‹ L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable, remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autresChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE CINQUIÈME

CHAPITRE CINQUIÈME

LE FOU ET LA FOLLE

A Rome, on avait déjà des nouvelles complètes de la bataille.

Dans le palais de l’Empereur, dames et damoiselles, passant de l’angoisse à la joie, se félicitaient de la défaite des Turcs, et ne causaient entre elles que du mystérieux chevalier à l’armure plus blanche que neige, auquel la victoire des Romains était due.

Toute la ville menait la même allégresse que le palais de l’Empereur. Ce n’étaient partout que cris, chansons, embrassades, commentaires, et par-dessus hommes et femmes, bourgeois et vilains, enfants et vieillards, les cloches déchaînaient leur vacarme du haut des clochers sonores.

Le peuple, ayant oublié ses craintes et sa terreur, se porta gaillardement au-devant des vainqueurs qui revenaient.

Les vainqueurs rentrèrent en triomphe. Aux acclamations du peuple, ils répondaient par des cris d’enthousiasme.

Le palais de l’Empereur était en fête. On y reçut les barons avec toutes les marques imaginables de la reconnaissance et de la satisfaction. Et la musique dominait les cris et les vivats.

Quand les barons se furent débarrassés de leur haubert, en gens fatigués qui sont heureux de se reposer dans des vêtements plus commodes, on leur annonça que la table était servie. Mis en appétit par une journée d’épreuves, ils s’empressèrent d’escorter l’Empereur et le Pape.

L’Empereur était la simplicité et la gentillesse mêmes. Lorsqu’on lui présenta l’eau, comme d’habitude, il la fit présenter d’abord au Pape; puis il s’effaça devant lui, le fit asseoir, et ne s’assit qu’après son saint hôte. Après quoi, il envoya chercher sa fille, qui, toute charmante et gracieuse, lui renouvela sa joie de la victoire remportée; et, quand il l’eut fait asseoir à côté de lui, en belle place, les barons purent alors s’asseoir aux places qui leur étaient réservées. Ainsi l’exigeait l’étiquette. Et pour finir, le reste des chevaliers et la jeunesse noble se rangèrent sur les bas-côtés de la grande salle pavée.

Alors le festin commença.

· · ·

Or, sur son lit de paille, dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle, Robert se réveilla tandis que les invités de l’Empereur festoyaient avec entrain.

Il voulut se lever, mais il se sentit douloureux et perclus. Et il retomba sur sa paille.

Cependant, il songea qu’il devait faire sa pénitence comme chaque jour et, malgré qu’il en eût, se rendre auprès de l’Empereur, où l’attendait son repas. Le malheureux tourna son regard vers le ciel, et courageusement se leva.

Il entra sans danser ni sauter dans la salle du festin. Il eût vainement essayé de tenter plus que de marcher, tant il était courbatu. Et c’est en marchant à petits pas qu’il se dirigea vers l’Empereur.

Les barons et les chevaliers, trop occupés de leur plaisir, ne remarquèrent peut-être pas tout de suite l’arrivée du bouffon.

Mais, sitôt qu’elle l’aperçut, la fille de l’Empereur se leva de son siège, et, debout, s’inclina profondément devant lui pour le saluer. Tout le monde vit son geste, s’en étonna, et regarda le bouffon.

Déjà, la Damoiselle se rasseyait à côté de son père.

L’Empereur avait rougi de honte. Dans la salle, on commençait à chuchoter. Des propos sévères circulaient.

--«Elle n’y pense pas!» disait-on.

Mais, pour éviter un scandale, l’Empereur fit semblant de ne pas attacher d’importance au geste de sa fille. Il se promettait de la réprimander plus tard.

Le bouffon, cause de l’incident, s’était installé, sans paraître soucieux de la curiosité qu’il soulevait, à sa place ordinaire.

Par diversion, l’Empereur le regarda. Il lui vit le visage meurtri, les sourcils enflés et fendus, le nez écorché, des marques rouges un peu partout. Et soudain il s’écria:

--«Il y a dans cette ville bien de la perversité. Dieu maudisse les méchants lâches qui m’ont aujourd’hui maltraité mon bouffon! Pendant que nous étions au combat, ils se seront amusés de l’emmener à l’écart pour l’y revêtir par moquerie d’un haubert, avant de le bourrer de coups; car regardez: ce sont marques de haubert qui sont visibles sur son visage.»

--«Ah! laissez donc, Sire!» dit-on autour de lui. «Ne vous fâchez pas. Il fut aussi à sa bataille comme nous fûmes à la nôtre, et il eut des coups comme nous en eûmes.»

L’Empereur dit:

--«Il m’est très pénible qu’on frappe un innocent. Si vous saviez de quelles jolies extravagances il est capable, vous ne pourriez vous tenir de l’aimer.»

--«Beau Sire», dit le Pape, «faites-lui en donc faire quelqu’une.»

On apporta au limier son repas de chaque jour.

Jouant son rôle malgré sa gêne, le bouffon se traîna vers le chien, lui ôta des dents les morceaux et les mangea, simplement, sans morgue et sans répugnance.

Alors, dans la salle, tous de rire, grands et petits.

--«Jamais on ne vit fol si charmant!» disaient-ils.

Et la fille de l’Empereur, blessée par ce qu’elle entendait, souffrait, étant muette, de ne pouvoir dévoiler la vérité, car elle avait tout vu, elle, du haut de sa fenêtre.

