L'EUROPE AUCUN PERSONNAGE CONSIDÉRABLE.»
Cette réflexion si juste et si lumineuse ne frappa personne; mais tout le monde était saisi d'étonnement et de terreur en lisant ce petit roman, écrit de manière à faire désirer qu'on le complétât bientôt.
Le Siècle de Louis XIV fut surtout recherché à cause de ces deux pages relatives au Masque de Fer, que Voltaire augmenta de nouveaux détails dans les éditions suivantes, publiées en 1753 et 1760. Il n'eut garde d'omettre une anecdote dont il était peut-être l'inventeur:
«Ce prisonnier était sans doute un homme considérable, car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans l'île de Sainte-Marguerite: le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et ensuite se retirait, après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presque au pied de la tour. Un pêcheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette et la rapporta au gouverneur. Celui-ci, étonné, demanda au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver, personne ne l'a vue.» Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire!» Voltaire ajouta, en 1760, pour justifier cet emprunt aux Mémoires de Perse: «Parmi les personnes qui ont eu connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très-digne de foi, qui vit encore.» Il voulait désigner sans doute le duc de Richelieu, car s'il entendait parler d'un témoin oculaire, ce témoin aurait eu au moins quatre-vingt-dix ans, le prisonnier masqué ayant quitté en 1698 l'île de Sainte-Marguerite, où l'événement eut lieu.
De ce moment, le fait du Masque de Fer passa pour constant, appuyé par l'autorité de Voltaire, de M. de Bernaville, du duc de La Feuillade, et du ministre Chamillard; mais quel était le personnage caché sous ce masque?
La Beaumelle, qui avait rencontré Voltaire à la cour du roi de Prusse, et qui n'attendait qu'une occasion de déclarer la guerre à ce despote littéraire, imagina de critiquer le Siècle de Louis XIV, parce qu'il connaissait à fond cette époque, peinte avec goût et jugée un peu superficiellement par Voltaire. La Beaumelle mit donc au jour, en 1753, ses Notes sur le Siècle de Louis XIV, in-8º, dans lesquelles il ne manqua pas de dire que l'histoire du Masque de Fer était tirée des Mémoires de Perse.
L'année précédente, un autre critique, Clément, moins savant, mais plus fin que La Beaumelle, avait répondu de même à la prétention de Voltaire, qui se donnait partout comme le premier révélateur du Masque de Fer. «M. de Voltaire, disaient les Nouvelles littéraires du mois de mai 1752, se trompe quand il dit que tous les historiens ont ignoré ce fait. Vous le trouverez un peu différemment conté, et d'environ vingt ans plus jeune, dans les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de Perse, publiés il y a huit ou neuf ans. Mais de qui s'agit-il? Suivant l'auteur des Mémoires, c'est de M. le comte de Vermandois. Le récit de M. de Voltaire ne souffre point cette explication et ne s'en permet aucune. Reste à savoir lequel des deux est le plus sûr: pour moi, je crois en M. de Voltaire[11].»
[11] Cinq Années littéraires, ou Nouvelles littéraires des années 1748, 1749, 1750, 1751 et 1752, t. 2, lettre 99.
La Réfutation des Notes de La Beaumelle[12] ne se fit pas attendre, et Voltaire prit à coeur de montrer qu'il était mieux instruit que personne sur le Masque de Fer. Voltaire, qui avait fait sonner bien haut la nouveauté de l'anecdote, convint qu'elle se trouvait dans les Mémoires de Perse, libelle obscur et méprisable où les événemens sont déguisés ainsi que les noms propres; mais il prétendit que son ouvrage était composé en partie long-temps avant ces Mémoires, qui n'ont paru qu'en 1745, et il n'eut pas de peine à les réfuter en ce que le conte de Giafer renfermait de contraire à la vérité historique et chronologique. Depuis la publication des Mémoires de Perse, Voltaire avait rassemblé des renseignemens plus positifs, entre autres, la date de la mort du prisonnier, avec laquelle on ne pouvait accorder une visite du régent à la Bastille[13].
[12] Réimprimée sous le titre de Supplément au Siècle de Louis XIV, dans toutes les éditions de Voltaire.
[13] La négation expresse de Voltaire, qui dit que le duc d'Orléans n'alla jamais à la Bastille, est pourtant contredite par un manuscrit trouvé dans ce château et imprimé en tête de la première livraison de la Bastille dévoilée; on y lit ce qui suit: «Du temps de la régence, j'ai vu entrer dans la cour de l'intérieur du château M. le duc de Lorraine et M. le duc d'Orléans, accompagnés d'un seigneur de la cour, dont il ne me souvient pas du nom.»
Voltaire, dans cette Réfutation du livre de La Beaumelle, avoua pourtant qu'il était surpris de trouver dans les Mémoires de Perse une anecdote très-vraie parmi tant de faussetés. Il crut devoir nommer encore quelques personnes recommandables, pour constater l'authenticité des documens qu'il avait eus, notamment au sujet de l'assiette d'argent trouvée par un pêcheur: M. Riousse, ancien commissaire des guerres à Cannes, avait été, dans sa jeunesse, témoin de la translation du prisonnier masqué à la Bastille; le marquis d'Argens assurait qu'en Provence, les aventures de ce prisonnier étaient publiques, et qu'il avait entendu conter l'histoire de l'assiette aux hommes les plus considérables de la province; M. Marsolan, chirurgien du duc de Richelieu, et gendre du vieux médecin de la Bastille, se faisait garant des faits racontés par son beau-père; MM. de La Feuillade et de Caumartin avaient appris de la bouche même de Chamillard l'existence de l'homme au masque; enfin le témoignage des vieillards qui en avaient entendu parler aux ministres rendait ce fait, fondé sur des ouï-dire, plus authentique qu'aucun autre fait particulier des quatre cents premières années de l'histoire romaine.
Voltaire, pour tenir en haleine la curiosité de ses lecteurs, niait que ce prisonnier fût le comte de Vermandois, mort de la petite-vérole au camp de Courtray, en 1683; ou le duc de Beaufort, tué par les Turcs, qui lui avaient coupé la tête au siége de Candie, en 1669. Mais, au lieu d'opposer son opinion personnelle à ces deux opinions qui avaient cours alors, il se bornait à ouvrir une nouvelle porte aux conjectures, par ce paragraphe dont tous les mots veulent être pesés pour en définir le véritable sens: «M. de Chamillard disait quelquefois, pour se débarrasser des questions pressantes du dernier maréchal de La Feuillade et de M. de Caumartin, que C'ÉTAIT UN HOMME QUI AVAIT TOUS LES SECRETS DE M. FOUQUET. Il avouait donc au moins, par là, que cet inconnu avait été enlevé quelque temps après la mort du cardinal Mazarin. Or, pourquoi des précautions si inouies pour un confident de M. Fouquet, pour un subalterne? QU'ON SONGE QU'IL NE DISPARUT EN CE TEMPS-LA AUCUN HOMME CONSIDÉRABLE. Il est donc clair que c'était un prisonnier de la plus grande importance?»
C'était la seconde fois que Voltaire appuyait sur l'impossibilité de faire coïncider le commencement de la captivité du Masque de Fer avec la disparition d'un homme considérable. C'était la première fois qu'il nommait Fouquet dans la discussion de cet événement, et il le nommait en répétant les paroles de M. de Chamillard, le dernier ministre qui eût cet étrange secret! Mais personne n'y prit garde, et on ne pensa pas même à tirer une nouvelle induction de la place que Voltaire avait assignée dans le Siècle de Louis XIV à la disgrâce de Fouquet, immédiatement après l'anecdote du Masque de Fer.
Le judicieux Prosper Marchand, qui réunissait alors les matériaux de son Dictionnaire historique publié en 1756, deux ans après sa mort, regarda le récit fait dans le Siècle de Louis XIV comme une reproduction de celui des Mémoires de Perse, revue, augmentée et retranchée à divers égards[14].
[14] Dictionnaire historique de Prosper Marchand, p. 143.
La critique avait commencé à retourner en tous sens le champ fertile des conjectures historiques. On écarta bientôt la première interprétation qui avait tenté de reconnaître le comte de Vermandois dans le Masque de Fer, et quelques savans de Hollande se réunirent pour accréditer un paradoxe basé, tant bien que mal, sur l'histoire: ils avancèrent que le prisonnier masqué était certainement un jeune seigneur étranger, gentilhomme de la chambre d'Anne d'Autriche, et véritable père de Louis XIV.
La source de cette singulière et scandaleuse anecdote semble avoir été un petit livre assez rare, imprimé à Cologne, chez Pierre Marteau, en 1692, in-12, sous ce titre: les amours d'Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII, avec M. le C. D. R., le véritable père de Louis XIV, roi de France; où l'on voit au long comment on s'y prit pour donner un héritier à la couronne, les ressorts qu'on fit jouer pour cela, et enfin le dénouement de cette comédie. La troisième édition de ce libelle, imprimée en 1696, porte sur son titre: Cardinal de Richelieu, au lieu des trois lettres C. D. R. Mais il est facile de se convaincre, à la lecture de l'ouvrage, qu'un imprimeur ignorant a mal traduit ces initiales, puisque le ministre joue dans l'ouvrage un rôle bien distinct de celui de père[15]. On a donc pensé que le C. D. R. signifiait le comte de Rivière[16], et que ce comte pouvait être le Giafer des Mémoires de Perse.
[15] Il y a eu cinq éditions de ce libelle en 1692, 1693, 1696, 1722, 1738; celle de 1696 est la seule dont le litre porte le nom du cardinal de Richelieu.
[16] N'est-ce pas plutôt le Comte de Rochefort, dont les Mémoires, rédigés par Sandras de Courtilz, offrent aussi ces initiales: C. D. R.?
En effet, le roman des Amours d'Anne d'Autriche avait tout ce qu'il fallait d'extraordinaire pour servir d'introduction aux malheurs du prisonnier inconnu. L'auteur, dont la plume était aux gages du roi Guillaume, comme tous les libellistes hollandais de cette époque, annonce, dans son Avis au Lecteur, qu'il veut développer le grand mystère d'iniquité de la véritable origine de Louis XIV: «Quoique cette relation, dit-il, soit ici quelque chose d'assez nouveau et d'assez inconnu, elle n'est rien moins que cela en France. La froideur reconnue de Louis XIII, la naissance extraordinaire de Louis-Dieudonné, ainsi nommé parce qu'il naquit après vingt-trois ans de mariage stérile, sans compter plusieurs autres circonstances remarquables, prouvent si clairement et d'une manière si convaincante cette génération empruntée, qu'il faut avoir une effronterie extrême pour prétendre qu'elle soit la production du prince qui passe pour en être le père. Les fameuses barricades de Paris et la formidable révolte qui se fit contre Louis XIV à son avènement au trône, et qui fut soutenue par des chefs si distingués, publièrent si hautement sa naissance illégitime, que tout le monde en parlait; et comme la raison le confirmait, à peine y avait-il quelqu'un qui eût des doutes et des scrupules là-dessus.» Cet auteur, sous l'anonyme duquel on trouverait peut-être le fameux Sandras de Courtilz[17], avait pourtant tiré de son imagination la fable de son livre, qu'il essaie dans sa préface de mettre sur le compte de l'histoire.
[17] M. Leber attribue ce livre à un sieur Le Noble, autre que l'auteur des satires contre le roi Guillaume, puisque l'Avis au lecteur fulmine contre les derniers ouvrages du Noble. Voyez le Supplément au Manuel du libraire, par M. Brunet, t. 1, p. 49.
Voici cette fable assez habilement conçue:
Le cardinal de Richelieu, glorieux de voir sa nièce Parisiatis (Mme de Combalet) aimée de Gaston, duc d'Orléans, frère du roi, propose à ce prince la main de cette belle personne; mais Gaston, indigné de tant d'orgueil chez le premier ministre, répond par un soufflet à cette offre de mariage. Le cardinal et sa nièce ne rêvent plus que vengeance, et le père Joseph, capucin, leur inspire le projet de frustrer Gaston de la couronne que lui promettait l'impuissance de Louis XIII. En conséquence, ils introduisent, la nuit, dans la chambre de la reine, un jeune homme, le C. D. R., qui était amoureux, sans espoir, de la femme de son roi. Anne d'Autriche, qui avait remarqué cet amant tendre et discret, le reconnaît à ses façons de faire, et lui oppose peu de résistance; ensuite elle va révéler au cardinal ce qui s'est passé: «Eh bien! lui dit-elle, vous ayez gagné votre méchante cause; mais prenez-y garde, monsieur le prélat, et faites en sorte que je trouve cette miséricorde et cette bonté céleste dont vous m'ayez flattée par vos pieux sophismes. Ayez soin de mon ame, je vous en charge; car je me suis abandonnée!» Cet excessif débordement de vie continuant, la bienheureuse nouvelle de la grossesse de la reine ne fut pas long-temps à se débiter dans le royaume. Ainsi naquit Louis XIV, fils de Louis XIII, par voie de transsubstantiation. Quant à l'instrument docile de ce miracle, le libelliste n'en parle que dans une note où il annonce que «si cette histoire plaît au public, on ne tardera pas à donner la Suite, qui contient la fatale catastrophe du C. de R., et la fin de ses plaisirs qui lui coûtèrent cher.»
