L'HOMME - PREMIÈRE PARTIE[1].
AU
MASQUE DE FER.
[1] Un extrait de cette Histoire a été publié dans la Revue de Paris, mais la forme de ce recueil ne permettait pas de donner place aux développemens les plus curieux, et la rapidité de l'impression a laissé échapper à l'auteur un grand nombre de fautes qui dénaturent son travail.
Ce fut en 1745 que transpira, pour la première fois, dans le public, l'histoire mystérieuse et terrible du Masque de Fer: jusque-là, les prisons d'état, où cet inconnu subit une captivité si extraordinaire pendant de longues années, avaient bien gardé leur secret, et à peine une tradition, vague et obscure comme le fait lui-même, avait-elle survécu au passage du prisonnier masqué à Pignerol, à Exilles, aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille.
En 1745, la compagnie des libraires associés d'Amsterdam publia un volume in-12 intitulé: Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, sans nom d'auteur. C'était une histoire galante et politique de la cour de France, sous des noms imaginaires, depuis la mort de Louis XIV. Ce livre, écrit avec élégance et facilité, ne renfermait guère que des faits déjà connus et narrés ailleurs avec moins de déguisemens; cependant ce livre eut une telle vogue en Hollande, et surtout en France, qu'on le réimprima la même année (in-16, format elzevier), et qu'on en fit, l'année suivante, une nouvelle édition in-18, avec des augmentations[2] qui paraissent interpolées par une main étrangère, et avec une Clef aussi fautive qu'incomplète, qui sans doute ne fut pas rédigée par l'auteur de l'ouvrage. Une anecdote vraiment extraordinaire, qu'on trouve dans ces Mémoires, semble avoir été la principale cause du bruit qu'ils firent à leur apparition.
[2] «Cette édition, dit l'Avis des libraires, est corrigée et augmentée de plusieurs portraits intéressans et qui sont touchés avec la même force que ceux qui ont mérité les suffrages des connaisseurs.» Ces portraits furent jugés en effet si ressemblans et si bien tracés, que Mouffle d'Angerville en a copié quelques-uns dans la Vie privée de Louis XV, Londres, 1788, 4 vol. in-12.
«N'ayant d'autre dessein, disait l'auteur (p. 20 de la 2e édition), que de raconter des choses ignorées, ou qui n'ont point été écrites, ou qu'il est impossible de taire, nous allons passer à un fait peu connu qui concerne le prince Giafer (Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière), qu'Ali Homajou (le duc d'Orléans, régent) alla visiter dans la forteresse d'Ispahan (la Bastille), où il était prisonnier depuis plusieurs années. Cette visite n'eut vraisemblablement point d'autre motif que de s'assurer de l'existence d'un prince cru mort de la peste depuis plus de trente-huit ans, et dont les obsèques s'étaient faites à la vue de toute une armée.»
Voici maintenant la relation de ce que l'auteur persan nomme un trait d'histoire:
Cha-Abas (Louis XIV) avait un fils légitime, Sephi-Mirza (Louis, dauphin de France), et un fils naturel, Giafer: ces deux princes, différens de caractère comme de naissance, étaient toujours en querelle et en rivalité. Un jour, Giafer s'oublia au point de donner un soufflet à Sephi-Mirza. Cha-Abas, informé de l'outrage qu'avait reçu l'héritier de sa couronne, assemble ses conseillers les plus intimes, et leur expose la conduite du coupable qui doit être puni de mort, selon les lois du pays; mais un des ministres, plus sensible que les autres à l'affliction de Cha-Abas, imagine d'envoyer Giafer à l'armée, qui était alors sur les frontières du côté du Feldran (la Flandre), de le faire passer pour mort, peu de jours après son arrivée, et de le transférer de nuit, avec le plus grand secret, dans la citadelle de l'île d'Ormus (les îles Sainte-Marguerite[3]), pendant qu'on célébrerait ses obsèques aux yeux de l'armée, et de le retenir dans une prison perpétuelle.