· · ·

Le festin fini, les nappes pliées, et les tables mises de côté, barons, chevaliers et jeunes gens se rangèrent devant l’Empereur pour le féliciter de cette heureuse journée.

Mais l’Empereur était vrai gentilhomme et la modestie même. Il répondit aux éloges qu’on lui adressait, en reportant tout le mérite de la victoire au Chevalier Blanc qui s’était distingué de façon si merveilleuse.

Sur quoi, chacun raconta les prouesses que le Chevalier Blanc avait accomplies. L’un en signalait une, l’autre en décrivait une autre; tous célébraient sans restriction le courage et l’éclatant succès de l’inconnu.

--«Comme les Turcs fuyaient devant lui!»

--«S’ils eussent été moutons, et lui loup, ils n’eussent pas fui devant lui plus promptement.»

--«Il cherchait les plus arrogants et les plus forts, et il les dispersait.»

--«Il nous a tous sauvés à lui seul.»

Ils disaient de telles choses, et davantage. Et l’Empereur s’écria:

--«Ah! s’il daignait venir à ma cour et s’y fixer, je le ferais tout aussitôt comte ou duc. Il m’a tiré de peine et de honte, et de mort peut-être. Et je perdrais plutôt mon âme que de ne lui pas rendre les honneurs et les récompenses qu’il mérite.»

Alors la Damoiselle ne put pas se contenir plus longtemps.

Elle se leva, fit des signes, indiqua le bouffon de son doigt tendu, balbutia comme balbutie une muette, s’irrita de n’être pas comprise, regarda son père, lui montra de nouveau le bouffon, fit entendre des sons inintelligibles, et pleura d’impatience.

Jamais elle n’avait eu pareille attitude en public. L’Empereur en fut contrarié plus que je ne peux dire.

--«Qu’on m’appelle les gouvernantes!» ordonna-t-il.

· · ·

Les gouvernantes venues, il leur demanda de lui expliquer ce que sa fille avait en tête.

--«Sire, à vos ordres!» répondirent-elles.

Interrogée, la jeune fille recommença ses balbutiements, ses gestes, ses signes. Toute l’assistance attendait avec curiosité la suite de cet incident.

Mais une gouvernante éclata de rire.

--«Qu’y a-t-il?» dit l’Empereur.

--«Sire», répondit-elle, «la Princesse déclare qu’il n’est pas d’homme au monde plus estimable que le bouffon.»

--«Par ma foi», dit une autre gouvernante, «il y a plus encore.»

--«Et quoi donc?» fit l’Empereur.

La gouvernante expliqua:

--«Sire, ce matin, au moment qu’après avoir dépassé le petit bois, vous plantiez votre bannière dans la plaine, notre Damoiselle était accoudée à sa fenêtre pour vous regarder, quand elle vit, sous le pin qui couvre la fontaine du jardin, le bouffon tendre les mains vers le ciel; puis un chevalier armé de blanc arriver sur un cheval blanc, descendre, donner ses armes et son cheval au bouffon; et le bouffon, armé, courir au galop vers la bataille. Ainsi le bouffon serait le preux qui déconfit les Turcs. Et ce n’est pas tout, Sire. Une fois la victoire assurée, le bouffon revint au jardin, par la brèche, à cheval, avec ses armes, sauf la lance. Sous le pin, il rendit armes et cheval au chevalier qui les lui avait confiés, lequel disparut en toute hâte et s’évanouit; après quoi, le bouffon se lava le visage à la fontaine, car il l’avait taché de sang en maints endroits. Voilà, Sire, ce que votre fille dit qu’elle a vu avec ses yeux grands ouverts, ce qu’elle veut vous apprendre, et ce qu’elle vient de nous révéler.»

--«Juste Dieu!» s’écria l’Empereur. «J’apprends maintenant merveilles, et c’est la première fois de ma vie que j’en apprends de semblables. Moi qui croyais que ma fille jolie était la plus sage des filles, la plus courtoise et la plus raisonnable, je vois qu’elle est devenue folle à plaisir, et si bien que j’aimerais mieux la savoir morte que telle. Oh! je devine pourquoi mon pauvre fou lui tient tant au cœur: c’est parce qu’il ne parle pas plus qu’elle-même. Le vilain répète souvent ce proverbe: «Qui se ressemble s’assemble.» Ma fille a la tête tournée. Emmenez-la dans sa chambre! Et surveillez-la de près, gouvernantes! Je ne veux plus qu’elle raconte cette sotte histoire, ni qu’elle s’intéresse encore à mon bouffon. Elle m’a fait beaucoup de peine en se levant pour le saluer, quand il est entré dans la salle du festin, tout à l’heure. J’ai bien vu dès cet instant qu’elle était devenue aussi folle que lui. Emmenez-la.»

Les gouvernantes emmenèrent la jeune fille en larmes.

Cet incident marqua la fin des réjouissances. Le Pape, d’abord, prit congé de l’Empereur. Puis, peu à peu, tous les invités se retirèrent. Et Robert alla reprendre en se traînant sa place ordinaire dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle.

· · ·

Ainsi s’acheva cette grande journée, et telle fut la première des aventures de Robert que je vous avais annoncées pour la huitième année de son séjour à Rome et de sa pénitence. Mais je vous conterai les autres sans tarder.

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