Cette Suite n'a point paru, mais on a prétendu que la fatale catastrophe devait être la découverte de l'amant de la reine par Louis XIII, et l'enlèvement de ce seigneur masqué et emprisonné. Alors, à quoi bon un masque? Mieux eût valu un bâillon pour l'honneur du mari et du fils.
L'autorité de ce pamphlet orangiste n'était point assez imposante pour accréditer en France une opinion qui entachait de bâtardise la gloire de Louis-le-Grand; la critique dédaigna donc de s'en servir, et préféra s'attacher au système, plus honnête pour la dynastie des Bourbons, mais aussi peu vraisemblable, qui représentait le duc de Beaufort comme le prisonnier inconnu de l'île Sainte-Marguerite, malgré les dénégations formelles de Voltaire.
Lenglet Dufresnoy, qui ne perdait jamais une occasion de jeter dans la publicité un paradoxe hardi, et qui d'ailleurs avait pu dans ses fréquens voyages à la Bastille recueillir le souvenir du Masque de Fer, en dit quelques mots dans son Plan de l'histoire générale et particulière de la Monarchie française, publié en 1754. C'est au sujet de la disparition du duc de Beaufort devant Candie (t. 3, p. 268 et 269), qu'il rappelle l'anecdote singulière à laquelle donnèrent lieu les doutes existant sur la mort de ce prince. Après avoir raconté ce qu'on savait du prisonnier masqué, il ajoute cette réflexion: «Quelle raison y avait-il d'user de tant de mystère pour le duc de Beaufort?» Il mentionne ensuite l'opinion qui attribuait cette anecdote au comte de Vermandois «pour de prétendues causes rapportées dans les Anecdotes persanes; mais je pense, dit-il, que cela vient de plus haut; sur quoi il y aurait bien des particularités à examiner. Ce prisonnier fut inhumé non à Saint-Paul, mais aux Célestins.» Cette assertion erronée prouve l'incertitude qui régnait encore à cette époque pour les faits principaux de la captivité du Masque de Fer. Lenglet Dufresnoy ne cite pas Voltaire comme le premier qui eût parlé de l'anecdote, et Voltaire lui garda sans doute rancune de cet oubli, puisqu'il traita depuis avec un injuste mépris le très-savant auteur de la Méthode pour étudier l'histoire[18].
[18] Voyez, dans les OEuvres de Voltaire, Doutes sur quelques points de l'Histoire de l'Empire; Mélanges historiques; Correspondance générale.
Voltaire rencontra un adversaire plus redoutable dans Lagrange-Chancel. Ce vieux satirique, qui devait à ses Philippiques l'avantage d'avoir puisé quelques documens traditionnels aux lieux mêmes où le prisonnier inconnu avait habité vingt ans avant lui, écrivit, du fond de son château d'Antoniat en Périgord, une lettre publiée dans l'Année littéraire de 1759 (t. 3, p. 188), pour réfuter certains points de la narration du Siècle de Louis XIV.
Cette lettre, que le nom de son auteur, alors âgé de quatre-vingt-neuf ans, fit lire avidement, participait à la haine de Fréron contre Voltaire, et n'avait pas d'autre but que de contredire celui-ci, en révélant des particularités «qu'un historien plus exact dans ses recherches que M. de Voltaire aurait pu savoir, s'il s'était donné la peine de s'en instruire.» L'intention de Lagrange-Chancel était, disait-il, «d'arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa fantaisie, sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation par le merveilleux joint à l'air de vérité qu'on admire dans la plupart de ses écrits;» mais ce ton dur et tranchant contrastait avec la pauvreté des faits que le libelliste avait rapportés de sa prison aux îles Sainte-Marguerite.
Il disait que M. de Lamotte-Guérin, gouverneur de ces îles, du temps qu'il y était détenu (en 1718), lui avait assuré que le prisonnier était le duc de Beaufort, amiral de France, qu'on croyait mort au siége de Candie, et qui fut traité de la sorte parce qu'il paraissait dangereux à Colbert et qu'il traversait les opérations de ce ministre, chargé du département de la marine. Beaufort en effet eut pour successeur à l'amirauté le comte de Vermandois alors âgé de vingt-deux mois.
Les ouï-dires que citait Lagrange-Chancel, sur la foi de plusieurs contemporains de sa captivité, étaient peu dignes de balancer la version adoptée par Voltaire: comme Voltaire, Lagrange-Chancel raconte que le commandant Saint-Mars avait de grands égards pour son prisonnier, le servait lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi riches qu'il le désirait; mais le prisonnier était obligé, sur peine de la vie, de ne paraître qu'avec son masque de fer en présence du médecin ou du chirurgien, dans les maladies où il avait besoin d'eux; pour toute récréation, lorsqu'il était seul, il pouvait s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier très-luisantes et très-polies. Lagrange-Chancel avait vu une de ces pincettes entre les mains du sieur de Formanoir, neveu de Saint-Mars, et lieutenant de la compagnie franche des îles Sainte-Marguerite.
Suivant plusieurs personnes, on aurait entendu, lors du départ de Saint-Mars pour la Bastille, le colloque suivant: «Est-ce que le roi en veut à ma vie? dit le prétendu duc du Beaufort qui portait son masque de fer.--Non, mon prince, reprit Saint-Mars, votre vie est en sûreté: vous n'avez qu'à vous laisser conduire.»
Enfin, le nommé Dubuisson, caissier du célèbre Samuel Bernard, avait été détenu aux îles Sainte-Marguerite en même temps que le Masque de Fer, et occupait avec d'autres prisonniers une chambre précisément au-dessus de celle de cet inconnu. Ce Dubuisson conta depuis à Lagrange-Chancel, que ses camarades de prison étaient parvenus, par le trou de la cheminée, à s'entretenir avec le mystérieux voisin et à se communiquer leurs pensées; mais que ceux-ci, lui ayant demandé la cause de sa détention si rigoureuse, ne purent le faire expliquer là-dessus, car il leur répondit que, s'il révélait son nom, on lui ôterait la vie ainsi qu'à toutes les personnes qui sauraient son secret. Voilà un prisonnier-d'état bien gardé! Les conversations par les cheminées étaient fort en usage à la Bastille; mais on devait prendre plus de précautions pour un homme dont il importait tant de cacher le nom.
Voltaire eût probablement relevé les critiques acerbes de cette lettre, si Lagrange-Chancel n'était mort la même année[19]; mais il se promit de faire payer les frais de la guerre à Fréron, qu'il immola en plein théâtre, en 1760, dans la comédie de l'Écossaise: il connaissait toutes les menées que Fréron avait faites pour lui enlever sa découverte du Masque de Fer. Voltaire rentra une dernière fois dans la lice, après que Saint-Foix et le père Griffet y furent descendus armés de citations irrécusables; mais ce ne fut pas pour se mesurer avec eux: semblable à un combattant qui dédaigne un adversaire trop aisé à vaincre, et reste immobile malgré tous les défis qu'on lui adresse, il se contenta de faire cette déclaration: «L'auteur du Siècle de Louis XIV est le premier qui ait parlé de l'homme au masque de fer dans une histoire avérée. C'est qu'il était très-instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité et qui n'est que trop véritable[20].» Voltaire tenait à honneur d'avoir le premier livré à l'opinion publique et incorporé dans l'histoire la précieuse confidence du maréchal de Richelieu.
[19] La Biographie universelle, comme la France littéraire et d'autres ouvrages contemporains, place cette mort sous la date du 5 décembre 1758; mais comment aurait-il écrit à Fréron en 1759? Son éloge nécrologique se trouve dans le huitième volume de l'Année littéraire de 1759. D'après ces rapprochemens, on pourrait bien croire que la lettre posthume fut supposée par Fréron.
[20] L'Anecdote sur l'Homme au Masque de fer, dans laquelle se trouve cette déclaration, ne fut ajoutée à l'article Ana que dans les éditions du Dictionnaire philosophique postérieures à la publication de l'ouvrage du Père Griffet (1769).
En 1768, le paradoxe s'empara encore du Masque de fer: ce fut Fréron, qui, tout meurtri des coups terribles que son ennemi lui avait portés en face dans l'Écossaise, lança contre Voltaire un nouveau champion, plus redoutable que Lagrange-Chancel, dans l'espoir d'amener une grande querelle où l'auteur du Siècle de Louis XIV aurait le dessous: le Masque de fer était une sorte d'appât bien capable d'attirer Voltaire dans une embuscade où Poullain de Saint-Foix l'eût mis à mal, avec ce caractère irascible et provocateur qui faisait l'effroi de la basse littérature.
Saint-Foix, par une lettre insérée dans l'Année littéraire (1768, t. 4), essaya de faire valoir une hypothèse qui avait du moins le mérite de la singularité, et qui réussit à ce titre auprès des amis du merveilleux: il imagina que le prisonnier masqué était le duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, condamné pour crime de rébellion et décapité à Londres le 15 juillet 1685.
Cette idée bizarre lui vint d'un passage de l'Histoire d'Angleterre, par Hume, d'après lequel on voit en effet que le bruit courut à Londres que le duc de Monmouth était sauvé, et qu'un de ses partisans, qui lui ressemblait beaucoup, avait consenti à mourir à sa place, pendant que le véritable condamné, secrètement transféré en France, devait y subir une prison perpétuelle.
Saint-Foix citait à l'appui de son système un petit ouvrage anonyme de la même famille que les Amours d'Anne d'Autriche, sans toutefois vouloir accorder une confiance aveugle aux Amours de Charles II et de Jacques II, rois d'Angleterre, quoique l'auteur ait mis ces paroles dans la bouche du Colonel Skelton, ancien gouverneur de la tour de Londres: «La nuit d'après la prétendue exécution du duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le tirer de la tour; on lui couvrit la tête d'une espèce de capuchon, et le roi et les trois hommes entrèrent avec lui dans un carrosse.» Saint-Foix invoquait un témoignage plus respectable: Le père Tournemine étant allé avec le père Saunders, confesseur de Jacques II, rendre visite à la duchesse de Portsmouth après la mort de ce prince, la duchesse eut occasion de dire qu'elle reprocherait toujours au roi Jacques d'avoir laissé exécuter le duc de Monmouth au mépris du serment qu'il avait fait sur l'hostie, près du lit de mort de Charles II, qui lui recommanda de ne jamais ôter la vie à son frère naturel, même en cas de révolte; le père Saunders reprit avec vivacité: «Le roi Jacques a tenu son serment!»
Deux circonstances moins importantes semblaient à Saint-Foix propres à fortifier son opinion et à fixer celle du public. Un chirurgien anglais, nommé Nelaton, qui allait tous les matins au café Procope, rendez-vous habituel des gens de lettres, avait souvent raconté qu'étant premier garçon chez un chirurgien près de la porte Saint-Antoine, on l'envoya chercher pour une saignée, et qu'on le mena à la Bastille; que le gouverneur l'introduisit dans une chambre où était un prisonnier qui se plaignait de grands maux de tête; que ce prisonnier avait l'accent anglais, était vêtu d'une robe de chambre jaune et noire à grandes fleurs d'or et ne montrait pas son visage caché par une longue serviette nouée derrière le cou. Mais on ne peut prendre cette serviette pour un masque de fer, et l'on sait que les prisonniers de la Bastille n'avaient aucune communication avec les personnes du dehors sans un ordre signé du ministre; d'ailleurs, il y avait un chirurgien, un médecin et un apothicaire attachés au service de la prison et y demeurant: le viatique même n'entrait à la Bastille qu'avec la permission du lieutenant de police[21].
[21] Voyez Observations concernant les usages et règles du château royal de la Bastille, 1re livraison de la Bastille dévoilée.
