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L'HOMME

AU MASQUE DE FER

PAR PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE.

Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.

Étienne Dolet.

PARIS. VICTOR MAGEN ÉDITEUR, 21, QUAI DES AUGUSTINS.

1837.

OEUVRES

DE PAUL L. JACOB, BIBLIOPHILE.

HISTOIRE.

HISTOIRE DU SEIZIÈME SIÈCLE EN FRANCE, d'après les originaux, manuscrits et imprimés; première série: règne de Louis XII, 4 vol. in-8º.

(Cet ouvrage ayant été détruit par l'incendie de la rue du Pot-de-Fer, la publication se trouve suspendue provisoirement. Le cinquième volume doit compléter la première série.)

HISTOIRE DE L'HOMME AU MASQUE DE FER, 1 vol. in-8º.

ROMANS-HISTOIRES.

1437.--LA DANSE MACABRE, histoire du temps de Charles VII, 1 vol. in-8º.

1440.--LES FRANCS TAUPINS, histoire du temps de Charles VII, 3 vol. in-8º.

1514.--LE ROI DES RIBAUDS, histoire du temps de Louis XII, 2 vol. in-8º.

1525.--LES DEUX FOUS, histoire du temps de François Ier, 1 vol. in 8º.

1680.--PIGNEROL, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º.

1692.--LA FOLLE D'ORLÉANS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º.

ROMANS DE MOEURS.

DE PRÈS ET DE LOIN, roman conjugal, 2 vol. in-8º.

LE DIVORCE, histoire du temps de l'Empire, 1 vol. in-8º.

VERTU ET TEMPÉRAMENT, histoire du temps de la Restauration, 2 vol. in-8º.

UNE FEMME MALHEUREUSE, 1re partie: FILLE, FEMME, 2 vol. in-8º.

CONTES ET NOUVELLES HISTORIQUES.

LES SOIRÉES DE WALTER SCOTT, 2 vol. in-8º.

LE BON VIEUX TEMPS, 2 vol. in-8º.

QUAND J'ÉTAIS JEUNE, Souvenirs d'un vieux, 2 vol. in-8º.

MÉDIANOCHES, 2 vol. in-8º.

CONTES A MES PETITS ENFANS, 2 vol. in-12.

CONVALESCENCE DU VIEUX CONTEUR, 1 vol. in-8º.

LITTÉRATURE MÊLÉE.

MON GRAND FAUTEUIL, poésies et dissertations historiques, 2 vol. in-8º.

SOUS PRESSE;

Pour paraître à différentes époques:

LA CHAMBRE DES POISONS, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º.

HISTOIRE DES FOUS EN TITRE D'OFFICE, 1 vol. in-8º.

UNE FEMME MALHEUREUSE, 2me partie: AMANTE, MÈRE, 2 vol. in-8º.

L'AVORTON, histoire du temps de Louis XIV, 2 vol. in-8º.

LES VA-NU-PIEDS, histoire du temps de Louis XIII, 2 vol. in-8º.

PHYSIOLOGIE DE LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, suivie de l'Histoire des Acrobates littéraires, 2 vol. in-8º.

HISTOIRE DE LA RÉGENCE DE PHILIPPE D'ORLÉANS, 6 vol. in-8º.

IMPRIMERIE DE Ve DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

A MON AMI

GUILBERT DE PIXÉRÉCOURT.

Ce livre vous appartient, mon ami, puisque l'idée première me vient de vous, ou du moins à cause de vous, sans que vous vous en doutiez: à ce titre, j'attache beaucoup de prix à cet ouvrage; et comme je le crois d'une nature durable, fondé qu'il est sur une étude approfondie du point le plus curieux de l'histoire moderne, je le choisis comme un monument de marbre, où mon amitié veut inscrire votre nom couronné par cinquante victoires dramatiques, immortelles dans les fastes de notre théâtre!

Mais ce n'est pas au dramaturge, surnommé le Corneille des boulevarts par Charles Nodier, c'est au bibliophile que j'adresse ici un témoignage public de mon vieil attachement.

