour mener proprement des escadrons flanc-garde. Ne va pas te mettre dans la tête que tu retournes au pays pour prendre ta place et faire la roue au milieu de douairières kabouli au nez rouge. Tu n’es pas bâti pour cela. C’est moi qui te le dis.
G.--Tout homme a le droit de vivre sa vie aussi heureusement qu’il peut. Tu n’es pas marié, toi.
M.--Non... grâce à la Providence et à la femme ou deux qui ont eu le bon sens de me refuser.
G.--Alors tu ne sais pas ce que c’est que d’entrer dans sa chambre et de voir la tête de sa femme sur l’oreiller, pour se demander, alors que tout le reste est sauf et la maison sous les verrous pour la nuit, si les poutres du toit ne vont pas céder et la tuer.
M. (à part).--Révélations première et seconde! (Haut.) Ssss! J’ai connu un homme qui se grisait jadis à notre mess et m’a confié qu’il n’aidait jamais sa femme à monter à cheval sans prier pour qu’elle se rompe le cou avant de rentrer. Tous les maris ne se ressemblent pas, tu vois.
G.--Que diable cela peut-il avoir à faire avec mon cas? Il fallait que cet homme-là fût fou, ou sa femme pas grand’chose de rare.
M. (à part).--Pas ta faute si les deux n’étaient pas tout ce que tu dis. Tu as oublié le temps où la Herriott t’avait fait perdre la raison. Tu as toujours eu le don d’oublier. (Haut.) Pas plus fou que les gens qui vont à l’autre extrême. Sois raisonnable, Gaddy. Les poutres de ton toit sont assez solides.
G.--Ce n’était qu’une façon de parler. Je me suis toujours senti inquiet et tracassé au sujet de ma femme depuis cette affreuse affaire d’il y a trois ans... quand... j’ai failli la perdre. Peux-tu t’en étonner?
M.--Oh! un obus ne tombe jamais deux fois à la même place. Tu as payé ta part de malheur... Pourquoi serait-ce ta femme qui se trouverait choisie plutôt que celle d’un autre?
G.--S’il ne s’agissait que de parler, je peux le faire tout aussi raisonnablement que toi, mais tu ne comprends pas... tu ne comprends pas. Et puis il y a le butcha. Dieu seul sait où son ayah le mène s’asseoir quand arrive le frais! Il a un petit commencement de rhume. N’as-tu pas remarqué?
M.--La bonne blague! Le brigadier crève de santé. Il a le museau comme une feuille de rose et le coffre d’un poulain de deux ans. Qu’est-ce qui a bien pu te démoraliser?
G.--La frousse. En un mot comme en cent: la frousse!
M.--Mais qu’est-ce qu’il y a pour y donner lieu?
G.--Tout. C’est effarant.
M.--Ah! je devine.
«You don’t want to fight, And by Jingo when we do, You’ve got the kid, you’ve got the wife, You’ve got the money, too[35].»
[35]
«Vous ne voulez pas vous battre, Et par Jingo quand nous nous battons, Vous avez le petit, vous avez la femme, Vous avez l’argent aussi.»
Chanson qui fut composée lors d’un projet de guerre entre l’Angleterre et la Russie, en 1878, et qui a donné naissance au mot «jingoïsme». Ici, Mafflin modifie le texte du troisième vers qui, dans la chanson originale, est: «We’ve got the men, we’ve got the ships.»
Hein, c’est à peu près le cas?
G.--Je suppose que oui. Mais ce n’est pas pour moi. C’est à cause d’eux. Du moins, je le crois.
M.--Es-tu sûr? En envisageant les choses de sang-froid, ta femme est pourvue même au cas où tu serais nettoyé dès ce soir. Elle a une demeure seigneuriale où se retirer, de l’argent, et le brigadier pour continuer à porter le nom illustre.
G.--Alors c’est pour moi-même ou parce qu’ils sont une partie de moi. Tu ne le vois pas. Ma vie est si bonne, si agréable, telle qu’elle est, que j’ai besoin de la rendre tout à fait stable. Est-ce que tu ne comprends pas?
M.--Parfaitement. «Tranchée-abri pour cheval d’officier», comme on dit dans la ligne.