Saint-Foix admettait aussi légèrement un bruit répandu autrefois en Provence où l'on avait parlé d'un prince nommé Macmouth, enfermé dans la citadelle de l'île de Sainte-Marguerite et gardé avec beaucoup de précautions. L'identité du nom de Macmouth avec celui de Monmouth aurait été une présomption favorable à ce système, si l'on eût constaté l'époque où ce bruit avait circulé; aujourd'hui nous pouvons l'expliquer par une autre captivité postérieure[22] à celle du Masque de Fer.
[22] Celle du patriarche arménien Arwedicks; voyez la suite de cette Histoire.
Ce roman, soutenu par l'imperturbable aplomb de Saint-Foix et par l'élégance maniérée de son style, eut beaucoup de vogue et raviva la discussion qui durait depuis vingt-trois ans et qui changeait de terrain tous les jours, sans que la victoire penchât d'aucun côté.
Un partisan du nouveau système l'appuya par des remarques insérées dans le Journal Encyclopédique (1768, novembre, p. 112), et tira ses inductions d'un petit libelle anonyme qui contient la relation du supplice de Monmouth: les Révolutions d'Angleterre sous le règne de Jacques II, Amsterdam, 1680, in-12, ajoutaient peu de valeur à l'opinion de Saint-Foix.
Cependant Saint-Foix, ce fougueux et pétulant batailleur qui maniait aussi volontiers l'épée que la plume, ne rencontra pas d'abord de contradiction dans son paradoxe; seulement un M. de Palteau, sans doute petit-neveu de Saint-Mars[23] et seigneur de la terre de Palteau en Champagne, qui avait appartenu à son grand-oncle, publia dans le volume suivant de l'Année littéraire quelques traditions de famille, qu'il avait déjà transmises à Voltaire, sans que celui-ci jugeât le moment venu d'en faire usage. M. de Palteau, dont l'avis était d'un grand poids dans ce débat, s'appuyait de l'autorité d'un de ses parens, le sieur de Blainvilliers, officier d'infanterie qui avait accès chez M. de Saint-Mars à Pignerol et aux îles Sainte-Marguerite: les correspondances de Saint-Mars avec Louvois, publiées depuis, et les titres de la maison de Palteau[24], font foi de l'existence de cet officier en 1670; mais il était mort long-temps avant que l'anecdote du Masque de fer fût publique.
[23] Il devait être fils de Guillaume de Formanoir, neveu de Saint-Mars; ce Formanoir, qu'on nommait Corbé à la Bastille, parce que son nom de terre était Corbest, hérita d'une partie des biens immenses de son oncle: «Il s'est retiré, dit l'Histoire de la Bastille par Renneville, dans une des terres que son oncle avait achetées près de Villeneuve-le-Roi, en Bourgogne, en changeant son nom infâme de Corbé en celui de Palletot (Palteau), qui est aussi celui de la terre.» T. 5, p. 406.
[24] Je rapporterai plus loin les énoncés de ces titres que je dois à l'obligeance de M. Ed. Barbier d'Aucourt, référendaire honoraire, propriétaire actuel du domaine de Blainvilliers, près Montfort l'Amaury.
Selon les confidences de Blainvilliers à M. de Palteau, l'homme au masque était connu sous le nom de Latour dans ses différentes prisons; mais rien n'indiquait que son masque fût de fer et à ressorts; il avait toujours ce masque sur de visage dans ses promenades (sans doute sur les plate-formes ou les boulevarts de la forteresse) ou lorsqu'il était obligé de paraître devant quelque étranger; il était toujours vêtu de brun, portait de beau linge et obtenait des livres et tout ce qu'on peut accorder à un prisonnier; le gouverneur et les officiers restaient debout devant lui et découverts jusqu'à ce qu'il les fît couvrir et asseoir; ceux-ci allaient souvent lui tenir compagnie et manger avec lui. Quand il mourut en 1704 (il fallait dire 1703), on mit dans le cercueil des drogues pour consumer le corps.
Cette lettre contient deux passages qui fixèrent alors l'attention, mais qui ne sont pas également dignes de foi.
Le sieur de Blainvilliers, curieux de voir à visage découvert le prisonnier avec lequel il dînait et parlait souvent aux îles Sainte-Marguerite, puisqu'il fut lieutenant de la compagnie franche pour la garde des prisonniers, avait pris, racontait-il, les habits d'une sentinelle qu'on plaçait dans une galerie sous les fenêtres de la prison de Latour, et était resté toute une nuit à examiner l'inconnu qui se promenait sans masque par sa chambre: cet homme, blanc de visage, grand et bien fait de corps, quoiqu'il eût la jambe un peu trop fournie par le bas, semblait être dans la force de l'âge, malgré sa chevelure blanche. Les observations d'une nuit presque entière n'auraient pas produit des renseignemens plus positifs, si l'on en croit ce vieil officier qui savait sans doute la valeur d'un secret d'état et qui ne se fût pas exposé à le trahir au risque de sa vie.
Lorsqu'en 1698, M. de Saint-Mars se rendit des îles Sainte-Marguerite à la Bastille, dont il était nommé gouverneur, il séjourna avec son prisonnier à sa terre de Palteau, et les paysans, qui vinrent au-devant de leur seigneur et l'accompagnèrent jusqu'au château, furent témoins de ce singulier voyage: l'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de Saint-Mars, sous l'escorte de plusieurs gens à cheval. Le dîner eut lieu dans la salle à manger du rez-de-chaussée: l'homme tournait le dos aux croisées ouvertes sur la cour, et Saint-Mars, assis en face, avait deux pistolets auprès de son assiette; un seul valet de chambre les servait et fermait derrière lui la porte de la salle, chaque fois qu'il allait chercher les plats dans l'antichambre. Le prisonnier était de grande taille; il avait un masque noir qui permettait d'apercevoir ses dents et ses lèvres, sans cacher ses cheveux blancs: les paysans le virent plusieurs fois traverser la cour avec ce masque sur le visage. Saint-Mars se fit dresser un lit de camp auprès de celui où coucha son hôte. Les particularités frappantes de cet événement avaient laissé des traces profondes dans la mémoire des vieillards que M. de Palteau interrogea lui-même, bien des années après le passage de Saint-Mars.
Saint-Foix, qui souffrait impatiemment la contradiction, s'empressa de combattre avec une fine ironie les assertions contenues dans la lettre de M. de Palteau, et n'eut pas de peine à infirmer le témoignage du sieur de Blainvilliers[25]: il remarqua qu'un officier était incapable de corrompre un soldat pour satisfaire une curiosité blâmable, qui les eût amenés tous deux devant un conseil de guerre, et que d'ailleurs les sentinelles ne demeuraient que trois heures à leur poste; mais lors même que cet officier eût manqué de la sorte à son devoir et fût parvenu à tromper la vigilance des rondes qui se succèdent de demi-heure en demi-heure dans les prisons d'état, comment aurait-il pu, de la galerie où il était, au-dessous de la chambre du prisonnier, voir le bas de la jambe de cet inconnu, surtout à travers les barreaux de fer qui garnissaient les fenêtres?
[25] La réponse de Saint-Foix à M. de Palteau et celle qu'il adressa plus tard au Père Griffet se trouvent dans les Années littéraires de 1768 et 1769; mais elles furent recueillies en un seul volume sous ce titre: Réponse de M. de Saint-Foix au R. P. Griffet, et Recueil de tout ce qui à été écrit sur le prisonnier masqué, Londres, 1770, in-12 de 131 pages. Nous renverrons donc, pour nos citations, à cet ouvrage qui a été réimprimé avec des additions dans le tome 5 des OEuvres complètes de Saint-Foix, Paris, 1778, in-8º.
Saint-Foix, qui avait raison de penser qu'un prisonnier de cette importance était sans doute mieux gardé, ajoutait, d'après la Description de la France, par Piganiol de la Force (éd. de 1753, t. 5, p. 376), que Saint-Mars fit construire, dans le fort de l'île de Sainte-Marguerite, la prison la plus sûre qui fût en France. En effet, cette prison, que l'on montrait par tradition à l'époque où Saint-Foix écrivait, n'était éclairée que par une seule fenêtre regardant la mer, et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin de ronde; en outre, cette fenêtre, percée dans un mur très-épais, était défendue par trois grilles de fer placées à distance égale, ce qui faisait un intervalle de deux toises entre les sentinelles et le prisonnier[26].
[26] Voyage littéraire en Provence, par le père Papon, 1780, in-12, p. 247.
Le conte du sieur de Blainvilliers, qui avait peut-être voulu par là mettre son secret à l'abri d'une dangereuse indiscrétion, ne résista pas à cet examen logique. Ensuite Saint-Foix saisit l'occasion de fortifier son système relatif au duc de Monmouth, en s'emparant d'un détail de la lettre qu'on ne saurait appliquer au duc de Beaufort, puisque Mme de Choisy répondit malignement à une épigramme de ce prince: M. de Beaufort voudrait mordre et ne le peut pas! or le duc de Beaufort n'aurait pas eu la bouche mieux garnie à quatre-vingt-sept ans qu'à cinquante. Ce n'était donc pas lui dont les paysans de Palteau avaient vu les dents à travers le masque.
Saint-Foix revint encore à la charge pour achever de détruire les présomptions qui pouvaient exister en faveur du duc de Beaufort, qu'on aurait enlevé au siége de Candie et emprisonné jusqu'à sa mort. Le système de Lagrange-Chancel ne reposait que sur un ouï-dire, et Saint-Foix fit observer, entre autres choses, que le prince, surnommé le roi des halles, autant à cause de la grossière trivialité de ses manières que de son extérieur malpropre et négligé, ne fût sans doute pas, vieux et captif, devenu soigné de sa personne et curieux de riches habits. Saint-Foix cependant aurait pu s'appuyer d'autorités plus recommandables que les Mémoires du marquis de Montbrun[27], supposés par Sandras de Courtilz, pour prouver que le duc de Beaufort ayant été tué dans une sortie, sa tête fut coupée par les Turcs et envoyée par le grand-visir à Constantinople, où on la promena au bout d'une pique pendant trois jours.
[27] Ces mémoires cependant sont curieux, et il est certain que Sandras de Courtilz les a rédigés sur les documens authentiques qui lui ont servi à narrer les mêmes faits dans les Mémoires de M. d'Artagnan, dans ceux du comte de Rochefort, etc. Courtilz était instruit à fond de l'histoire particulière du dix-septième siècle et il travaillait souvent sur des notes très-précieuses.
Le système présenté par Saint-Foix, avec la verve spirituelle qui caractérise son talent, semblait prévaloir, lorsque le père Griffet, savant éditeur de l'Histoire de France du père Daniel, et auteur lui-même d'une bonne Histoire de Louis XIII, publia son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité dans l'histoire, in-12, Liége, 1769, excellent ouvrage d'érudition et de critique, où le ch. 13, destiné à l'examen de la vérité dans les anecdotes, est rempli tout entier par celle du Masque de Fer.
Ce jésuite, qui avait exercé à la Bastille le ministère de confesseur durant neuf ans, était plus que personne en état de lever le voile étendu sur le prisonnier masqué, que bien des gens regardaient comme une création romanesque sortie du cerveau de Voltaire ou du chevalier de Mouhy; car on ne connaissait encore aucune pièce authentique constatant que cet homme eût existé. Le père Griffet surpassa encore ce qu'on attendait de son esprit juste et impartial, en citant, pour la première fois, le journal manuscrit de M. Dujonca, lieutenant du roi à la Bastille en 1698, et les registres mortuaires de la paroisse de Saint-Paul.
Suivant ce journal, dont l'authenticité ne fut point révoquée en doute, Saint-Mars, arrivant des îles Sainte-Marguerite pour prendre le gouvernement de la Bastille, avait amené avec lui (jeudi 18 septembre 1698, à trois heures après midi), dans sa litière, UN ANCIEN PRISONNIER QU'IL AVAIT À PIGNEROL, dont le nom ne se dit pas, lequel on fait toujours tenir masqué. Ce prisonnier fut mis dans la tour de la Bazinière, en attendant la nuit, jusqu'à ce que M. Dujonca le conduisit lui-même, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière[28], laquelle chambre on avait eu soin de meubler de toutes choses[29]. Le sieur Rosarges, qui venait aussi des îles Sainte-Marguerite, à la suite de Saint-Mars, était chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur.