Voici un livre fait avec des livres, et souvent avec ceux de votre bibliothèque, malgré la devise fondamentale écrite sur la porte de ce panthéon dédié aux illustrations et aux raretés bibliographiques:

Tel est le triste sort de tout livre prêté: Souvent il est perdu, toujours il est gâté.

Eh bien! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volumes que vous avez confiés à ma tendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tiré comme Ève de la côte d'Adam. Je serai assez récompensé, si vous recevez cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus ou moins directe, si vous lui faites fête ainsi qu'à un enfant de la maison, si vous lui donnez place dans votre catalogue tout plein de hauts et puissans seigneurs littéraires, si vous l'habillez de maroquin ou de cuir de Russie, si vous le dorez sur toutes les coutures, ainsi qu'un chambellan de l'Empire.

L'origine de cet ouvrage vous intéressera peut-être plus que l'ouvrage même, dans lequel vous retrouverez excerpta poetæ membra, de même que dans la marmite où Médée fit bouillir le vieux père de Jason, coupé par morceaux, afin de le rajeunir. N'est-ce pas la manière de composer des livres nouveaux avec des livres anciens, concassés et passés à l'alambic? Le grand système de la vie universelle peut s'appliquer à toutes les créations de la plume: une tragédie morte et lugubre se reproduit en comédie vive et rieuse; bien plus, on fabrique, selon l'ordonnance, des extraits, des décoctions, des mélanges de livres, assez agréables au goût, et fort propres à servir de remède caustique contre l'ennui. La tâche du manipulateur se borne à choisir, à résumer, à comparer, à morceler; on respecte le fonds en changeant la forme; on renouvelle la forme en conservant le fonds; on ressuscite ou l'on galvanise des cadavres; cela se nommait autrefois: tirer de l'or du fumier d'Ennius. Les procédés intellectuels de notre temps ne sont pas moins ingénieux que les procédés matériels employés par la science et l'industrie: on est bien parvenu à faire d'excellent bouillon économique avec des ossemens humains à demi putréfiés, qui ne comptaient pas moins de cinq siècles! O tempora, o mores!

Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles seuls osent supporter en face, sans craindre une fièvre cérébrale ou une ophthalmie, je me promenais sur le quai Voltaire, en flairant le veau et le mouton rôtis et calcinés par une chaleur de vingt-cinq degrés Réaumur. Je n'y prenais pas garde, quoique ma chemise fût collée à mon dos qui attirait tous les rayons solaires sur son arête culminante; car ma tête, plongée dans les boîtes poudreuses des bouquinistes, descendait au niveau de la poitrine, et s'abritait à l'ombre de mon corps. Je cherchais, parmi des tas de brochures insignifiantes, quelqu'un de ces petits pamphlets anonymes que la révolution éparpillait sur le sol de la liberté, et que vous recueillez soigneusement, à l'instar des feuilles de chêne qui s'envolaient de l'antre de la sybille. Mon bonheur, à moi, c'est de découvrir une de ces pièces historiques, satiriques, théâtrales ou licencieuses, pour l'apporter en tribut à votre précieuse collection révolutionnaire, et pour remplir un des portefeuilles noirs, ornés d'une tête de mort blanche, monument terrible et philosophique, où vous rassemblez les débris de la gaîté française de 93. Mais cette collection est si complète, que mes plus rares captures vous sont trop souvent inutiles, et que là où je crois combler un vide, je trouve une montagne de documens singuliers que je ne soupçonnais pas même existans: votre richesse, qui m'étonne, accroît mon émulation, et je m'en vais, plus persévérant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprimé qu'on enlève des greniers pour le vendre à la livre et l'étaler aux yeux des passans sur les parapets de la rivière.