G.--Et j’ai tout ce qu’il faut en main pour la rendre telle. J’en ai soupé, de la tension morale et de la bile à leur sujet ici, et je ne vois pas qu’il y ait pour moi la moindre difficulté à envoyer tout promener. Cela me coûtera seulement... Jack, j’espère que tu ne connaîtras jamais la honte par laquelle j’ai passé durant ces derniers six mois.
M.--Tiens bon là! Je n’ai pas besoin qu’on me dise. Tout homme a ses hauts et ses bas.
G. (riant amèrement).--Tu crois? Qu’est-ce que tu dis du monsieur qui tend le cou pour voir où son cheval met le pied?
M.--Dans mon cas, cela signifie que j’ai fait la noce, et que j’arrive à la manœuvre avec le mal aux cheveux! Cela passe en trois foulées.
G. (baissant la voix).--Cela ne passe jamais avec moi, Jack. J’y pense toujours. Phil Gadsby ayant la frousse d’une chute à la manœuvre! Un joli tableau, n’est-ce pas? Dessine-le pour moi.
M. (gravement).--Dieu me pardonne! Un homme comme toi ne peut pas en arriver à ce degré-là. Une chute n’a rien d’agréable. Mais on ne pense jamais à cela.
G.--Tu crois? Attends d’avoir à toi femme et enfant, et alors tu sauras comment le grondement de l’escadron derrière vous vous fait froid tout le long du dos.
M. (à part).--Et c’est là l’homme qui menait à Amdhéran après que Bayal-Deasin eût été dévissé, et nous étions tous en méli-mélo, et il sortit de la bagarre ruisselant comme un boucher. (Haut.) Balivernes! Les files peuvent toujours s’entr’ouvrir, et vous pouvez toujours plus ou moins chercher votre chemin. Nous autres, nous n’avons pas la poussière pour nous embêter, comme les hommes, et qu’est-ce qui a jamais entendu parler d’un cheval mettant le pied sur un homme.
G.--Jamais... tant qu’il est en état de voir. Mais est-ce qu’ils se sont entr’ouverts pour le pauvre Errington?
M.--Oh! voilà qui est puéril!
G.--Je sais que cela l’est, et pire que cela. Peu m’importe. Tu as monté Van Loo. Est-ce une bête à chercher son chemin... surtout lorsque nous partons à bonne allure à l’attaque en colonne?
M.--C’est une fois par hasard que nous partons à l’attaque en colonne, et alors seulement pour épargner du temps. Est-ce que tu n’as pas assez de trois longueurs?
G.--Oui... tout à fait assez. C’est juste ce qu’il faut d’espace pour se voir écrasé dans les règles. Je parle en chien hargneux, je le sais bien; mais ce que je veux te dire, c’est que, ces derniers trois mois, je me suis senti tous les sabots de l’escadron au bas du dos chaque fois que j’ai commandé.
M.--Mais, Gaddy, c’est terrible!
G.--N’est-ce pas délicieux? N’est-ce pas royal? Un capitaine de Hussards Roses gorgeant d’eau son cheval avant la manœuvre comme le sacré soulaud de colonel d’un régiment indigène.
M.--Tu n’as jamais fait cela!
G.--Une fois seulement. Il gargouillait comme une outre, et mon vieux chef m’a regardé du coin de l’œil. Tu connais l’œil du vieux Haffy. J’ai eu peur de recommencer.
M.--Je te crois. C’était le meilleur moyen de flanquer une hernie au pauvre Van Loo, et de te faire esquinter. Tu le savais bien.
G.--Peu m’importait. Cela lui enlevait le mordant.
M.--«Lui enlevait le mordant!» Gaddy, il... il... il ne faut pas, tu sais! Pense aux hommes.
G.--Cela, c’est encore une chose dont j’ai peur. Crois-tu qu’ils savent?
M.--Espérons que non; mais ils sont salement prompts à reluquer le frouss... de petites choses de ce genre. Écoute, mon vieux, envoie la femme au pays pour la saison chaude et viens au Kashmir avec moi. Nous aurons un bateau sur le Dal ou traverserons le Rhothang... nous flânerons ou nous chasserons le bouquetin ou... ce qui te plaira. Seulement, viens! Tu boudes un brin sur ton avoine, et tu dis des bêtises. Regarde le colonel... tout vieux lascar ventripotent qu’il est. Lui aussi a une femme et des châteaux à n’en plus finir. Y en a-t-il un de nous capable de lui damer le pion à cheval... malgré sa goutte et tout? Moi, je ne peux pas, et je crois savoir ce que c’est que de pullupper.