[28] Cette chambre était au troisième étage: «Les chambres ont toutes leur numéro; elles portent le nom du degré de leur élévation, comme leurs portes se présentent à droite et à gauche en montant: ainsi la première bazinière est la première chambre de la tour de ce nom, au-dessus du cachot; puis la seconde bazinière, la troisième, la quatrième et la calotte bazinière.» Remarques historiques et anecdotes sur la Bastille, éd. de 1774, p. 13. Les tours de la Bazinière et de la Bertaudière portaient les noms des architectes qui les avaient construites, ou des anciens prisonniers qui les avaient habitées.
[29] Ce n'était sans doute pas l'ameublement ordinaire des chambres de la Bastille, où il y avait dans chacune «un lit de serge verte avec rideaux, paillasse et trois matelas, deux tables, deux cruches d'eau, une fourchette de fer, une cuiller d'étain et un gobelet de même métal, un chandelier de cuivre, des mouchettes de fer, un pot de chambre, deux ou trois chaises et quelquefois un vieux fauteuil.» Rem. hist. et anec. sur la Bastille, p. 14. Le père Griffet dit positivement que ces chambres sont toujours meublées, mais fort simplement. Constantin de Renneville, qui occupa la seconde chambre de la Bertaudière pendant que le Masque de Fer était renfermé dans la troisième (en 1702), a fait de sa prison un tableau après lequel on ne doutera pas que celle du prisonnier de Saint-Mars ne fût plus habitable, grâce au soin qu'on avait pris de la meubler de toutes choses:
«C'était un petit réduit octogone large environ de douze à treize pieds en tous sens, et à peu près de la même hauteur. Il y avait un pied d'ordure sur le plancher, qui empêchait de voir qu'il était de plâtre; tous les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés. Ces créneaux étaient du côté de la chambre larges de deux pieds et allaient toujours en diminuant en cône, dans l'épaisseur du mur, jusqu'à l'extrémité qui, du côté du fossé, n'avait pas demi-pied d'ouverture, et par ce même côté ils étaient fermés d'un treillis de fer fort serré. Comme c'était à travers ce treillis que venait le jour, qu'il était encore obscurci par cette épaisseur de mur qui de ce côté a dix pieds, par la grille et par une fenêtre qui fermait au-dedans de la chambre à volet garni d'un verre très-épais et très-sale, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre, à peine servait-il à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour... Les murs de la chambre étaient très-sales et gâtés d'ordure. Ce qu'il y avait de plus propre était un plafond de plâtre très-uni et très-blanc (sans doute pour que les moindres trous percés dans ce plafond par le prisonnier de l'étage supérieur fussent visibles); pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante, très-vieille et rompue, et une petite chaise enfoncée de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir dessus. La chambre était pleine de puces... cela provenait de ce que le prisonnier, qui en venait de sortir, pissait sans façon contre les murs: ils étaient tapissés des noms de quantité de prisonniers... Sur les sept heures, on m'apporta un petit lit de camp de sangles, un petit matelas, un travers de lit garni de plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épouvantable vermine que j'ai eu bien de la peine à l'en purger.» Histoire de la Bastille, t. 1, p. 105. Un prisonnier que M. de Saint-Mars amenait dans sa litière, et qui allait être nourri par le gouverneur, ne fut certainement pas si mal logé que l'auteur de l'Inquisition française.
La mort de ce prisonnier était mentionnée dans le même journal, à la date du lundi 19 novembre 1703. «Le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars avait amené avec lui, venant des îles Sainte-Marguerite, et qu'il gardait depuis long-temps, s'étant trouvé hier un peu plus mal, en sortant de la messe, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins. M. Giraut, notre aumônier, le confessa hier: surpris de la mort, il n'a pu recevoir ses sacremens, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il fut enterré le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de Saint-Paul: son enterrement coûta quarante livres.»
Voici donc enfin des dates précises.
L'extrait des registres de sépulture de l'église Saint-Paul confirmait l'exactitude du journal de M. Dujonca: «L'an 1703, le 19 novembre, Marchialy, âgé de quarante-cinq ans, ou environ, est décédé dans la Bastille; duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit mars, en présence de M. Rosarges, major de la Bastille, et de M. Reih, chirurgien de la Bastille, qui ont signé.» Cet extrait fut collationné sur le registre original où le nom de Marchialy était écrit avec beaucoup de netteté. On ne pouvait donc plus soutenir, sur la foi de Lenglet-Dufresnoy, que ce prisonnier fut enterré aux Célestins.
Le père Griffet, qui mettait ainsi hors de doute le mystère de l'homme au masque sans prétendre toutefois le découvrir, crut devoir relater quelques faits qu'il tenait d'un des derniers gouverneurs de la Bastille, Jourdan Delaunay, mort en 1749.
Le souvenir du prisonnier masqué s'était conservé parmi les officiers, les soldats et les domestiques de cette prison; et nombre de témoins oculaires l'avaient vu passer dans la cour pour se rendre à la messe. Dès qu'il fut mort, on avait brûlé généralement tout ce qui était à son usage, comme linge, habits, matelas, couvertures, etc.; on avait regratté et reblanchi les murailles de sa chambre, changé les carreaux et fait disparaître les traces de son séjour, de peur qu'il n'eût caché quelque billet ou quelque marque qui eût fait connaître son nom. Enfin, long-temps après, le lieutenant de police, Voyer-d'Argenson, qui visitait souvent la Bastille, soumise à son inspection, ayant appris qu'on s'y entretenait encore de ce prisonnier, voulût savoir ce qu'on en pensait, et le demanda aux officiers; mais, sur les vagues conjectures auxquelles ils se livraient entre eux, il se contenta de répondre: «On ne saura jamais cela!»
Après avoir rapporté ces nouvelles pièces, d'un procès qu'on avait débattu en l'air jusque-là, le père Griffet examina et réfuta tour à tour les Mémoires de Perse et les lettres de Lagrange-Chancel, de M. de Palteau et de Saint-Foix: il évita de se prononcer sur le récit de Voltaire, qu'il ne nomme même pas en citant ce récit comme tiré d'un livre très-connu et très-bien écrit (le Siècle de Louis XIV); il se borna à rapprocher les différentes traditions, pour en faire ressortir les contradictions et les invraisemblances: il en tira seulement deux faits, incontestables à ses yeux, savoir, que LE PRISONNIER AVAIT LES CHEVEUX BLANCS, et que son masque était de velours noir.
Quant aux trois opinions émises au sujet du personnage condamné à rester masqué toute sa vie, il ne voulut reconnaître ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth dans cette victime d'état, et il préféra pencher du côté de la version des Mémoires de Perse, parce que le comte de Vermandois lui semblait entrer plus naturellement dans cette mystérieuse captivité, dont il fixa le commencement à l'année 1683, plutôt qu'à l'année 1661, comme avait fait Voltaire; plutôt qu'à l'année 1669, comme le prétendait Lagrange-Chancel; plutôt qu'à l'année 1685, comme l'exigeait le système de Saint-Foix.
La date avancée par Voltaire, sans aucune preuve, aurait contredit les trois systèmes qui retrouvaient, dans le Masque de Fer, le duc de Beaufort, le duc de Monmouth et le comte de Vermandois: «Il n'y a aucune de ces dates (1669, 1683, 1685), dit le père Griffet, qui, une fois bien constatée, ne réfutât invinciblement une des trois opinions.»
Mais le père Griffet ne donnait aucune raison particulière qui l'autorisât à choisir la date de 1683 avec l'opinion qu'on y rattachait: il répéta les motifs que Saint-Foix avait développés avec une solide logique contre la lettre de Lagrange-Chancel, et il ajouta que le duc de Beaufort, non seulement n'était pas capable d'entraver les projets du roi et du ministre Colbert, mais encore bornait ses fonctions à celles de grand-maître, chef et surintendant de la navigation et commerce de France, la charge d'amiral ayant été supprimée par le cardinal de Richelieu. Il traita d'absurde la supposition de Saint-Foix, parce qu'un faux duc de Monmouth, quelle que fût sa ressemblance avec le condamné, n'aurait pas réussi à tromper les évêques qui l'assistèrent à ses derniers momens, et les officiers de justice qui le conduisirent au supplice en plein jour, à dix heures du matin, dans une place publique de Londres; et que d'ailleurs le véritable duc, aurait-il été soustrait à l'échafaud, ne pouvait demeurer ignoré à la Bastille après la révolution d'Angleterre et la mort de Jacques II, en 1701. Le témoignage du père Tournemine, que Saint-Foix invoquait avec confiance, ne semblait pas d'un aussi grand poids au père Griffet qui accusa de crédulité excessive ce bon jésuite connu pour son imagination toujours vive et enflammée.
Le père Griffet s'étendit avec plus de complaisance sur le fait raconté dans les Mémoires de Perse, et, malgré une lettre de la présidente d'Osembray, qui parle des regrets infinis que laissa le comte de Vermandois, lequel avait donné tant de marques d'un prince extraordinaire que le regret de sa mort fut une douleur publique, et qui dit positivement que le roi fut fort touché de cette perte pleurée par Mme de La Vallière aux pieds du crucifix[30]; malgré la pompeuse épitaphe gravée à la louange du défunt dans le choeur de l'église cathédrale d'Arras, il n'hésita point à soutenir que le comte de Vermandois, après des débauches avérées, s'était rendu coupable de quelque grand attentat avant son départ pour l'armée, tel qu'un soufflet donné au dauphin. «On en avait parlé, dit-il, long-temps avant que les Mémoires secrets aient paru, sur une de ces traditions qui ont, à la vérité, besoin d'être prouvées, mais qui ne sont pas toujours fausses. Le souvenir de celle-ci s'était toujours conservé, quoiqu'on n'en fît pas beaucoup de bruit du temps du feu roi, par la crainte de lui déplaire: c'est de quoi beaucoup de gens, qui ont vécu sous son règne, pourraient rendre témoignage. On ne prétend pas soutenir que l'attentat en question soit un fait indubitable, on soutient seulement que l'on ne l'a pas réfuté jusqu'à présent par des preuves sans réplique.»
[30] Lettres de Roger de Rabutin, comte de Bussy, éd. de 1716, t. 6, p. 135.
Le père Griffet alléguait enfin une induction, bien futile, il est vrai, tirée du nom supposé de Marchiali (le registre porte Marchialy), dans lequel on avait découvert Hic amiral (c'est l'amiral), sans prétendre que cette mauvaise anagramme, moitié latine et moitié française, pût être rangée même parmi les probabilités; cependant, après avoir incliné vers l'opinion qui faisait du comte de Vermandois l'homme au masque, il déclara vouloir attendre, pour former une décision, qu'on eût la date certaine de l'arrivée de ce prisonnier à la citadelle de Pignerol; car, jusque-là, on ignorerait la vérité: il y a grande apparence qu'on ne la saura jamais! disait-il à l'exemple du lieutenant de police Voyer-d'Argenson.
Saint-Foix se hâta de faire imprimer sa Réponse au père Griffet, et s'attacha surtout à démontrer que le prisonnier masqué ne pouvait être le comte de Vermandois: il s'efforça de prouver par des raisonnemens, plutôt que par des autorités contemporaines, que ce prince était incapable d'avoir porté la main sur le dauphin, et que Louis XIV n'avait pu se prêter à une momerie aussi indécente que celle des obsèques et de l'enterrement d'une bûche à la place de son fils; il se moqua de l'anagramme de Marchiali[31], et soutint, à tort, qu'on n'était pas dans l'usage d'appeler le comte de Vermandois M. l'amiral[32]: il cita, sans propos et sans but, un passage très-remarquable d'une Histoire de la Bastille, imprimée en 1724, lequel coïncide en effet avec l'anecdote du Masque de Fer; mais il ne songea pas à profiter d'une découverte aussi neuve, qui pouvait être la base d'un nouveau système et servir en tous cas à constater les précautions qu'on prenait pour la garde du prisonnier inconnu.
[31] On donnait quelquefois aux prisonniers un faux nom fabriqué avec l'anagramme du leur. Nous lisons dans la 3e livraison de la Bastille dévoilée, p. 79: «Villeman, c'est encore M. Jean de Manville revenu des îles de Sainte-Marguerite à la Bastille: M. Delaunay avait renversé son nom et l'avait fait inscrire de même sur les registres, pour dérober à tout le monde le lieu de la détention du prisonnier.»
[32] Prosper Marchand rapporte dans son Dictionnaire plusieurs pièces de vers de Benserade, adressées à Monsieur l'Admiral, en 1681.