J'étais arrivé devant l'étalage du père P..., que nous connaissons tous, nous autres coureurs de bonnes fortunes en matière de bouquins: le père P... n'est pas de la force de Techner ni de Crozet, je l'avoue; il ne sait parler ni éditions, ni reliures, ni bibliotechnie, ni bibliologie, ni bibliuguiancie; il toucherait cent fois un elzevier non rogné, sans le distinguer des almanachs liégeois du siècle dernier; il ne mettrait aucune différence de prix entre un almanach royal, en maroquin rouge, et un alde revêtu de la livrée magnifique de Jean Groslier, avec l'inscription célèbre: Jo. Grolierii et amicorum. Aussi les amateurs lui ont-ils voué une reconnaissance éternelle, à cause des excellens marchés faits aux dépens de ce brave homme, qui ne s'en plaint jamais, et qui n'élève pas même ses prétentions le lendemain du jour où il a vendu pour quelques sous un bouquin rare et précieux; car les livres n'ont à ses yeux qu'une valeur relative au format et au poids du papier: tout in-folio est estimé trois francs; tout in-quarto trente sous; tout in-octavo vingt sous; tout in-douze cinquante centimes. Voilà le tarif dont il ne se départ pas, et qui lui évite la peine de lire les titres des ouvrages qu'il débite en plein air.

Cependant ce Diogène de la bouquinerie n'est pas, comme ses confrères, un ignorant en long et en large; il a, au contraire, un savoir particulier qu'il doit aux circonstances, et qui étonnerait un bibliographe de la révolution. Feu M. Barbier eût sans doute ajouté un volume à son excellent Dictionnaire des Anonymes, s'il avait découvert cette source vivante de faits et d'anecdotes concernant l'histoire et la littérature de la fin du dernier siècle. N'interrogez pas le père P... sur les événemens et les livres antérieurs à 1770: il croirait que vous parlez grec; mais à partir de cette époque jusqu'à la restauration, vous imagineriez, à l'entendre, que la bibliothèque révolutionnaire de M. Deschiens s'est infiltrée tout entière et toute cataloguée dans la cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu'il a été pendant quarante ans initié aux secrets de la librairie et du journalisme; bien plus, il vous nommera l'auteur de tel journal aristocrate, de tel pamphlet terroriste, de telle affiche républicaine; il vous racontera une foule de traits originaux qu'on dirait recueillis dans le cabinet du lieutenant de police Sartines ou Lenoir, pour amuser les après-soupers de Louis XV.

Où donc le vendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de noms propres et de dates? je n'en sais rien, s'il le sait: il a vécu, il a vu, il s'est souvenu. Sa mémoire allait ramassant tout ce que lui offrit le panorama de la république, et devenait, pour ainsi dire, une table exacte et détaillée du Moniteur. Était-il conventionnel? point; libelliste? point; membre de la commune de Paris? point; maratiste, dantoniste, robespierriste, thermidoriste? à d'autres, bon Dieu! il fut, selon M. Boulard, qui l'avait rencontré bien à propos pour échapper au sanglant hors la loi, simple soldat réquisitionnaire, et pourtant il eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement, depuis Necker jusqu'à Talien; il se servit du crédit qu'il avait alors pour sauver différentes personnes qui existent encore, riches et puissantes, mais vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux septembriseurs. Cet étrange étalagiste, dont le visage bronzé, la physionomie rébarbative et la voix rude rappellent certains portraits terribles de ses contemporains, supporte patiemment l'oubli des hommes, la pauvreté, le froid et la chaleur: je l'ai pris long-temps pour un frère de Mirabeau, tant il y a de ressemblance entre eux. En tout cas, fussent-ils du même sang, le bouquiniste méprise beaucoup l'orateur qu'il accuse de trahison et de vénalité.

--Avez-vous du nouveau, père P...? lui dis-je en parcourant de l'oeil les étiquettes des volumes, espèce d'hiéroglyphes qu'on devine à force d'habitude, en dépit des capricieuses abréviations du relieur et des outrages du hâle, qui dévore en huit jours la plus riche dorure de Hering.

--J'ai là de la révolution, répondit-il en me montrant un paquet de brochures qu'il n'avait pas encore déployées. C'est un cadeau de M..., de la convention; il a quatre-vingt-six ans, il quitte Paris pour se retirer en province, et, au lieu de vendre son vieux papier, il me l'a donné à condition que je l'en débarrasserais tout de suite.

