‹ L'homme au masque de ferChapitre 12 sur 17 · II.

II.

L'anecdote de l'assiette d'argent, que Voltaire emprunta aux Mémoires de Perse, est rapportée d'une autre manière par le père Papon, dans le Voyage en Provence. Ici, ce n'est plus un pêcheur ni un esclave, mais un frater; ce n'est plus une assiette, mais une chemise très-fine, sur laquelle le prisonnier aurait écrit d'un bout à l'autre.

L'origine de cette anecdote n'existe-t-elle pas dans ces passages de deux lettres de Louvois à Saint-Mars? «Votre lettre m'a été rendue avec le nouveau mouchoir sur lequel il y a de l'écriture de M. Fouquet.» (18 décembre 1665.) «Vous pouvez lui déclarer que s'il emploie encore son linge de table à faire du papier, il ne doit pas être surpris si vous ne lui en donnez plus. Il me semble qu'il n'est pas fort difficile de s'apercevoir s'il en consomme à cet usage, puisqu'il n'y a qu'à le donner par compte à ses valets et les obliger à le rendre par compte aussi, et quand il en manquera, ce sera une marque infaillible qu'il s'en sera servi.» (21 novembre 1667.)

Fouquet, qui écrivait sur son linge, pouvait bien imaginer d'écrire sur sa vaisselle. Ce fut peut-être dans cette intention qu'il demanda et obtint de faire faire des assiettes et une salière, avec deux flambeaux d'argent qui avaient été brisés dans l'explosion de la poudrière. (7 août 1665.)

Le père Papon apprit d'un vieil officier de l'île de Sainte-Marguerite, qu'une femme du village de Mongins vint se présenter à Saint-Mars pour être admise en qualité de servante auprès du prisonnier inconnu, mais qu'elle refusa de se condamner à une captivité lucrative, lorsqu'on lui eut annoncé que cette captivité serait perpétuelle.

N'est-ce pas là cette mesure prise à l'égard des valets de Fouquet, lesquels ne devaient sortir de sa prison que par la mort? Peut-être la femme que Saint-Mars voulait prendre à gages n'est-elle autre que la blanchisseuse qu'on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet qui mettait de l'écriture partout, même sur ses rubans et la doublure de son pourpoint, tellement qu'on fut obligé de l'habiller d'une couleur sombre et de ne lui donner que des rubans noirs (lettre de Louvois du 14 février 1667). On se souvient que, selon M. de Palteau, le prisonnier était toujours vêtu de brun.

Le père Papon ouït dire encore que le valet du prisonnier étant mort dans la chambre de son maître, un officier de Saint-Mars alla lui-même, la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetière: un valet de Fouquet, emprisonné comme lui à perpétuité, mourut aussi au mois de février 1680 (lettre de Louvois du 12 mars de cette année-là). Les faits qui s'étaient passés à Pignerol durent avoir un écho aux îles Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transféra son ancien prisonnier.

Quant aux égards que Louvois montrait pour le Masque de Fer, en se découvrant devant lui, on peut penser que ce ministre, malgré son orgueil, accordait ces marques de déférence au malheur et à la vieillesse, s'il se rencontra jamais avec Fouquet dans un des voyages rapides et mystérieux qu'il faisait souvent.

«Il a quelquefois visité une partie de la France, quand le bruit de son départ commence à être semé, dit le Mercure galant du mois de mai 1680 (un mois après la prétendue mort de Fouquet! On a des motifs de croire que Louvois était allé à Pignerol); et comme dans son retour il devance ordinairement les plus prompts courriers, ceux qui se plaisent à raisonner perdent leurs mesures.»

Le Mercure galant du mois de juin laisse encore mieux pénétrer l'objet de ce voyage qui conduisit sans doute le ministre à Pignerol: «M. de Louvois est de retour à Fontainebleau après avoir parcouru beaucoup de pays. Vous savez jusqu'où le zèle qu'il a pour le service du roi l'emporte et avec quelle rapidité on le voit agir pour les intérêts de l'état. Son voyage n'a pas tant été pour le besoin qu'il avait des eaux de Barège, que pour voir les travaux de quelques places où les grandes lumières qu'il a sur toute chose rendaient sa présence nécessaire.» Voilà, ce me semble, en quelle occasion Louvois se découvrit devant le Masque de Fer.

Louvois, dans ses lettres à Saint-Mars, ne s'exprime jamais qu'avec beaucoup de politesse en parlant de Fouquet: «Vous pouvez lui dire que j'ai fait, jusqu'à présent, tout ce qui a pu dépendre de moi pour lui rendre service dans les choses où je l'ai pu sans blesser mon devoir, et que je continuerai avec plaisir.» (30 janvier 1673.) «Je vous prie de faire à M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses honnêtetés.» (26 décembre 1677.) Voilà bien un salut par écrit.

