‹ L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable, remise en lumière pour édifier les petits et distraire les autresChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE SIXIÈME

CHAPITRE SIXIÈME

LE MYSTÉRIEUX CHEVALIER

Tout ce qui avait pu des Turcs échapper aux Romains, après la déroute conduite par le Chevalier Blanc, s’était empressé de lever l’ancre et de gagner la haute mer.

Ils rentrèrent chez eux, penauds et marris, pour ne pas dire plus. Un lourd ressentiment leur emplissait le cœur. Ils avaient tous perdu quelque parent sur le rivage romain. Et ils haïssaient Rome, moins encore peut être à cause des pertes qu’elle leur avait infligées, qu’à cause de la honte qu’ils rapportaient de leur expédition manquée. Dans tout leur pays, ce ne furent bientôt que plaintes, lamentations, cris, et projets de vengeance.

Les princes païens, émirs et rois, excités par les rumeurs de leurs gens, se promirent et se jurèrent de ne pas laisser leur affront impuni. L’injure atteignait toute leur race. Ils décidèrent de s’en laver, de venger leurs morts, et de punir Rome, rigoureusement, dès que le beau temps leur permettrait de tenter la mer.

L’expérience les avait instruits. Ils connaissaient les difficultés de l’entreprise. Aussi ne voulurent-ils se lancer dans une nouvelle expédition qu’après avoir réuni des troupes suffisantes et préparé jusque dans ses moindres détails leur attaque future.

Leur flotte fit l’objet de leurs premiers soins. Ils réparèrent leurs nefs, firent construire, sans s’inquiéter de la dépense, des vaisseaux de bord, des chaloupes et des barques, de spacieux chalands et des galères. A ces apprêts, ils passèrent la plus grande partie de la mauvaise saison. Ils s’assurèrent également de précieuses alliances, et ne négligèrent rien pour que leur entreprise eût toutes les chances d’avoir un bon succès.

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Au printemps, ils convoquèrent leur armée.

Elle était deux fois plus nombreuse que la première. Il y avait des Sarrasins de tous les pays, des Arabes et des Commains, des Turcs de Coroscane et de Nirvane. Et tous étaient animés des plus vifs sentiments de haine.

Ils s’embarquèrent, donnèrent toute la voile, et cinglèrent tant et tant à la clarté du ciel diurne et des étoiles, qu’ils touchèrent, après une courte navigation, au rivage romain.

Ils étaient si sûrs d’eux-mêmes, qu’ils ne prirent pas la peine de se dissimuler. Fort tranquillement, ils débarquèrent et s’établirent sur la côte, comme la première fois. Ils laissaient entendre, à qui voulait, qu’ils venaient venger leurs morts et qu’ils n’avaient pas le moindre doute sur les succès de leur expédition.

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A Rome, comme la première fois, et davantage peut-être, on s’alarma. Les menaces des Turcs, qu’on se répétait de bouche en bouche, touchaient peu à peu ceux que la victoire du printemps précédent ne suffisait pas à rassurer.

En vain, comme la première fois, sur le conseil de ses barons et des sénateurs, l’Empereur fit appel au Sénéchal; le Sénéchal répondit ce qu’il avait répondu la première fois: il réclamait pour prix de ses services la Damoiselle qu’il aimait, et la couronne. Et l’Empereur jura de nouveau que, tant qu’il vivrait, il n’accorderait pas sa fille à ce vassal félon. Et les Romains se trouvèrent, comme la première fois, réduits à leurs seules ressources.

Du conseil que tint l’Empereur en son palais, il ne sortit rien de plus que ce qui était sorti du conseil de l’année précédente. Rome, sous une menace d’autant plus grave, ne pouvait que s’en remettre à la miséricorde divine.

--«Dieu», se disaient-ils, «jamais aux siens ne manqua.»

Cette fois encore, le Pape intervint de toute son autorité spirituelle. Sur ses instances, grands et petits, hommes et femmes, prièrent, jeûnèrent, implorèrent du ciel le secours miraculeux qu’ils en avaient déjà reçu. Tous souhaitaient ardemment que réapparût le merveilleux chevalier à l’armure blanche.

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Ce fut par un lundi, dès la première clarté du jour, que les Turcs se mirent en marche vers Rome.

Leur armée s’avançait en bon ordre, précédée par une avant-garde hardie de leurs meilleurs guerriers, troupe intrépide, pressée d’en venir aux mains.

Des nuages de poussière, soulevée par leurs chevaux, annoncèrent à Rome leur approche.

--«Aux armes!» crièrent les guetteurs.