[3] Il est remarquable que la Clef de 1746 ne dit pas ce qu'on doit entendre par l'île d'Ormus; cette omission prouve que l'auteur de cette clef et des additions n'est pas l'auteur des Mémoires. Prosper Marchand crut reconnaître le Havre-de-Grâce dans l'île d'Ormus: il relève à ce sujet l'erreur d'une autre clef que nous n'avons pas vue, dans laquelle on interprétait la citadelle d'Ormus par la Bastille de Paris. Dict. de P. Marchand, art. LOUIS DE BOURBON.
Cet avis prévalut et fut exécuté par l'entremise de gens fidèles et discrets, de telle sorte que le prince, dont l'armée pleurait la mort prématurée, conduit par des chemins détournés à l'île d'Ormus, était remis entre les mains du commandant de cette île, lequel avait reçu d'avance l'ordre de ne laisser voir son prisonnier à qui que ce fût. Un seul domestique, possesseur de ce secret d'état, avait été massacré en route par les gens de l'escorte, qui lui défigurèrent le visage à coups de poignard afin d'empêcher qu'il fût reconnu.
«Le commandant de la citadelle d'Ormus traitait son prisonnier avec le plus profond respect; il le servait lui-même et prenait les plats, à la porte de l'appartement, des mains des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage de Giafer. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom sur le dos d'une assiette avec la pointe d'un couteau. Un esclave, entre les mains de qui tomba cette assiette, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'en être récompensé; mais ce malheureux fut trompé, et on s'en défit sur-le-champ, afin d'ensevelir avec cet homme un secret d'une si grande importance.»
Les réflexions que l'auteur entremêle à son récit, et auxquelles on n'a jamais pris garde, sont fort judicieuses et méritent d'être remarquées. Ainsi le meurtre inutile de l'esclave amène ce commentaire, qui révèle en quelque sorte la position personnelle de l'auteur: «Précaution déplacée, puisqu'il est plus vraisemblable, par les faits qu'on vient de rapporter et par ceux qu'on va lire, que le secret a été mal gardé, accident très-ordinaire, surtout dans les affaires des grands, qui sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens, parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets, ou par tempérament, ou par des vues d'intérêt, et souvent par haine et par ingratitude!»
«Giafer resta plusieurs années dans la citadelle d'Ormus, disent les Mémoires. On ne la lui fit quitter, pour le transférer dans celle d'Ispahan, que lorsque Cha-Abas, en reconnaissance de la fidélité du commandant, lui donna le gouvernement de celle d'Ispahan qui vint à vaquer.»
Ici l'auteur ajoute une observation qui a été souvent faite après lui. «Il était en effet de la prudence de faire suivre à Giafer le sort de celui à qui on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins fidèle et moins exact.»
Les Mémoires continuent:
«On prenait la précaution, tant à Ormus qu'à Ispahan, de faire mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu plus d'une fois ce prisonnier masqué, et ont rapporté qu'il tutoyait le gouverneur, qui au contraire lui rendait des respects infinis.»
L'auteur donne des raisons assez plausibles qui ne permirent pas de ressusciter Giafer, lorsque Cha-Abas et Sephi-Mirza furent morts: «Si l'on demande pourquoi, ayant de beaucoup survécu à Cha-Abas et à Sephi-Mirza, Giafer n'a pas été élargi comme il semble que cela aurait dû être, qu'on fasse attention qu'il n'était pas possible de rétablir dans son état, son rang et ses dignités, un prince dont le tombeau existait encore, et des obsèques duquel il y avait non seulement des témoins, mais des preuves par écrit, dont, quelque chose qu'on pût imaginer, on n'aurait pas détruit l'authenticité dans l'esprit des peuples encore persuadés aujourd'hui que Giafer est mort de la peste au camp de l'armée du Feldran. Ali-Homajou mourut peu de temps après la visite qu'il fit à Giafer.» Ce dernier aurait donc été encore vivant vers 1723, année de la mort du duc d'Orléans.
Tel fut le fondement de la plupart des versions qui circulèrent depuis sur l'aventure du prisonnier masqué. Ce sujet devint aussitôt l'aliment des controverses historiques, et dès lors, quelques critiques distingués adoptèrent, sans hésiter, le témoignage des Mémoires de la cour de Perse, qui semblaient d'accord avec les mémoires authentiques du règne de Louis XIV, sur diverses particularités de cette anecdote singulière.