Les beaux habits, le linge fin, les livres, tout ce qu'on prodiguait au prisonnier masqué pour lui rendre la vie moins pénible, n'étaient pas non plus refusés à Fouquet: l'ameublement de sa seconde chambre à Pignerol coûta plus de douze cents livres (lettre de Louvois, 20 février 1665); les habits et le linge que Saint-Mars lui fournit en treize mois coûtèrent, d'une part 1042 livres, et de l'autre, 1646 livres (lettres de Louvois, 12 décembre 1665 et 22 février 1666); Fouquet avait des flambeaux d'argent (lettre de Louvois, 7 août 1665); on renouvela plusieurs fois son ameublement et ses tapis pendant seize ans de prison; il avait par an deux habits neufs, l'un d'hiver et l'autre d'été; on lui achetait la plupart des livres qu'il désirait: «Vous avez bien fait, écrit Louvois à Saint-Mars, de lui donner les choses nécessaires pour contribuer à son divertissement; mais vous devez toujours prendre vos précautions pour la sûreté de sa garde.» (21 février 1669.)

Fouquet, dans le désoeuvrement d'une si longue captivité, était bien capable d'imiter l'homme au masque, qui, selon le rapport de Lagrange-Chancel, s'amusait à épiler sa barbe avec des pinces d'acier; non-seulement Fouquet apprenait le latin et la pharmacie à ses domestiques[87], composait des vers pieux à l'aide du Dictionnaire des rimes françaises, imaginait des onguens et des remèdes pour différens maux[88], mais encore il se livrait on ne sait à quelles occupations frivoles qui faisaient dire à Louvois, le 16 juin 1666: «Cette occupation marque bien l'oisiveté dans laquelle il se trouve présentement. Il ne faut pas s'étonner qu'un homme qui a eu une longue habitude du travail s'applique à de petites choses pour s'occuper[89].»

[87] Histoire de la détention de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun, par M. Delort, en tête de l'Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres, p. 33.

[88] Fouquet avait appris de sa mère, auteur du célèbre Recueil de recettes choisies tant de fois réimprimé depuis l'édition originale de 1675, une foule de recettes singulières. Louvois, ayant mal aux yeux, lui fit demander de l'eau de casselunette et un Mémoire de la manière dont elle se fait (lettres du 13 juin et 5 juillet 1678).

[89] Ne doit-on pas rapporter à ce passage la célèbre histoire de l'araignée que tant de biographes ont introduite à tort dans la captivité de Pellisson, et dont Renneville, mieux instruit des traditions de la Bastille, a fait honneur au comte de Lauzun, trop léger et trop insouciant néanmoins pour se créer des occupations de cette espèce? Ce serait donc Fouquet et non Lauzun, à qui nous attribuerions cette touchante anecdote: «Sans livres, sans occupation, n'étant visité que de son barbare surveillant, lorsqu'il lui portait du pain, le comte (Fouquet) ne sachant à quoi s'amuser, avait appris à une petite araignée à descendre dans sa main pour y prendre du pain qu'il lui tendait. Un jour Saint-Mars entra dans le moment que le comte était dans cette amusante occupation avec son araignée; il lui fit le détail de ce beau divertissement, et ce brutal, voyant que le comte y prenait une espèce de plaisir, lui écrasa l'araignée dans la main en lui disant que les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertissement.» Inquisition française ou Histoire de la Bastille, t. 1, p. 74.

On pourrait encore appliquer à Fouquet une partie de ce que la tradition nous fait connaître de la taille, de l'air majestueux, de la voix intéressante et même de l'esprit vif et orné du prisonnier masqué.

Fouquet n'était pas beau de visage, il est vrai; mais l'abbé de Choisy, dans ses Mémoires[90] nous le montre «savant dans le droit, et même dans les belles-lettres; la conversation légère, les manières aisées et nobles; répondant toujours des choses agréables.» Bussy-Rabutin ne le juge pas autrement, et avoue à contre-coeur qu'il avait l'esprit fin et délicat[91]. Ses portraits lui donnent une figure spirituelle, un regard fier, une superbe chevelure: en un mot, sa bourse n'était pas le seul aimant qui lui gagnât les coeurs, puisque Mme de Sévigné, qu'il avait courtisée sans succès comme amant, l'estimait assez pour en faire un ami.

[90] Collection Petitot, t. 63 de la seconde série, p. 210.

[91] Mémoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy, éd. de 1696, in-12, t. 2, p. 428.

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