G.--Il y a des gens autrement bâtis. Je n’ai pas le nerf. Dieu m’aide, je n’ai pas le nerf! J’ai raccourci mes étriers d’un cran et demi pour avoir les genoux bien aux sacoches. Je n’y peux rien. J’ai tellement peur qu’il m’arrive quoi que ce soit! Sur mon âme, on devrait me casser devant l’escadron pour couardise.
M.--Un vilain mot, cela. Je n’aurais jamais le courage d’avouer.
G.--Mon intention, en commençant, était de mentir sur mes véritables motifs, mais... mais j’ai perdu l’habitude de te mentir, mon vieux. Jack, motus, n’est-ce pas?... Mais je sais bien que c’est inutile avec toi.
M.--’Turellement. (Presque tout haut.) Voilà que les Roses paient cher leur Orgueil.
G.--Hein! Quo-oi?
M.--Ah! tu ne sais pas? Les hommes ont toujours appelé Mrs. Gadsby l’Orgueil des Hussards Roses depuis qu’elle nous est arrivée.
G.--Ce n’est pas sa faute. Ne le crois pas. C’est entièrement la mienne.
M.--Que dit-elle?
G.--Je ne lui ai pas encore positivement soumis la question. C’est la meilleure petite femme de la terre, Jack, et tout le reste... mais ce n’est pas celle qui conseillerait à un homme de rester attaché à son métier si ce métier s’interposait entre lui et elle. Au moins, je crois...
M.--N’importe. Ne lui dis pas ce que tu m’as dit. Appuie sur la succession du titre et des terres.
G.--Elle devinerait. Elle est dix fois plus fine que moi.
M. (à part).--Alors elle acceptera le sacrifice et pensera un petit peu plus mal de lui pour le reste de ses jours.
G. (d’un air absent).--Dis-moi, est-ce que tu me méprises?
M.--Drôle de façon de poser la question. Est-ce qu’on te l’a quelquefois posée? Réfléchis une minute. Quelle réponse faisais-tu?
G.--Comment, j’en suis là? Je ne peux guère m’attendre à davantage; mais c’est un brin dur quand c’est son meilleur ami qui se retourne contre vous et...
M.--C’est ce que je trouve. Mais tu auras des consolations... intendants et drainages, l’engrais liquide, la Primrose League[36] et, peut-être, si tu as de la veine, le commandement d’un régiment de cav-ale-rie yeomanry... épaulette et galons, je crois, mais pour ce qui est de faire du cheval... Quel âge as-tu?
[36] La ligue des Conservateurs.
G.--Trente-trois ans. Je sais que c’est...
M.--A quarante tu seras un imbécile de gros propriétaire. A cinquante tu te feras pousser dans une petite voiture, et le brigadier, s’il te ressemble, passera son temps à effaroucher toutes les petites colombes de... quel est le nom du patelin où tu vas? En outre, Mrs. Gadsby aura pris de l’embonpoint.
G. (mollement).--Voilà qui dépasse un peu la plaisanterie.
M.--Tu crois? N’est-ce pas dépasser la plaisanterie que de lâcher le service? Cela vous demande en général cinquante ans pour arriver à cette plaisanterie-là. Tu as bien raison, cependant. Cela dépasse la plaisanterie. Tu t’es arrangé pour la faire au bout de trente-trois ans.
G.--N’appuie pas sur l’amertume de la chose. Seras-tu content si j’avoue être un lâcheur, un froussard et un couard?
M.--Non, attendu que je suis le seul homme au monde à pouvoir te parler de la sorte sans me faire assommer. Il ne faut pas prendre à cœur, de cette façon-là, tout ce que je t’ai dit. Je ne parlais--en grande partie, du moins--que par pur égoïsme, parce que, parce que... Oh! zut, mon vieux... je me demande ce que je ferai sans toi. Naturellement, tu as l’argent, la terre, et tout... et tu as ici deux bons motifs pour veiller à toi.