Le comte de Vermandois partit en effet pour l'armée de Flandre, peu de temps après avoir reparu à la cour, dont le roi l'avait exilé, parce qu'il s'était trouvé dans des débauches avec plusieurs gentilshommes; or, le roi, dit mademoiselle de Montpensier[4], n'avait pas été content de sa conduite et ne le voulait point voir. Le jeune prince, qui donna par là beaucoup de chagrin à sa mère, et qui fut si bien prêché qu'on croyait qu'il se fût fait un fort honnête homme, ne resta que quatre jours à la cour pour prendre congé, arriva au camp devant Courtray au commencement du mois de novembre 1683, se trouva mal le 12 au soir et mourut le 19 d'une fièvre maligne (les Mémoires de Perse en font la peste, afin, disent-ils, d'effrayer et d'écarter tous ceux qui auraient envie de le voir). Mademoiselle de Montpensier dit que le comte de Vermandois tomba malade d'avoir bu trop d'eau-de-vie, ce qui prouverait assez qu'il n'était pas corrigé de ses mauvaises habitudes, malgré la vie retirée qu'il menait à Paris auparavant, lorsque, ne sortant que pour aller à l'Académie et le matin à la messe, il avait, par son repentir, apaisé la colère du roi.
[4] Mémoires de Mlle de Montpensier, dans la Collection des Mém. relatifs à l'histoire de France, publiée par Petitot, 2e série, t. 43, p. 474.
La probabilité d'un enlèvement du jeune débauché, sur des ordres secrets de Louis XIV, fut niée avec conviction, sinon avec talent, par le baron de C... (Crunyngen, selon P. Marchand; mais, à notre avis, c'est un pseudonyme) qui, dans une lettre écrite à un de ses amis et insérée dans la Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe, numéro du mois de juin 1745, mit l'aventure du prisonnier masqué au rang des bruits populaires et des anecdotes romanesques et absurdes, dans lesquelles la vraisemblance même n'est pas observée.
Cependant le baron de Crunyngen avoue que les Mémoires de Perse avaient excité la curiosité du public, à cause des portraits assez ressemblans et crayonnés avec des traits hardis. «L'auteur est sagement resté derrière le rideau, dit-il, et fera bien de s'y tenir: à son style et à ses sentimens, on voit qu'il est Français de naissance; cependant M. de la C... (Armand de la Chapelle) pense que personne à Paris ne le connaît.» On remarque surtout dans cette lettre une phrase qui donne à réfléchir sur l'auteur du livre et de la lettre: «Le célèbre M. de V... assure que parmi beaucoup de vrai, il y a plus de faux encore dans cet ouvrage.» N'est-il pas au moins singulier que l'opinion de Voltaire soit invoquée ici, peu de mois après la publication des Mémoires de Perse, et que huit ans plus tard Voltaire parle de ces Mémoires à peu près dans des termes semblables, en soutenant toujours que personne avant lui n'avait publié l'anecdote du Masque de fer?
Le Journal des Savans, qu'on réimprimait en Hollande avec des additions extraites la plupart des Mémoires de Trévoux, ne demeura pas étranger à cette discussion qui manquait encore de documens certains: un M. de W... dans une lettre adressée à M. de G... (initiales supposées sans doute), et ajoutée au mois de juillet, p. 348 de l'édition d'Amsterdam, s'appuya encore du nom de Voltaire et d'une prétendue lettre de cet écrivain célèbre, pour réfuter l'opinion du baron de Crunyngen et pour défendre la valeur historique de l'anecdote des Mémoires de Perse. Suivant ce M. de W..., Voltaire aurait dit, dans cette lettre, qu'il savait à fond l'histoire du prisonnier au masque de fer, ce que généralement on a cru désigner M. de Vermandois. M. de W..., dans sa lettre au Journal des Savans, qu'on pourrait attribuer à Voltaire lui-même, si elle était d'un meilleur style, ajoute qu'il connaît quelqu'un (Voltaire sans doute) «qui a assuré avoir lu un manuscrit intitulé le Prisonnier masqué; que plusieurs de ses traits sont bien semblables à l'histoire de Giafer; que ce manuscrit avait été sur le point d'être rendu public; mais que des ordres supérieurs et des menaces effrayantes en avaient empêché, parce que c'était précisément l'histoire du prince de Vermandois.»