Comme l’année précédente, l’Empereur conduisit lui-même ses brigades dans la campagne. Les chevaux hennissaient. Les longues trompettes sonnaient. Les écus au soleil brillaient, et les pennons flottaient au vent. Et dans la ville, où l’on n’entendait plus de bruit, dames et demoiselles pleuraient pour leurs parents et leurs amis qui s’en allaient en grand péril de mort contre les Sarrasins, et priaient Dieu de susciter encore contre les maudits le merveilleux chevalier aux armes blanches.

Cela, tandis que la fille de l’Empereur, accoudée à sa fenêtre, suivait du regard les progrès des deux armées, et surtout attendait, avec plus de foi que quiconque, l’intervention opportune du Chevalier Blanc.

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Or écoutez-moi.

Je ne vous tairai pas plus longtemps que le miracle demandé par les Romains se produisit quand il fut nécessaire.

A l’instant même où les Romains faiblissaient devant les Turcs, le Chevalier aux armes blanches accourut au galop, la lance basse, vers le plus fort de la mêlée.

Il était temps. Déjà les Romains débordés reculaient, cédant le champ de bataille. Mais, quand ils aperçurent le Chevalier Blanc qui accourait, ils poussèrent de grands cris, et, reprenant courage, tinrent.

--«Tenez! Tenez!» criait l’Empereur tout réjoui. «Il vient, notre Sauveur, il vient! Tenez, Romains, tenez! Et en avant!»

Les Turcs avaient aperçu le Chevalier Blanc qui fonçait sur eux. A l’éclat de ses armes, à l’impétuosité de sa course, aux cris de joie poussés par les Romains, ils reconnurent l’étonnant démon qui avait dérouté leurs troupes l’année précédente. Ils avaient trop entendu parler de ses exploits. Ils savaient trop quel massacre de Turcs il avait fait à lui seul, et comment il maniait la lance et l’épée. Et si, avant de l’avoir vu, ils se l’imaginaient dangereux, ils comprirent, en le voyant, qu’ils l’avaient imaginé moins terrible. Tellement que plusieurs d’entre eux, saisis d’une crainte insurmontable, murmurèrent:

--«C’est le Saint Georges des Chrétiens.»

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Terrible, en effet, et comme une vraie tempête que rien n’arrêtera, tel le Chevalier Blanc se précipita, la lance basse, dans la mêlée.

Piquant, brochant, fonçant, frappant, renversant, tuant, droit devant lui il pénétrait dans les rangs épais des Turcs.

En moins de rien, la bataille se retourna contre les envahisseurs qui chantaient trop tôt victoire. Les Romains s’étaient ressaisis. Une affreuse confusion ébranlait l’avant-garde turque.

Par bonheur aussi, très rapidement, le Chevalier Blanc se trouva tout à coup en face du Grand Émir des Sarrasins.

Leur combat fut bref. Le Chevalier Blanc planta le fer de sa lance d’outre en outre dans la poitrine du Grand Émir. Le Grand Émir tomba, mort.

Ce seul succès, si tôt remporté, détermina sur-le-champ la panique chez l’ennemi. Le Grand Émir tombé, il ne resta plus devant le Chevalier Blanc qu’un troupeau de chiens en débandade.

Le Chevalier Blanc se lança vigoureusement à leur poursuite.

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Ils fuyaient, ils fuyaient, les Turcs! La peur les talonnait. En dépit de leur nombre, en dépit de leurs menaces, en dépit même de leur bravoure, qui n’est pas niable, ils abandonnaient le champ de bataille au Chevalier Blanc. Le Chevalier Blanc n’avait pas fait si bien de moitié, l’année précédente. Suivi, mais à distance, par les Romains, il pourchassait les fuyards. Ceux qu’il atteignait, il les désarçonnait, et passait, laissant aux Romains le soin de les achever, laissant aux Romains le soin de glaner sur ses traces.

Sans se regarder, les Sarrasins fuyaient, grands et petits, même les meilleurs, même les émirs, à qui mieux mieux, vers la côte, vers les tentes, vers la mer, vers la flotte. Ceux qui tombaient étaient sûrs de mourir. Tous n’avaient plus qu’un but, qu’une envie, qu’une volonté: gagner les vaisseaux, fuir, fuir à jamais ce maudit territoire romain.

Comme l’année précédente, ce fut l’abandon du train de combat, du campement, de toutes les richesses enfermées dans les tentes, ce fut la course à la mer, la ruée vers les vaisseaux, et ce fut pour la plupart la noyade dans les conditions les plus atroces.

Comme l’année précédente, mais avec moins de difficultés encore, bien que le nombre des ennemis fût deux fois plus élevé, les Romains demeuraient maîtres du champ de bataille.

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Cette fois, l’Empereur victorieux ne permit point que le Chevalier Blanc lui échappât.