--Je ne veux rien sur la révolution, par malheur.

--Vous avez tort; il y a du bon là-dedans.

--Plus tard, je formerai une bibliothèque spéciale pour ce temps si fécond en imprimés de toute espèce; j'attendrai seulement que mon propriétaire veuille ajouter deux ou trois chambres à mon appartement pour y loger ma révolution.

--Deux ou trois chambres? il en faudrait bien dix au moins, si l'on réunissait tout ce qui a été écrit depuis 89.

--Mais voyons la défroque de votre conventionnel: je suis fondé de pouvoir de mon ami Guilbert de Pixérécourt qui rassemble la partie gaie de la révolution.

--La partie gaie! répliqua-t-il avec une grimace de chat-tigre: ça prouve en effet que le Français est né malin.

--Cherchez-moi quelque drôlerie?

--Tenez, voici un pamphlet payé par d'Orléans à Brissot de Warville: ce n'est pas commun.

--Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, pour servir à l'histoire de cette princesse, Londres, 1789.

--Lisez plutôt: imprimé à Paris, chez Lerouge, si je ne me trompe.

--Comment avez-vous appris ces détails?

--Prenez-les, ne les prenez pas: ils sont authentiques, et vous pourriez questionner là-dessus quelqu'un qui ne me démentira pas.

--Qui donc?

--M. L..., graveur au Palais-Royal: il était attaché au cabinet secret de M. le lieutenant de police, et il accompagna Brissot à la Bastille, quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine de cette odieuse satire.

--Eh! vous dites que Philippe d'Orléans ne fut pas étranger à ce libelle?

--On l'a dit, mais je ne vous nommerai pas mes autorités.

--Au reste, j'ajoute aisément foi à vos paroles; car en cette crise épouvantable de la société, tous les partis employaient les mêmes armes, l'injure et la calomnie. Le duc d'Orléans n'était pas plus épargné par la cour, qui trempait la plume de Monjoye dans le venin du mensonge pour empoisonner la réputation de ses adversaires.

--C'est vrai. Voulez-vous du Masque de Fer?

--Grande découverte!... l'Homme au Masque de Fer dévoilé! Qu'est-ce que cette facétie?

--Je ne me rappelle plus l'auteur de cette feuille volante, qu'on a crié dans les rues pendant tout le mois d'août 89; on en a vendu plus de cent mille exemplaires à deux sous.

--Ces sept pages d'impression auront produit à l'auteur plus de bénéfice que je n'en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage.

--Oui dà, on gagnait gros à faire des papiers publics: c'était Grangé, imprimeur, rue de la Parcheminerie, qui avait la haute main dans ce commerce.

--Mais qu'avait-on découvert?

--Que l'Homme au Masque de Fer n'était autre que le surintendant Fouquet.

--Peste! qu'est-ce qui avait découvert cela? Grangé, imprimeur, rue de la Parcheminerie?

--Non, peut-être ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les archives de la Bastille, et qui, dans les Loisirs d'un Patriote français...

--Son journal s'intitulait simplement le Patriote français.

--Son journal, d'accord; mais il imagina d'annoncer la petite pièce en même temps que la grande, et il publia un autre recueil dont les trente-six livraisons parues composent un volume sous ce titre: Loisirs d'un Patriote français.

--Eh bien! occupa-t-il ses loisirs à chercher ce que pouvait être le Masque de Fer?

--M. Brissot visita soigneusement la chambre que le prisonnier avait habitée dans la tour de la Bertaudière.

--M. Brissot était si crédule, qu'il se persuada peut-être avoir vu le fantôme de cet inconnu?

--Comme je me trouvais en surveillance à la Bastille, pour qu'on n'enlevât aucun objet pendant la démolition, je rencontrai Brissot à qui l'on avait remis une carte ramassée dans la cour; je le menai dans la troisième chambre de la Bertaudière, et lorsqu'il eut passé en revue tous les coins et recoins de cette prison, il se frotta les mains en répétant avec joie: C'est lui! c'est Fouquet!