G.--Cela ne rend pas la chose plus douce. Je me sauve... je le sais bien. J’ai toujours eu quelque part en moi un point faible... et je n’ose risquer aucun danger à cause d’eux.
M.--Pourquoi diable le ferais-tu? Tu es tenu de penser à ta famille... tenu d’y penser. Er-hmm. Si je n’étais pas fils cadet, je m’en irais aussi... que je sois pendu si je ne le ferais pas!
G.--Merci, Jack. C’est un gentil mensonge, mais c’est le plus noir que tu aies proféré depuis quelque temps. Je sais ce que je fais, et l’entreprends en connaissance de cause. Mon vieux, c’est plus fort que moi. Qu’est-ce que tu ferais à ma place?
M. (à part).--Peux pas m’imaginer une femme en permanence entre moi et le régiment. (Haut.) Ne saurais dire. Fort probable que je ne ferais pas mieux. Je suis fâché pour toi... affreusement fâché... mais «si ce sont tes sentiments», je crois... oui, je crois que tu agis sagement.
G.--Vrai? Je l’espère. (Tout bas.) Jack, sois très sûr de toi-même avant de te marier. Je suis un ingrat ruffian de le dire, mais le mariage--même un mariage aussi réussi que le mien--est une entrave à l’ouvrage d’un homme, lui paralyse le bras droit, et, oh, cela disperse vos idées de devoir aux quatre vents! Quelquefois--aussi bonne et aussi douce qu’elle soit--quelquefois j’aurais presque le désir d’avoir conservé ma liberté... Non, ce n’est pas exactement cela que je veux dire.
MRS. G. (arrivant dans la verandah).--A propos de quoi ce branlement de tête, Pip?
M. (se retournant vivement).--A propos de moi, comme d’habitude. Le vieux sermon. Votre mari me conseille de me marier. Jamais vu pareil monomane!
MRS. G.--Mais pourquoi non? Je ne dis pas que vous ne rendiez quelque femme très heureuse.
G.--Voilà la loi et les prophètes, Jack. Peu importe le régiment. Rends une femme heureuse. (A part.) Bon Dieu!
M.--Nous verrons. Il faut que j’aille faire le désespoir d’un de nos cuisiniers. Je ne veux pas qu’on nourrisse mes petits housards de tibias de bœufs de trait. (Avec vivacité.) Pour sûr que les fourmis ne sauraient être bonnes pour le brigadier. Il est en train de les ramasser sur la natte pour les boulotter. Ici, Señor Comandante Don Salenez, venez me parler. (Il soulève G. JUNIOR dans ses bras.) Vous voulez ma montre? Vous ne seriez jamais capable de la mettre dans votre bouche, mais vous pouvez essayer.
G. JUNIOR laisse tomber la montre, et brise cadran et aiguilles.
MRS. G.--Oh, capitaine Mafflin, je suis désolée! Jack, méchant, méchant petit vilain. Ahhh!
M.--Cela n’a pas la moindre importance, je vous assure. Il traiterait l’univers de la même façon s’il pouvait le prendre dans ses mains. Tout est fait pour servir de jouet et se voir brisé, n’est-ce pas, jeune homme?
· · ·
MRS. G.--Mafflin n’a pas dû trouver drôle du tout de voir sa montre brisée, quoiqu’il ait été trop poli pour le dire. C’est entièrement sa faute. Pourquoi l’avoir donnée à l’enfant? Ces petites pattes-là sont très, très faibles, n’est-ce pas, mon Jacquot? (A Gadsby.) Pourquoi voulait-il vous voir?
G.--Cette sale boutique du régiment, comme d’habitude.
MRS. G.--Le régiment! Toujours le régiment. Ma parole, je me sens quelquefois jalouse de Mafflin.
G. (avec lassitude).--Le pauvre vieux Jack? Je ne crois pas que vous en ayez besoin. N’est-ce pas l’heure pour le butcha de faire son somme? Apportez une chaise ici pour vous, ma chère amie. J’ai à vous parler.
ET TELLE EST LA FIN DE L’HISTOIRE DES GADSBY
ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt septembre mil neuf cent cinq PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE DE FRANCE