CHAPITRE DEUXIÈME
LE PÈLERIN DE ROME
Sans s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit enfin Rome.
Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter, appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.
Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.
Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien de plus pour l’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.
On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était mandé par le Pape.
Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.
· · ·
Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean, et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle même du Pape.
Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.
Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.
Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria, d’une voix dolente:
--«Pitié! Pitié!»
A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.
Mais le Pape à son tour cria:
--«Que nul ne touche à cet homme!»
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Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a supplier le Pape.
--«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous? Qui vous a mis dans cette grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»
--«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»
Il continua:
--«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait. Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste, j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne reçois de vous le remède qu’il me faut.»
Puis, sans attendre, Robert confessa tous ses péchés, tous ses méfaits, et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.
Le Pape écoutait.
Robert se tut.
Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape hésitait. Il ne répondit d’abord pas.
La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert s’émut de ce silence.
Il s’écria de nouveau:
--«Pitié, Seigneur! Pitié!»
· · ·
Le Pape eut pitié.
--«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu suivras le chemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera, lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus d’inquiétude.»
Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.
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Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée, la lettre qu’il lui avait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois où demeurait l’ermite.
Voilà Robert qui s’en va.
Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.
Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche encore.
Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à l’ermitage.
Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et frappe trois coups au postichet.
Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en s’appuyant sur une béquille.
Il a ouvert le postichet.
--«Dieu vous garde!» dit-il.
Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de Rome, et lui présente la lettre scellée.
L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu, il s’assied. Il pleure.
--«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»
Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.
L’ermite continue:
--«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons, quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»
Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.
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Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa lanterne; puis il appela Robert et lui dit:
--«Venez, mon frère, à la chapelle.»
D’un bond, Robert fut debout.
Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si instamment Dieu de le délivrer de son enfer.
De son côté, l’ermite commençait à dire:
--«Introïbo...»
Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleins de larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son repentir.
Alors il y eut un silence.
Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné et qu’il s’empressa d’achever sa messe.
La messe achevée, il appela Robert:
--«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»
--«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut sa part.»
--«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que Dieu me révéla tout à l’heure.»
· · ·
Alors, l’ermite prononça:
--«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez, gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir, conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»
Robert ne répondit point.
· · ·
L’ermite continua:
--«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que vous alliez et que vous vous trouviez par la suite, gardez-vous de jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car, si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos gardes!»
Robert ne répondit point.
· · ·
L’ermite continua:
--«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les connaissez.»
Robert s’écria.
--«Je les ferai toutes les trois sans jamais me permettre aucune faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»
--«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu prescrites.»
Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit en route vers Rome.