Ensuite il présenta de nouveaux faits à l'appui d'une substitution de victime sur l'échafaud du duc de Monmouth: il faillit se croire personnellement offensé du trait de satire que le père Griffet avait lancé contre son confrère, le père Tournemine, célèbre dans toute l'Europe, aimé, estimé, considéré à la cour et à la ville. Mais les plus forts argumens du système de Saint-Foix ne reposaient que sur des ouï-dire plus ou moins croyables; l'histoire lui fournissait à peine quelques vagues allégations.
Saint-Foix essaya pourtant de répondre au défi du père Griffet, en établissant, d'une manière irrécusable, que le prisonnier n'avait été amené qu'en 1685 à Pignerol, et, faute de pièces authentiques, il se jeta dans des suppositions souvent erronées.
Il fixe d'abord avec justesse, et pour la première fois, l'époque à laquelle M. de Saint-Mars fut nommé au commandement de la citadelle (ou plutôt du donjon et de la prison) de Pignerol, lorsque Fouquet fut envoyé dans cette forteresse, après son arrêt du 20 décembre 1664, sous la garde spéciale de Saint-Mars.
En 1681, une année environ après la mort de Fouquet, Saint-Mars devait conduire lui-même son second prisonnier d'état, le comte de Lauzun, aux eaux de Bourbon; mais il fut exempté de cette commission à cause de ses fréquens démêlés avec Lauzun, et remplacé par Maupertuis, sous-lieutenant des mousquetaires du roi[33]: si l'homme au masque eût été enfermé à Pignerol en 1681, se demande Saint-Foix, Saint-Mars aurait-il été chargé de suivre Lauzun dans un voyage de trois mois?
[33] Mém. de Mlle de Montpensier, collection Petitot, 2e série, t. 42, p. 424.
En 1684, les réjouissances pour la naissance du duc d'Anjou furent l'objet d'une contestation assez vive entre M. d'Herleville, gouverneur de la ville et de la citadelle de Pignerol, et M. de Lamothe de Rissan, lieutenant du roi: cette contestation pouvait-elle avoir lieu, se demande Saint-Foix, sinon en l'absence de Saint-Mars, qui avait encore les lettres de commandement pour la citadelle, et Saint-Mars pouvait-il s'éloigner, si le prisonnier masqué lui eût été déjà confié? Par malheur, Saint-Foix ignorait que Saint-Mars avait passé de Pignerol à Exilles, dont il fut nommé gouverneur au mois de mai 1681[34].
[34] «Sa Majesté, ayant connu l'extrême répugnance que vous avez à accepter le commandement de la citadelle de Pignerol, a trouvé bon de vous accorder le gouvernement d'Exilles, vacant par la mort de M. le duc de Lesdiguières.» Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 12 mai 1681. Extr. des archives des Affaires étrangères, par M. Delort.
Saint-Foix signala, malgré ces erreurs, plusieurs points intéressans, surtout une alliance de famille entre Saint-Mars et madame Dufresnoy, dont il avait épousé la soeur: or, madame Dufresnoy, femme du premier commis de la guerre et maîtresse de Louvois, était à portée de servir son beau-frère auprès du ministre qui avait la surintendance des places de guerre et des prisons d'état. Saint-Foix raconta, en outre, comme un fait certain, que madame Lebret, mère de feu M. Lebret, premier président et intendant de Provence, choisissait à Paris, à la prière de madame de Saint-Mars, son intime amie, le linge le plus fin et les plus belles dentelles, et les envoyait à l'île de Sainte-Marguerite pour le prisonnier. Il raconta aussi, sans garantir l'exactitude de cette circonstance, que «le lendemain de l'enterrement de Marchialy, une personne ayant engagé le fossoyeur à le déterrer et à le lui laisser voir, ils trouvèrent un gros caillou à la place de la tête.»
Un ami du père Griffet, lequel sans doute n'était autre que ce jésuite lui-même, écrivit à l'Année littéraire de Fréron, théâtre principal de ce débat où Voltaire était mis en cause, une lettre au sujet des pièces du procès, réunies et publiées par Saint-Foix en 1770: il pensait que ce procès n'était pas encore assez instruit pour pouvoir être jugé. Cependant il ne paraissait pas éloigné de croire à la disparition du comte de Vermandois, plutôt qu'à sa mort devant Courtray; et il mit en avant une de ces traditions, qu'on peut toujours fabriquer sans crainte d'être convaincu de mensonge.
«On assure, dit-il, que le jour même où le corps du comte de Vermandois dut être transporté à Arras, il sortit du camp une litière, dans laquelle on crut qu'il y avait un prisonnier d'importance, quoiqu'on répandît le bruit que la caisse militaire y était renfermée; et l'on ajouta que cette litière prit un chemin détourné. J'ai lu, quelque part, que le caveau, dans lequel on dit que le comte de Vermandois fut inhumé, à Arras, a été gardé très-soigneusement. Il me semble encore qu'il y avait dans le même écrit diverses anecdotes qui annonçaient un mystère enseveli dans cette tombe.»
L'auteur de la lettre, adoptant, sans examen, l'absence de Saint-Mars hors de Pignerol, à la fin de l'année 1683 et au commencement de la suivante, comme Saint-Foix avait tenu à la constater, en interprétant mal l'État de la France en 1684, s'efforçait de la rapporter à l'enlèvement même du comte de Vermandois, que Saint-Mars serait allé chercher en secret au camp de Courtray, pour le transférer masqué à Pignerol.
Enfin l'ami du père Griffet, d'un ton semi-sérieux et semi-plaisant, avançait une nouvelle conjecture, et proposait de chercher, sous le masque du prisonnier, le sultan Mahomet IV, détrôné en 1687, puisque le sort de ce sultan était assez incertain depuis sa déposition, et que, le prisonnier passant pour un prince turc en Provence, le nom de Marchialy étant quasi turc, tout s'accordait à soutenir un système non moins vraisemblable que les autres.
Saint-Foix résolut de fermer la bouche à tous les amis que le père Griffet pouvait avoir encore: il fit venir d'Arras l'extrait des registres capitulaires de la cathédrale, constatant que Louis XIV avait écrit lui-même au chapitre pour lui enjoindre de recevoir le corps du comte de Vermandois, décédé en la ville de Courtray; qu'il avait désiré que le défunt fût inhumé, au milieu du choeur de l'église, dans le même caveau qu'Élisabeth, comtesse de Vermandois, et femme de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, morte en 1182; qu'une somme de dix mille livres avait été donnée au chapitre pour la fondation d'un obit à perpétuité en mémoire du comte de Vermandois; que les magistrats et les officiers municipaux de la ville étaient avertis d'assister à ce service célébré solennellement; et que, quatre ans après l'enterrement, à l'occasion de cet anniversaire, le roi avait fait don à la cathédrale d'un ornement complet de velours noir et de moire d'argent, avec un dais aux armes du comte de Vermandois, brodées en or. Il n'était pas probable, en effet, comme le remarque Saint-Foix, que Louis XIV eût cherché un caveau de famille pour y enterrer une bûche, et qu'il eût fondé un obit perpétuel avec une telle solennité en présence d'un cercueil vide.
Saint-Foix, peu tolérant en matière de plaisanterie, accusa de mensonge l'ami du père Griffet, à cause d'une citation tronquée que l'anonyme avait faite des Mémoires de Mlle de Montpensier[35], et avoua dédaigneusement que cet ami était très-capable de soutenir, par des citations aussi vraies, que le prisonnier au masque était Mahomet IV.
[35] Il s'agissait de cette phrase: Ce sont des histoires qu'on ne sait pas et que l'on ne voudrait pas savoir. Mme Montpensier veut parler des débauches italiennes qu'on avait attribuées au comte de Vermandois: l'Ami du père Griffet applique ces paroles au démêlé que le prince aurait eu avec le dauphin.
La mort du père Griffet, arrivée l'année suivante (1771), mit un terme à cette longue et curieuse discussion: aucun ami ne sortit de ses cendres pour argumenter à sa place.
Un nouveau système, qui ne devait prendre faveur qu'un demi-siècle après son apparition, fut livré à la publicité dans cette même année où Saint-Foix se flattait d'avoir fondé le sien sur des bases inébranlables.
Le baron d'Heiss, ancien capitaine au régiment d'Alsace, qui ne nous est connu que par le catalogue de sa bibliothèque et son amitié bibliographique avec Mercier de Saint-Léger, adressa au Journal Encyclopédique une lettre datée de Phalsbourg, 28 juin 1770, avec un ancien document qu'il regardait comme une explication de l'énigme du Masque de Fer: ce document était une lettre traduite de l'italien, et insérée dans l'Histoire abrégée de l'Europe (par Jacques Bernard), qu'on publiait à Leyde, chez Claude Jordan, 1685 à 1687, en feuilles détachées.
Par cette lettre, copiée scrupuleusement dans l'ouvrage périodique de Jacques Bernard (mois d'août, 1687 à l'article Mantoue), on apprend que le duc de Mantoue, ayant dessein de vendre sa capitale au roi de France, son secrétaire l'en détourna et lui persuada même de s'unir aux autres princes d'Italie, pour s'opposer à l'ambition de Louis XIV. En conséquence, ce secrétaire fit plusieurs voyages auprès des souverains, afin de les entraîner dans cette ligue; mais, à la cour de Savoie, ses complots furent dénoncés au marquis d'Arcy, ambassadeur de France. Celui-ci accabla de civilités cet agent de trahison, le régala fort souvent, et l'invita enfin à une grande chasse à deux ou trois lieues de Turin. Ils partirent ensemble; mais à peu de distance de la ville, ils furent enveloppés par douze cavaliers qui enlevèrent le secrétaire, le déguisèrent, le masquèrent et le conduisirent à Pignerol. Le prisonnier ne resta pas long-temps dans cette forteresse, qui était trop près de l'Italie, et quoiqu'il y fût gardé très-soigneusement, on craignait que les murailles ne parlassent: on le transféra donc aux îles Sainte-Marguerite, où il est à présent sous la garde de M. de Saint-Mars, dit la lettre. «Voilà une nouvelle bien surprenante, mais qui n'en est pas moins véritable!»
Le baron d'Heiss, sans faire grand fracas de sa découverte, en était fort satisfait, et, rappelant avec Voltaire qu'aucun prince ni personne de marque n'avait disparu en ce temps-là, il n'hésitait point à penser que ce secrétaire du duc de Mantoue dût être le prisonnier masqué.
Cependant cette opinion ne trouva pas d'abord beaucoup de partisans, soit que le Journal Encyclopédique fût peu lu, soit plutôt que les ingénieuses dissertations de Saint-Foix eussent épuisé pour un temps la curiosité des juges de ce procès plein de ténèbres. A peine si le document historique, qui mettait au jour un acte odieux du grand roi, sembla digne d'attention, et nul écrivain ne hasarda un commentaire sur un fait relégué dans le chaos des calomnies forgées par la presse de Hollande.
Quelques années après (1779), le Journal de Paris reproduisit l'extrait de l'Histoire abrégée de l'Europe, et le rédacteur, qui était probablement Sénac de Meilhan, fort habile à imaginer des travestissemens littéraires, alla jusqu'à dire que l'original italien de cette lettre existait à la Bibliothèque du roi. Mais personne n'eut la patience de l'y chercher ni le bonheur de le découvrir.
Voltaire était demeuré neutre durant ces débats, où son nom fut à peine prononcé de part et d'autre; peut-être s'y mêla-t-il sous le voile d'un pseudonyme, selon son habitude, semblable à ces preux chevaliers qui venaient couverts d'armures noires dans les tournois, et ne s'y faisaient reconnaître que par leurs beaux coups de lance. Seulement, dans un supplément ajouté à une nouvelle édition de l'Essai sur les moeurs, et intitulé Nouvelles remarques sur l'histoire, il avait répété que l'anecdote du Masque de fer était aussi vraie qu'étonnante, et il avait consigné (12e remarque) une partie des faits relatés dans la lettre de M. de Palteau, en remarquant que cette nouvelle preuve n'était pas nécessaire, quoiqu'il ne faille rien négliger sur un fait si éloigné de l'ordre commun.