La lettre de Voltaire à l'abbé D..., que citait M. W... dans la sienne, non seulement n'était ni publique, ni imprimée, mais encore n'avait jamais existé, et l'annonce de ce manuscrit, qui devait dévoiler le mystère de l'homme au masque, produisit un détestable roman du chevalier de Mouhy, sous le titre du Masque de fer, ou les Aventures admirables du père et du fils, imprimé sans nom d'auteur à La Haye en 1746, chez Pierre de Hondt, et formant six petites parties in-12. Ce fut là probablement ce qui donna lieu au surnom de Masque de fer, forgé par l'imaginative du chevalier de Mouhy, espèce de spadassin plumitif aux gages de Voltaire, et scribe non moins fécond que son maître.
Ce roman est un imbroglio espagnol qui ne manque pas d'imagination, mais dont le style surpasse en barbarie tout ce que le chevalier de Mouhy a écrit; le sujet ne se rapporte nullement à l'anecdote des Mémoires de Perse: Don Pèdre de Cristaval, vice-roi de Catalogne, est marié secrètement avec la soeur du roi de Castille; ce roi s'introduit une nuit dans l'appartement où sont couchés les deux époux: «Il s'était muni, raconte l'auteur, de deux masques, en partant de sa cour, dont les serrures étaient faites avec tant d'art qu'il était impossible de les ouvrir, ni que le visage qu'ils renfermaient pût jamais être vu sans qu'on arrachât la vie à ceux à qui ils devaient être mis: il en couvrit le visage de don Pèdre et de sa soeur, et après les avoir fermés selon le secret qu'il possédait seul, il fit appeler ses officiers.» C'est dans ce style monstrueux que sont narrées les aventures de ces époux masqués et de leurs enfans: «Leur fille était belle comme le jour, excepté qu'elle avait un masque parfaitement dessiné sur la poitrine et ressemblant à celui de don Pèdre.» Malgré ces burlesques sottises, ce roman fut mis à l'index en France, à cause de son titre, et on le rechercha beaucoup, parce qu'on le connaissait peu[5].
[5] Cet ouvrage est très-rare; la Bibliothèque du roi n'en a qu'un exemplaire provenant de la Bibliothèque particulière de Choisy-le-Roi, lequel n'a pu être classé parmi les romans inscrits au Catalogue imprimé en 1750.
L'avertissement est plus curieux que le livre: l'auteur suppose avoir trouvé, dans un coffre nageant sur l'eau, près du Pont-Neuf, le manuscrit qu'il publie d'après le texte espagnol, et voici comment il explique le mystère qui couvrait la tradition sur laquelle il a fondé son roman: «L'histoire du Masque de Fer contient des faits si extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'on désirerait de connaître les personnages qui y sont dépeintes. Il y a lieu de croire qu'on n'est privé de cette connaissance que parce que nous vivons dans un siècle dont la politesse ne permet pas de faire assez d'honneur au despotisme et à la tyrannie pour nommer ceux qui en ont fait usage.» Après ce beau raisonnement, le chevalier de Mouhy ne cite pas moins de quatre masques de fer, en Turquie, en Écosse, en Espagne et en Suède. Celui qu'il place dans le château des Sept-Tours, à Constantinople, était le frère d'un empereur turc qui, pour empêcher que la douleur et la majesté empreintes sur les traits du prisonnier ne séduisissent ses gardes, «lui couvrit le visage d'un masque de fer fabriqué et trempé de telle sorte qu'il n'était pas possible au plus habile ouvrier de parvenir à le rompre ni à l'ouvrir.» On voit dans ce conte le germe du système qui fit plus tard de l'homme au masque un frère aîné de Louis