A peine assuré de la déroute complète des Turcs, il s’écriait:

--«Celui qui nous a sauvés comme l’année dernière, qu’on me l’amène vite! Je le veux pour ami devant vous tous.»

Mais, malgré toute sa hâte et toute sa bonne intention, l’excellent Empereur fut encore trahi. Le Chevalier Blanc n’avait pas attendu, pour s’en retourner, que la bataille fût définitivement acquise. On eut beau le chercher partout, on ne le trouva point.

--«Il ne s’est pourtant pas envolé!» dirent plusieurs barons.

L’Empereur était fort mécontent.

--«Certes non, il ne s’est pas envolé!» dit un chevalier. «Nous l’avons vu, il n’y a guère, qui s’en allait vers la ville, tout comme un quelconque chevalier de chair et d’os, tel que moi.»

--«Je l’ai bien vu aussi», dit un autre. «Il passait le long du boqueteau, là-bas, Sire.»

--«C’est donc qu’il ne veut pas que nous le revoyions!» conclut l’Empereur attristé. «Et nous ne le reverrons que quand il lui plaira de venir à nous. Fasse le ciel que ce soit bientôt! Mais vous, barons, mes preux, mes chevaliers, je vous invite à ma table aujourd’hui pour célébrer notre victoire.»

Et les vainqueurs reprirent le chemin de Rome où ils rentrèrent triomphalement, aux acclamations du peuple, au bruit des cloches et des musiques, comme l’année précédente.

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Comme l’année précédente, il y eut un magnifique festin au palais de l’Empereur.

Que vous dirai-je pour ne pas abuser de votre patience? Si je voulais être exact à loisir, je devrais vous répéter à peu près mot pour mot ce que je vous ai déjà conté du festin de l’année précédente.

On y vit venir le bouffon, à petits pas. Mais, cette fois, l’Empereur l’apostropha tout de suite.

--«Seigneur!» dit-il en plaisantant, «soyez le bienvenu. Seyez-vous à la meilleure place que vous voudrez choisir, cher Seigneur des bons tours que vous savez! Car il est juste que vous ayez part à notre fête.»

Robert s’assit aux pieds de l’Empereur.

La fille de l’Empereur se leva, s’inclina profondément devant lui, et se rassit à côté de son père, sans avoir l’air gêné le moins du monde.

Alors, pour détourner l’attention des assistants, l’Empereur, très honteux, fit semblant de s’intéresser aux traces de coups que le bouffon portait sur son visage.

--«Dieu!» dit-il, «comme on a maltraité mon fol aujourd’hui! On l’a blessé, on lui a déchiré tout le visage.»

Et il renouvela sa colère contre les lâches qui tourmentaient un malheureux sans défense.

Puis, il lui fit donner à manger, comme d’habitude.

Et le bouffon disputa le pain et la viande au limier son ami, avec force grimaces, afin de mettre en joie les invités de son maître.

Et les invités eurent une joie si bruyante que la fille de l’Empereur en rougit de chagrin.

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Tout se passa comme l’année précédente, vous dis-je, tout, jusqu’à la scène finale que vous devinez.

Après le festin, en effet, les nappes ôtées et les tables rangées, tandis que la cour entourait l’Empereur, on parla du Chevalier Blanc. Chacun rendait hommage à sa gloire incontestable.

Et l’Empereur dit:

--«Vous avez raison. Toute la victoire fut sienne. S’il daignait m’en demander le prix, je lui remettrais et de mes terres et de ma fortune tout ce qu’il en voudrait, s’il en voulait. Mais il me semble bien se soucier fort peu de récompense aucune. Qui nous révèlera pour quel motif et par quel hasard il nous secourt, depuis deux ans, chaque fois que nous sommes en danger, et ce sans se faire connaître et sans même nous adresser la moindre parole? Barons, je verserais à l’instant mille marcs d’or fin, et davantage s’il faut, pour le voir seulement une fois devant moi.»

Alors la fille de l’Empereur se leva, et désigna le bouffon à son père.

Et l’Empereur, ne se contenant plus, s’écria:

--«Qu’on l’emmène! qu’on l’emmène! Il n’y a pas à dire non: ma fille est folle, et plus folle que l’an dernier, et folle définitivement, puisqu’elle s’obstine dans cette idée fixe, malgré mes ordres, et malgré la peine qu’elle sait qu’elle me fait. Qu’on l’emmène vite!»

Et la journée s’acheva sur cette scène, comme l’année précédente, l’Empereur gardant son opinion et sa fille gardant la sienne, et le bouffon regagnant sa place dans le chenil, sous l’escalier de la chapelle, comme toujours.

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