Il voulut en finir avec deux systèmes qu'il avait déjà réfutés dédaigneusement, et comprendre dans cette dernière réfutation celui de Saint-Foix, en faveur duquel la critique semblait se prononcer. Dans la septième édition du Dictionnaire philosophique, réimprimé sous le titre de la Raison par alphabet, 1770, 2 vol. in-8, où il fit entrer dans l'article ANA l'anecdote sur le Masque de Fer, il rectifia les erreurs qu'il avait commises lui-même, faute de documens authentiques, et il se servit pour cela du journal de Dujonca, publié par le père Griffet, qui avait, dit-il, l'emploi délicat de confesser les prisonniers de la Bastille. Il traita de rêve l'opinion qui faisait du prisonnier inconnu le duc de Beaufort ou le comte de Vermandois; il se moqua plus sérieusement des illusions de Saint-Foix, en disant que, pour les admettre, il faudrait croire que le duc de Monmouth fût ressuscité et eût changé l'ordre des temps, substitution plus difficile que celle d'un patient livré au bourreau. On voit que Voltaire donnait toujours la date de 1661 ou 1662 au commencement de la prison du Masque de Fer. Il railla surtout la condescendance qu'on supposait à Louis XIV, de servir de sergent et de geôlier au roi Jacques II, puis au roi Guillaume, puis à la reine Anne.
Voltaire rapporte ensuite que le prisonnier déclara lui-même à l'apothicaire de la Bastille, peu de jours avant sa mort, qu'il croyait avoir environ soixante ans. Au sujet de ce renseignement que rien ne constate, un plaisant dit que l'auteur de la Henriade en était réduit à faire des comptes d'apothicaire. Il est impossible en effet de s'en rapporter à ce ouï-dire, outre que cet infortuné, captif depuis tant d'années, et privé des moyens de calculer exactement la marche du temps, se trompait peut-être dans ses conjectures sur son âge: on sait que Latude, après une longue détention, n'avait plus aucune idée précise relativement aux années qui s'étaient écoulées pendant sa captivité.
Voltaire se demandait encore: «Pourquoi donner un nom italien à ce prisonnier? On le nomma toujours Marchialy!» M. de Palteau avait pourtant fait connaître que le nom de Latour fut affecté à l'inconnu de son vivant. Quant au nom porté sur le registre des sépultures, quiconque était instruit du régime administratif des prisons d'état pouvait apprécier combien ce faux nom avait peu d'importance. Voltaire n'eut pas été intrigué du nom italien de Marchialy, s'il avait lu ce passage des Remarques historiques sur le château de la Bastille, imprimées quatre ans plus tard: «Le ministère n'aime pas que les gens connus meurent à la Bastille. Si un prisonnier meurt, on le fait inhumer à la paroisse de Saint-Paul sous le nom d'un domestique, et ce mensonge est écrit sur le registre mortuaire pour tromper la postérité. Il y a un autre registre où le nom véritable des morts est inscrit (p. 33).» Ce registre n'a point été retrouvé dans les archives de la Bastille.
Voltaire finissait son article par cette espèce de proclamation dans laquelle on peut voir la conscience d'une vérité cachée ou l'orgueil d'un esprit qui déguise son ignorance sous un silence prudent: «Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griffet et n'en dira pas davantage.»
Cependant cet article fut suivi d'une Addition de l'éditeur, beaucoup moins discrète, attribuée à Voltaire par bien des gens de lettres et par les éditeurs de Kehl: cette addition parut dans une nouvelle édition du Dictionnaire philosophique, sous le titre de Questions sur l'Encyclopédie distribuées en forme de dictionnaire, par des amateurs, Genève, 1771, 9 vol. in-8. L'éditeur, ou Voltaire qui prenait souvent ce titre dans ses ouvrages pour faire passer quelque vérité audacieuse, sans en être personnellement responsable, dit: «Rien n'est plus aisé non-seulement de concevoir quel était le prisonnier, mais qu'il est même difficile qu'il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L'auteur de cet article aurait communiqué plus tôt son sentiment, s'il n'eût cru que cette idée devait déjà être venue à bien d'autres et s'il ne se fût persuadé que ce n'était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent cette anecdote.» C'était ne plus même admettre le doute dans une question si obscure et si peu éclaircie jusque-là. L'éditeur, qui s'appelle ici l'auteur, par distraction, s'étonne que «tant de savans et tant d'écrivains, pleins d'esprit et de sagacité, se tourmentent à deviner qui peut avoir été le fameux Masque de Fer, sans que l'idée la plus simple, la plus naturelle et la plus vraisemblable, se soit jamais présentée à eux;» en conséquence, il se décide enfin à dire ce qu'il en pense depuis plusieurs années.
Il rejette sans réfutation les diverses opinions qui étaient en lutte, sans oublier la dernière, celle du baron d'Heiss, à propos de laquelle cette addition semble avoir été faite, et il juge impossible de concilier le personnage d'un secrétaire du duc de Mantoue avec les grandes marques de respect que Saint-Mars donnait à son prisonnier; il ne s'amuse pas à prouver que ce prisonnier ne saurait être le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort, ni le duc de Monmouth, ni le secrétaire du duc de Mantoue: l'auteur conjecture que Voltaire est aussi persuadé que lui du soupçon qu'il va manifester, mais que Voltaire, à titre de Français, n'a pas voulu publier tout net, surtout en ayant assez dit pour que le mot de l'énigme ne dût pas être difficile à deviner.
Selon le soupçon de l'éditeur, le Masque de Fer était un frère aîné de Louis XIV. Anne d'Autriche l'avait eu d'un amant, et la naissance de ce fils aurait détrompé la reine sur sa prétendue stérilité. Après cette couche secrète, par le conseil du cardinal de Richelieu, un hasard avait été adroitement ménagé pour obliger absolument le roi à coucher en même lit avec la reine; un second fils fut le fruit de cette rencontre conjugale, et Louis XIV avait ignoré jusqu'à sa majorité l'existence de son frère adultérin. La politique de Louis XIV, affectant un généreux respect pour l'honneur de la royauté, avait sauvé de grands embarras à la couronne et un horrible scandale à la mémoire d'Anne d'Autriche, en imaginant un moyen sage et juste d'ensevelir dans l'oubli la preuve vivante d'un amour illégitime. Ce moyen dispensait le roi de commettre une cruauté, qu'un monarque moins consciencieux et moins magnanime que Louis XIV eût estimée nécessaire.
«Il me semble, poursuit toujours notre auteur, que plus on est instruit de l'histoire de ce temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de cette supposition.»
Était-ce bien là réellement l'opinion de Voltaire? Avait-il en effet été initié à ce secret d'état par le duc de Richelieu ou par Mme de Pompadour? Est-ce lui-même qui a rédigé cette note assez mal écrite? Ne serait-ce pas plutôt une interpolation d'un véritable éditeur, qui aurait cru ne faire que reproduire plus explicitement l'opinion de Voltaire? En tout cas, il est certain que, depuis cette déclaration publiée sous la responsabilité d'un éditeur anonyme, Voltaire s'abstint, avec une affectation inexplicable, de revenir sur le sujet du Masque de Fer, comme s'il eût dit tout ce qu'il savait, ou peut-être tout ce qu'il en pouvait dire. Le système de Voltaire s'enracina dans les esprits, sans que personne osât songer à le renverser; et celui de Saint-Foix, au contraire, qui n'avait triomphé un moment qu'à force d'esprit et de témérité, ne survécut pas à son brillant auteur, mort deux années avant Voltaire (1776).
En 1774, un écrivain anonyme fit paraître sous le manteau un petit ouvrage sur la Bastille[36], dans lequel l'anecdote de l'Homme au Masque de Fer ne fut pas omise. La police poursuivit avec tant de rigueur cet écrit qui contenait bien des particularités secrètes sur le régime intérieur de la prison d'état, que peu d'exemplaires échappèrent aux saisies et au pilon: on n'en connaît guère que deux ou trois de l'édition originale portant les armes de France au frontispice, comme pour signaler les oeuvres de la royauté. Ces Remarques historiques ne sont pourtant qu'un extrait textuel de la partie descriptive de l'Inquisition française de Constantin de Renneville, avec des additions curieuses. La note V est consacrée à un rapide examen des divers systèmes auxquels le mystère du Masque de Fer avait donné lieu jusque-là: l'auteur penche visiblement du côté de l'opinion du père Griffet en disant: «Ce jésuite, confesseur des prisonniers de la Bastille, n'atteste pas que l'Homme au Masque de Fer fût le comte de Vermandois; mais il rassemble bien des raisons et des probabilités en faveur de cette opinion, et il semble que sur cette matière le suffrage du père Griffet doit être d'un grand poids.»
[36] Remarques historiques et Anecdotes sur le château de la Bastille, 1774, petit in-12. Ce livre était si rare en 1789, qu'un éditeur (peut-être l'imprimeur Grangé qui a fait sortir de ses presses plusieurs opuscules sur la Bastille et sur le Masque de Fer) le réimprima sous ce titre: Remarques et Anecdotes sur le château de la Bastille, suivies d'un détail historique du siége, de la prise et de la démolition de cette forteresse, in-8º de 106 pages, et y ajouta une préface déclamatoire contre les prisons d'état, ces monumens odieux de l'oppression, ces tombeaux vivans de la justice et de l'humanité! «J'ai eu en possession, pendant bien peu de temps à la vérité, dit l'auteur de cette préface, un manuscrit précieux sur cette matière. Je pourrais même me prévaloir de sa rareté, puisque sans être très-volumineux, dix louis n'ont pu m'en rendre propriétaire. On pense bien que je n'ai pu ni peut-être dû le copier en entier.» Ce même ouvrage fut encore reproduit en 1789, sous une autre forme, avec d'importantes additions: Remarques historiques sur la Bastille; sa démolition et Révolutions de Paris en juillet 1789 avec un grand nombre d'anecdotes intéressantes et peu connues, Londres, in-8º, deux parties, 199 et 137 pages.
Le gouvernement, qui avait toujours redouté et contrarié les recherches relatives au prisonnier masqué, espéra enfin que ce sujet était épuisé pour la curiosité publique. Soulavie nous apprend que «le garde des sceaux, Hue de Miromesnil, n'avait jamais laissé discuter les anecdotes du mystérieux personnage, lorsqu'elles pouvaient indiquer un membre de la famille royale, et M. de La B... (La Borde, premier valet de chambre du roi) fut obligé d'envoyer, sous le nom de Voltaire, un mémoire manuscrit à Londres, le bureau de la librairie n'ayant jamais permis à ce sujet que d'amuser le tapis et de dire, avec le père Griffet ou ses semblables, que le prisonnier était le duc de Monmouth, le duc de Beaufort ou quelque autre de cette classe[37].» Ce petit ouvrage, intitulé pompeusement l'Histoire de l'Homme au Masque de Fer, par Voltaire, in-12 de 32 pages, 1783, rassemblait en effet tout ce que Voltaire avait éparpillé dans ses oeuvres au sujet du prisonnier, et Linguet, qui, dans son séjour à la Bastille, recueillit quelques lointaines traditions échappées à ses devanciers, en avait fait part à M. de La Borde, sans oser les mentionner lui-même dans ses Mémoires de la Bastille, imprimés à Londres la même année.
[37] Mémoires du maréchal duc de Richelieu, t. 6, p. 6. Soulavie ne laisse aucun doute sur le nom de l'auteur de cet opuscule, que nous avions attribué à quelque libraire spéculateur. Dans le 3e vol. des mêmes Mémoires, p. 104, il s'était expliqué plus clairement encore: «Les dernières anecdotes qu'on a puisées sur le Masque de Fer nous ont été données par M. Linguet, qui, long-temps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignemens des plus anciens officiers ou serviteurs du château; il donna ses notes à M. de La Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur ce Masque.»
Selon Linguet, le prisonnier portait un masque de velours et non de fer; le gouverneur lui-même le servait et enlevait son linge; lorsqu'il allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et de montrer sa figure: l'ordre était donné aux invalides qui l'accompagnaient de tirer sur lui dans le cas où il eût enfreint ces défenses; lorsqu'il fut mort, on brûla tous ses meubles, on dépava sa chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot on voulait découvrir s'il n'y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il était. Les personnes de la Bastille, qui avaient rapporté ces faits à Linguet, «les tenaient de leurs pères, anciens serviteurs de la maison, lesquels y avaient vu l'Homme au Masque de Fer.» On a peine à comprendre pourquoi Linguet choisit La Borde pour secrétaire dans cette circonstance et se priva d'un thème aussi fertile en déclamations, lui qui, dans ses Mémoires de la Bastille, raconte sérieusement qu'on l'empoisonnait, lui qui fait un drame horrible et ténébreux de l'ensevelissement d'un prisonnier mort dans une chambre voisine de la sienne, lui enfin qui accumule tant de malédictions contre les souffrances inconnues et les peines obscures de cette prison d'état.