--Qu'est-ce qui l'engageait à établir cette opinion?

--Des vers écrits avec la pointe d'un couteau sur la serrure et les verrous de la porte.

--Des vers! le Masque de Fer était donc un poète?

--Je ne les ai pas retenus tous par coeur, mais vous jugerez qu'ils étaient assez jolis:

Oronte est à présent un objet de clémence: S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux!

--L'élégie des Nymphes de Vaux! m'écriai-je: ce sont des vers de La Fontaine!

--La Fontaine! reprit le vieillard entiché de ses souvenirs républicains. Serait-ce Georges-Antoine Lafontaine qui fut dénoncé en l'an Ier à la commune de Paris, pour avoir fait contribuer des citoyens, sous prétexte de les mettre à l'abri de la loi des suspects?

--Eh! non, c'est le bon La Fontaine! dis-je, frappé de l'induction qui ressortait naturellement de l'existence de ces vers dans la prison du Masque de Fer.

--Ce doit être un Lafontaine qui fut nommé commissaire de la trésorerie, à la place du citoyen Huber?

--Non! non! c'est le fabuliste.

--Le fabuliste! en effet, par un arrêté du directoire, de l'an VII, les restes de ce Jean La Fontaine furent déposés au Musée des Monumens français.

Je quittai si précipitamment mon bouquiniste, que j'oubliai de lui payer les deux brochures que j'achetais pour vous; mais j'emportais à la fois un document qui devait faire la base du système que j'essayai depuis de fonder sur le Masque de Fer. Il me semblait que le voile qui cachait la vérité venait de se déchirer devant moi, et toutes les études que j'avais faites du siècle de Louis XIV convergeaient en un point pour y jeter la lumière de la critique. Dès lors, mon oeuvre commença; je l'achevai pierre à pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve. Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m'armai de dates, je m'en formai une armure impénétrable, et je combattis avec la certitude de mon bon droit.

Ce fut sous vos regards et dans votre bibliothèque, mon digne ami, que ce tournoi a eu lieu; ce sont vos livres qui m'ont fourni des armes offensives et défensives. Soyez à présent le juge du camp, et déclarez si la victoire m'est restée, ou bien si elle est encore indécise. Enfin, je regarde mon entreprise comme la dernière qui sera tentée pour arriver à la connaissance de ce grand mystère historique, et nous serons forcés de recourir au hasard d'une gageure, dans le cas où vous voudriez soutenir, contre mon avis, que le Masque de Fer était le duc de Beaufort, ou le duc de Montmouth, ou le comte de Vermandois, ou le frère de Louis XIV, ou le secrétaire du duc de Mantoue; je choisirai dans votre incomparable collection l'enjeu du pari: soit votre Rapin de Thoyras, en grand papier de Hollande, avec reliure de Padeloup; soit votre Sagesse de Charron, le plus parfait de tous les exemplaires connus; soit vos Heures de Mlle de La Vallière, écrites par le célèbre calligraphe Jarry; soit votre Régnier, édition d'Elzevier, broché!!! soit votre Chevalier aux Dames, qui souvent m'empêche de dormir; soit votre lettre autographe de La Fontaine; soit votre Registre de la Bastille, autographe de 1705 à 1752, soit quelque autre trésor de ce cabinet qui fait l'envie et le désespoir de la Société des Bibliophiles français. Mais qu'est-ce qui décidera le pari? Louis XIV, Louvois ou Saint-Mars?

Ah! mon ami, revenez vite en santé, reprenez votre verve de jeune homme, votre feu sacré de bibliophile, et recommençons à nous disputer sur la hauteur des marges d'un Elzevier, sur les fers d'une reliure, sur le mérite d'une édition, sur l'authenticité d'un autographe, sur la valeur réelle ou idéale d'un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un carton supprimé par la censure, sur l'importance bibliographique du Cochon mitré ou de la Sauce au verjus, mais non jamais sur notre égale et inviolable amitié.

PAUL L. JACOB,

Bibliophile.

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