CHAPITRE TROISIÈME
LE CHEVALIER PÉNITENT
Le lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.
Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le menaçant de son gourdin.
En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son chemin, les huées promises allaient peu à peu croissant. Bientôt le reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la populace revenait à l’attaque.
On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des pierres.
Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était la tour du palais de l’Empereur.
Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de l’Empereur.
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L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre à son maître et seigneur.
Au reste, voici pourquoi.
L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde damoiselle.
Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et l’envie de se venger.
Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaré la guerre à l’Empereur. Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer loin de leur capitale.
Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
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A cette heure là, l’Empereur était à table.
Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. L’huissier de service voulut l’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et franchit le porche.
L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.
Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.
--«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma protection. Et qu’on lui donne à manger!»
On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin, un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.
Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et le vin, et jeta le tout loin de lui.
On s’étonna grandement.
--«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que de son extravagance?»
Et il ajouta:
--«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»
Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole. Et lui se garda bien de sonner mot.
Et le repas autour de sa folle personne continua.
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L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais somptueux.
A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait. C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur pendant les repas.
Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le happa.
Mais il se passa alors une autre chose inattendue.
D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien. Il lui arracha l’os de la gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement, qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.
L’Empereur éclata de rire.
--«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»
Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande et du pain en abondance.
--«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»
Ainsi fut fait.
A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.
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L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute l’assistance riait comme l’Empereur.
--«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.
Ils ajoutaient:
--«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»
Et l’Empereur décida:
--«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma volonté.»
Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.
Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche; puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.
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Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais impérial.
Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journée en dépit des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du chien sous l’escalier de la chapelle.
Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance de Robert.
L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.
--«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»
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Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa, se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.
Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique, fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.
Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.
Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent s’accouder à cette fenêtre.
Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paille sous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.
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Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe, comme il faisait chaque jour.
Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.
Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.
Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la ville en contrefaisant le fol.
Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène, soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.
Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié, Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine, gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier de la chapelle.
Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il peut aller où bon lui semble.
Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant l’heure du repas.
A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir. Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent du spectacle.
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Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le refit pendant dix années pleines.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui, recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes les injures et tous les outrages.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour, pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la petite fenêtre de la fille de l’Empereur.
Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays. Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous l’apprendrez plus tard, quand il faudra. Mais sachez, dès à présent, que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.
Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse, n’eût pu dire en le voyant:
--«C’est Robert le Diable.»
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Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement, pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à Rome, tout en continuant de mener l’existence que vous savez, il eut des aventures.
Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me prêter une oreille attentive.