La plupart des faits racontés par Linguet et par M. de La Borde entrèrent dans les remarques sur le Masque de Fer publiées en 1783 par le marquis de Luchet dans le Journal des Gens du monde, t. 4, nº 23, p. 282 et suiv. Ce journal, qui paraissait en Allemagne, n'était pas obligé de garder des ménagemens avec la mémoire d'Anne d'Autriche, et le rédacteur de ce journal, attaché à la cour du prince de Hesse-Cassel, avait toute liberté d'amuser ses lecteurs, en mettant à profit ses réminiscences des ouvrages et des conversations de Voltaire.
Cependant le marquis de Luchet n'adopta pas entièrement le système de l'éditeur anonyme des Questions sur l'Encyclopédie, qui d'ailleurs, en proposant l'histoire d'un fils naturel d'Anne d'Autriche, ne s'était point expliqué sur la personne du père; il fit honneur à Buckingham de cette paternité en litige, et réclama, en faveur de son opinion, un nouveau témoignage, celui de Mlle de Saint-Quentin, ancienne maîtresse du ministre Barbezieux, laquelle, retirée à Chartres où elle mourut dans un âge avancé vers le milieu du dix-huitième siècle, avait dit publiquement que Louis XIV condamna son frère aîné à une prison perpétuelle, et que la parfaite ressemblance des deux frères nécessita l'invention du masque pour le prisonnier. Voltaire avait pensé aussi que ce masque cachait une ressemblance trop frappante; mais d'où vient que Voltaire, à qui l'on écrivit de Chartres le bruit qu'on y avait répandu sous le nom de Mlle de Saint-Quentin[38], ne le consigna pas dans ses oeuvres et se contenta d'en parler à Genève?
[38] 9e liv. de la Bastille dévoilée, p. 145.
Certes, Barbezieux avait un caractère léger et dissipé, bien différent de la fermeté et de l'esprit politique de Louvois son père; mais il n'eût point osé divulguer à une maîtresse ce formidable secret d'état, qui ne transpirait pas même dans les indiscrets libelles de Hollande, avant la mort de l'homme au masque: Barbezieux mourut en 1701 et Marchialy en 1703. Le marquis de Luchet n'était-il pas bien capable de supposer cette demoiselle de Saint-Quentin[39], comme il supposait un fils de Buckingham, comme il supposa plus tard Mlle de Baudeon, la comtesse de Tersan, la duchesse de Morsheim, et plusieurs autres dames dont il rédigea les Mémoires, toujours pour l'amusement des gens du monde?
[39] Les auteurs de la Bastille dévoilée voulurent constater par un procès-verbal le séjour de la demoiselle de Saint-Quentin à Chartres, et l'anecdote racontée par elle à plusieurs personnes de cette ville encore vivantes en 1790; mais ils ne purent obtenir ce procès-verbal et attestèrent seulement la notoriété du fait.
Linguet, dont M. de La Borde et le marquis de Luchet avaient invoqué le témoignage, n'osa pas confirmer ces assertions dans les Annales politiques, et craignit peut-être de fournir à ses ennemis le prétexte d'une nouvelle lettre de cachet: le silence de Linguet est inexplicable. Certes, l'abbé Lenglet-Dufresnoy, qui ne se faisait pas scrupule de publier des vérités ou des mensonges hardis, aurait élevé la voix s'il eût encore vécu, lorsque le prieur Anquetil le cita dans une compilation historique, sans critique et sans style, intitulée: Louis XIV, sa cour et le régent, 4 vol. in-12, 1789. Anquetil rapportait, au sujet du Masque de Fer, ce que lui en avait dit Lenglet, qui assurait l'avoir vu à la Bastille, et même lui avoir parlé. Lenglet, malgré cet entretien, ne jeta aucune lumière sur l'histoire de ce prisonnier qui avait l'esprit vif et orné, disait-il, «parlait très-bien d'affaires, de politique, d'histoire, de religion, était au fait des nouvelles courantes, et montrait par sa conversation qu'il avait voyagé dans toute l'Europe (tome I).»
Le crédule Anquetil, à qui l'auteur du Traité des Apparitions racontait ces belles choses recueillies dans un de ses nombreux séjours à la Bastille, eut la bonhomie de le presser de dire ce qu'il pensait de cet inconnu: «Voudriez-vous me faire aller une neuvième fois à la Bastille?» répondit Lenglet qui n'y alla que cinq fois pendant sa vie littéraire, comme l'a prouvé son biographe Michault, de Dijon. En outre, il n'y était allé pour la première fois qu'en 1718, à moins qu'on veuille infirmer les recherches et les calculs de Michault par une note imprimée dans la Bastille dévoilée (1re livr., p. 113), où il est dit que Lenglet est entré six fois à la Bastille, la première en 1696. Quelle que soit la date de cette première entrée, l'abbé Lenglet, qui était en bon rapport de connaissance avec les officiers de ce château, avait pu apprendre d'eux ce qu'il prétendait savoir du Masque de Fer lui-même.
Le Masque de Fer, qui occupait avec tant d'ardeur les bureaux d'esprit, les journaux et les cafés, avait fait aussi l'entretien de la cour, où les mystères des lettres de cachet et des prisons d'état divertissaient quotidiennement le petit lever du roi et de ses maîtresses. Le régent Philippe d'Orléans avait, disait-on, refusé la confidence de ce grand secret aux instances les plus assidues de ses favoris et de ses compagnons de table: jamais le nom du prisonnier masqué n'était sorti de ses lèvres, même au milieu des plus étourdissantes orgies de la Muette. Louis XV ne se montra point aussi discret, assure-t-on, et les caresses de Mme de Pompadour eurent tout l'empire qu'elle leur savait; mais la spirituelle marquise, qui laissait le censeur Jolyot de Crébillon s'asseoir sur son lit, et le gentilhomme de la chambre Voltaire se mettre à ses genoux, garda peut-être ce secret mieux que son rang dans la compagnie des gens de lettres qu'elle aimait: elle n'avait pourtant pas à craindre la destinée du pêcheur des îles Sainte-Marguerite.
Louis XV fut souvent questionné par ses courtisans sur un sujet qu'il abordait sans répugnance, et qu'il entendait en souriant approfondir devant lui. Mais, à l'occasion des deux systèmes débattus avec une égale probabilité par Saint-Foix et le père Griffet, Louis XV hocha la tête et dit: «Laissez-les disputer; personne n'a dit encore la vérité sur le Masque de Fer.»
Une autre fois, le premier valet de chambre du roi, M. de La Borde, essayant de mettre à profit un moment d'abandon et de familiarité de son maître, pour s'approprier sans péril ce secret qui avait causé la mort de plusieurs personnes, Louis XV l'arrêta dans ses conjectures par ces mots non moins énigmatiques que le Masque de Fer lui-même: «Vous voudriez que je vous dise quelque chose à ce sujet? Ce que vous saurez de plus que les autres, c'est que la prison de cet infortuné n'a fait tort à personne qu'à lui[40].»
[40] Soulavie ajoute de son crû une explication de ces paroles amphibologiques et la met aussi dans la bouche de Louis XV: «car il n'a jamais eu ni femme ni enfans.» Mém. du maréchal de Richelieu, t. 3, p. 109.
Les ministres de Louis XVI n'étaient pas comme ceux de Louis XIV, confidens du secret de leur maître; car le vertueux Malesherbes, pendant son premier ministère qui ne dura que neuf mois, s'imposa le devoir de tirer la vérité du tombeau de Marchialy et de venger la mémoire de cet infortuné, seule réparation que pût inventer l'humanité du ministre insatiable de faire le bien; mais ses recherches, secondées par Amelot, ministre de Paris[41], ses visites à la Bastille, ses enquêtes dans les papiers de la police[42], demeurèrent sans résultat.
[41] On voit par une lettre du major Chevalier à M. Amelot, imprimée dans la 9e livraison de la Bastille dévoilée, p. 28, que cet officier lui avait envoyé, dès le 30 septembre 1775, les mêmes extraits historiques qu'il adressa ensuite à Malesherbes.
[42] Voy. la Bastille dévoilée, 1re livraison, p. 54.
Chevalier, major de la Bastille, le même qui avait inventé, dit-on, le grand registre des prisonniers, fut chargé spécialement de fouiller les archives et d'écrire l'histoire secrète du château depuis son origine[43], quoique un pareil travail demandât plus de lumières et d'instruction qu'il n'en avait: il recueillit pourtant des documens originaux très-curieux, et il les envoya au ministre le 19 novembre 1775, en lui disant, dans un style hérissé de barbarismes et de fautes d'orthographe: «Si dans la suite je trouve quelque chose qui puisse être utile, soit pour le service, soit pour la curiosité, de même que pour tout ce que vous pouvez désirer, je serai toujours à vos ordres.» La pièce concernant le Masque de Fer était rédigée d'après le journal de Dujonca et la dissertation du père Griffet. M. de Malesherbes n'en fit aucun usage et ne la rendit pas publique, sans doute parce qu'il espérait toujours arriver à la solution de ce grand problème historique[44].
[43] Voy. Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 32.
[44] Ces pièces écrites de la main du major Chevalier sont aujourd'hui dans la collection de mon respectable ami, M. Villenave, qui les a eues avec beaucoup de papiers de Malesherbes.
En 1780, le père Papon, de l'Oratoire, qui avait visité les îles Sainte-Marguerite au commencement de l'année 1778 pour y chercher des détails de localité utiles à son Histoire de Provence (4 vol. in-4, 1777-1786), publia de nouvelles anecdotes sur le Masque de Fer dans son Voyage littéraire de Provence, Paris, 1780, in-12, composé avec des notes dont il ne pouvait faire usage pour son histoire dédiée à M. de Boisgelin, archevêque d'Aix. Il avait recueilli ces renseignemens dans la citadelle, où un officier de la compagnie franche, âgé de soixante-dix-neuf ans, lui raconta ce qu'il tenait de son père, lequel était pour certaines choses l'homme de confiance du gouverneur Saint-Mars.
Un jour Saint-Mars s'entretenait avec son prisonnier, en restant hors de la chambre, dans une espèce de corridor pour voir de loin ceux qui viendraient. Le fils d'un de ses amis venait d'arriver pour passer quelques jours dans l'île; ce jeune homme s'avance du côté où il distingue des voix. Le gouverneur, surpris à l'improviste, ferme aussitôt la porte de la prison, court au-devant de l'indiscret et lui demande d'un air troublé s'il n'a rien entendu; rassuré par la réponse du jeune homme, il le fit pourtant repartir le jour même en écrivant à son ami que «peu s'en était fallu que cette aventure n'eût coûté cher à son fils, et qu'il le lui renvoyait de peur de quelque nouvelle imprudence.»
Un autre jour, un frater (garçon de chirurgien) aperçut, sous la fenêtre du prisonnier, quelque chose de blanc flottant sur l'eau: c'était une chemise très-fine, pliée avec assez de négligence et sur laquelle on avait écrit d'un bout à l'autre. Le pauvre homme la prit et l'apporta au gouverneur, qui ne l'eut pas plus tôt examinée qu'il demanda, d'un air fort embarrassé, au frater, s'il n'avait pas eu la curiosité de lire ce qui était écrit dessus; celui-ci protesta plusieurs fois qu'il n'avait rien lu; «mais deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit.» N'est-ce pas là l'origine de l'anecdote du plat d'argent?
Le valet qui servait le prisonnier, et qui partageait ainsi sa captivité, mourut dans la prison, et ce fut le père de l'officier, que Papon interrogeait, qui chargea sur ses épaules le corps du défunt et qui le porta de nuit au cimetière. On chercha une femme pour remplacer ce valet: une paysanne du village de Mongins alla se présenter au gouverneur; mais quand elle fut avertie qu'elle devait, une fois pourvue de cet emploi, renoncer à ses enfans et au monde, elle refusa de s'enfermer pour le reste de ses jours.
Il n'y avait que peu de personnes qui eussent la liberté de parler au Masque de Fer, et sa prison, que l'épaisseur des murs et la force des grilles protégeaient contre toute tentative d'évasion, était gardée au dehors par des sentinelles qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s'approcheraient à une certaine distance.
Mais le père Papon n'essaya pas même de découvrir quel était ce prisonnier dont on ne saura peut-être jamais le nom, dit-il. M. Dulaure, qui étudiait alors les antiquités nationales et surtout les fautes de la royauté pour en faire une leçon au peuple, reproduisit textuellement, dans sa Description des principaux lieux de la France, Paris, 1789, 6 vol. in-18 (1re partie, p. 184), les anecdotes rapportées dans le Voyage littéraire de Provence; il les accompagna des autres faits révélés par Voltaire et Lagrange-Chancel. Mais, au lieu d'adopter une opinion entre toutes celles qui avaient eu des avocats et des partisans, il avoua qu'elles ne valaient pas la peine d'être répétées, et il exposa nettement que «si l'on ne découvrait quelques monumens ignorés du temps de la régence d'Anne d'Autriche et du ministère du cardinal Mazarin, ou bien quelques mémoires écrits par les personnes initiées dans le secret, le nom de ce prisonnier, inconnu à ses contemporains, le serait aussi à la postérité.» Cette phrase semble une annonce indirecte du mémoire apocryphe que Soulavie préparait à cette époque dans son cabinet enrichi des matériaux dérobés à la bibliothèque du maréchal de Richelieu; on peut, sans faire injure à la mémoire de Dulaure, que la passion aveuglait trop souvent, supposer qu'il avait vu cette pièce dans les mains de Soulavie et qu'il la regardait alors comme authentique, puisqu'il en fit usage depuis dans son Histoire de Paris.
Cependant un nouveau système s'élaborait en silence, et plusieurs hommes très-judicieux étaient portés à lui donner la préférence. Le chevalier de Taulès, secrétaire d'ambassade à Constantinople, ramassait mystérieusement les matériaux de ce système qui tendait à inculper les jésuites chassés de France et poursuivis de tous côtés avec la fureur des représailles. On ne peut apprécier quel sentiment de prudence ou de générosité l'empêcha de publier son livre, qui était dès lors connu dans les lettres, quoique manuscrit, et qui fut communiqué dès 1783 à M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères.
Duclos prit les devans sur M. de Taulès, en imprimant qu'un jésuite gros collier de l'ordre lui avait avoué que «le Masque de Fer était une sottise de la Société, qu'il fallait ensevelir dans l'oubli.» Cette insinuation n'eut pas de suite à cette époque, et l'on ne demanda pas compte du prisonnier masqué à la société de Jésus, qui avait tant d'autres comptes plus graves à rendre.
C'était sous les décombres de la Bastille qu'on espérait retrouver les preuves de cette iniquité du grand roi, et quand la vieille prison féodale s'écroula sous le marteau du peuple, le 14 juillet 1789, le premier prisonnier qu'on chercha parmi les cachots, livrés au jour éclatant de la justice et de l'humanité, pour délivrer au moins son nom encore captif dans ces ténèbres, ce devait être le Masque de Fer!
Dès que la Bastille tomba au pouvoir du peuple, les portes des prisons furent brisées à coups de hache; mais on ne trouva que huit personnes à délivrer, au lieu des innombrables victimes qu'on supposait ensevelies au fond de cette sinistre forteresse: on prétendit que, peu de jours auparavant, la plupart des détenus avaient été transportés ailleurs secrètement.
Les souvenirs de plusieurs captivités célèbres planaient au-dessus des ruines, qu'on avait hâte de faire disparaître pour placer cette inscription: Ici l'on danse, à l'endroit même où tant de larmes avaient coulé depuis des siècles; le fantôme du Masque de Fer était sans doute présent aux yeux des démolisseurs patriotes, et quand un des vainqueurs apporta en trophée au bout d'une baïonnette le grand registre de la Bastille[45], l'assemblée municipale de l'Hôtel-de-Ville attendit dans un silence solennel que le secret du despotisme royal tombât de ces pages sanglantes[46]: le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier masqué venu des îles Sainte-Marguerite, avait été enlevé et remplacé par un feuillet d'une écriture récente!
[45] «C'est un in-folio immense ou plutôt une suite de cahiers qui augmentent journellement. Ces cahiers sont contenus dans un très-grand carton ou portefeuille en maroquin, fermant à clef, lequel est encore renfermé dans un double carton. Ces feuilles, distribuées en colonnes, portent des titres imprimés à chacune. Ire colonne: Noms et qualités des prisonniers. IIe col. Dates des jours d'arrivée des prisonniers au château. IIIe col. Noms des secrétaires d'état qui ont expédié les ordres. IVe col. Dates de la sortie des prisonniers. Ve col. Noms des secrétaires d'état qui ont signé les ordres d'élargissement. VIe col. Causes de la détention des prisonniers. VIIe col. Observations et Remarques. Le major remplit la sixième colonne suivant les indications qu'il peut avoir, et le lieutenant de police lui donne des instructions quand il veut et comme il veut. La septième colonne contient l'historique des faits, gestes, caractères, vie, moeurs et fin des prisonniers. Ces deux colonnes sont des espèces de mémoires secrets dont l'essence et la vérité dépendent du jugement droit ou faux, de la volonté bonne ou mauvaise du major et du commissaire du roi; plusieurs prisonniers n'ont aucune note sur ces deux dernières colonnes. Ce livre est de l'invention du sieur Chevalier, major actuel.» Remarques historiques sur la Bastille, 1774, p. 31 et 32. La distribution des colonnes indiquée dans cet ouvrage n'est pas tout-à-fait la même que celle du registre qui a servi à la rédaction de la Bastille dévoilée: ce dernier «est un registre de 280 pages in-folio, broché et soigneusement renfermé dans un portefeuille de maroquin; d'un côté est écrit en lettres d'or le mot Bastille; de l'autre, sont gravées les armes du roi: ledit portefeuille fermait à clef. Chaque page de ce registre est divisée en onze colonnes. Voici ce qui se trouve imprimé en tête de chaque colonne: Ire Noms et qualités des prisonniers. IIe Dates de leur entrée. IIIe Noms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. IVe Tomes. Ve Pages. VIe Dates de leur sortie. VIIe Noms de MM. les secrétaires d'état qui ont contresigné les ordres. VIIIe Tomes. IXe Pages. Xe Motifs de la détention des prisonniers. XIe Observations. Nota. Nous n'avons aucune connaissance des TOMES et PAGES auxquels renvoient les colonnes 4e, 6e, 8e et 9e.» Première livraison, p. 44.
[46] Chap. 14 et 15 de la Bastille, ou Mémoires pour servir à l'histoire du gouvernement français, par Dufey de l'Yonne; 3e livraison de la Bastille dévoilée; les Journées mémorables de la Révolution française, t. 1, p. 21.
Dans les souterrains de la Bastille, on découvrit des squelettes entiers; dans les latrines, des ossemens brisés et putréfiés[47]: alors on se souvint avec terreur des horribles assertions que Constantin de Renneville avait avancées dans son Histoire de la Bastille, et qu'on avait trop légèrement traitées de fables calomnieuses; on pensa que bien des crimes, bien des vengeances, étaient restés enfouis dans les ombres impénétrables de cette prison d'état, et que les murs, tout couverts de noms et de dates[48], offraient des listes de proscription plus amples et plus véridiques que les registres du greffe.
[47] «Quelques prisonniers ont péri à la Bastille par des voies secrètes, mais ces exemples sont rares.» Rem. hist. sur la Bastille, p. 33. Voyez Antiquités nationales, par Millin, t. 1, art. de la Bastille, p. 15.
[48] On trouve dans les Révolutions de Paris, à la suite des Remarques historiques sur la Bastille, le Relevé exact des noms et inscriptions gravées sur les murs des cachots, et le Langage des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets.
Quelques curieux se mêlèrent donc aux travaux rapides de la démolition, et visitèrent en détail la tour de la Bertaudière que le Masque de Fer avait habitée cinq ans, et dans laquelle il avait pu laisser la trace de son passage; mais on eut beau déchiffrer tout ce qui était écrit avec la pointe d'un couteau ou d'un clou sur les parois de pierre, sur les planchers de bois, sur les serrures, sur les meubles, sur le plomb des vitres, rien dans ces archives funèbres n'avait un rapport plus ou moins direct avec le malheureux Marchialy, et l'on ne douta plus que les ordres de Louis XIV pour effacer tout vestige de cette étrange mascarade n'eussent été ponctuellement exécutés.
Plusieurs personnes pourtant se demandèrent par quelle raison le cadavre du prisonnier n'avait pas, comme ceux dont on retrouvait les débris, été confié aux oubliettes infectes de la Bastille plutôt qu'à la terre bénite du cimetière de Saint-Paul: on pouvait répondre à cette objection, que les restes humains découverts dans les fouilles appartenaient sans doute à une époque antérieure aux formalités de la prison d'état, ou n'accusaient que la scélératesse des officiers subalternes, capables d'un assassinat pour dépouiller un prisonnier; d'ailleurs en 1703, quand mourut Marchialy, Louis XIV, entièrement livré à Mme de Maintenon et à son confesseur le père Lachaise, avait une dévotion si scrupuleuse, qu'il n'eût pas refusé les secours de l'église et la sépulture chrétienne à son plus grand ennemi.
Cependant toutes les recherches ne furent pas infructueuses, s'il faut en croire la dernière feuille des Loisirs d'un Patriote français, recueil périodique[49], qui cita, le 13 août 1789, «une carte qu'un homme curieux de voir la Bastille prit au hasard avec plusieurs papiers: cette carte contient, ajoute le rédacteur, le numéro 64389000 et la note suivante: FOUCQUET, ARRIVANT DES ILES SAINTE-MARGUERITE, AVEC UN MASQUE DE FER; ensuite trois X.X.X., et au-dessous, KERSADION.» Le journaliste attestait avoir vu la carte, et présentait de rapides observations à l'appui de ce système, que la découverte vraie ou prétendue de la carte avait mis au jour.
[49] M. Deschiens, dans son catalogue des journaux de la révolution, ne nomme pas l'auteur de celui-ci, qui ne parut que pendant un peu plus d'un mois, et qui forme un seul volume (36 num. du 5 juillet au 13 août 1789). Ne pourrait-on l'attribuer à Brissot de Warville, et le regarder comme un annexe littéraire du Patriote Français que rédigeait alors ce journaliste, qui se souvenait d'avoir été pensionnaire du roi à la Bastille? Ce recueil est aujourd'hui fort rare et ne se trouve pas à la Bibliothèque royale.
Cette carte singulière, dont l'usage est aussi obscur que le chiffre, exista-t-elle réellement? La situation politique du moment était trop grave pour qu'on donnât beaucoup d'attention à ce document, dont l'authenticité est maintenant impossible à prouver, et d'ailleurs, les Loisirs d'un Patriote français avaient un fort petit nombre de lecteurs; car la révolution, qui marchait déjà au son du tocsin en suivant la tête du gouverneur de la Bastille, M. Delaunay, et celle de M. de Flesselles, prévôt des marchands, n'accordait plus de loisirs aux patriotes enrôlés dans la milice citoyenne.
Néanmoins cette carte fut reproduite avec les réflexions du rédacteur, sous ce titre pompeux et trompeur: Grande Découverte! l'homme au Masque de Fer dévoilé, in-8º de sept pages d'impression. «Ce n'est pas la seule carte qu'on ait tiré de la Bastille, lit-on dans cette feuille, il y en avait plusieurs signées de quelques ministres ou de quelques personnes inconnues avec des ordres relatifs au prisonnier. Quant à celle que je cite, je l'ai vue!» L'anonyme, après avoir cherché à établir que Fouquet ne mourut pas à Pignerol, présume, d'après le témoignage de cette carte, que ce prisonnier d'état réussit à se sauver, fut repris, ramené en secret dans sa prison, masqué et condamné à passer pour mort, en châtiment de sa tentative d'évasion.
Cet imprimé se vendit dans les rues, où la liberté de la presse faisait affluer une prodigieuse quantité de brochures et de feuilles volantes, et cette opinion nouvelle, jetée au public sans preuves, sans nom d'auteur, sans aucune sorte de garantie historique, produisit toutefois certaine impression, en présence même des autorités de Voltaire, de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet et du baron d'Heiss, qui n'avaient jamais introduit Fouquet dans leurs discussions.
On se rappela toutefois une phrase du Supplément du Siècle de Louis XIV, d'après laquelle le ministre Chamillart aurait dit que le Masque de Fer «était un homme qui avait tous les secrets de Fouquet.» Des gens fort judicieux allèrent jusqu'à croire que Chamillart, que Saint-Simon (t. 7, p. 238) nous peint d'un caractère vrai, droit, aimant l'état et le roi comme sa maîtresse, opiniâtre à l'excès, avait dit la vérité sans pourtant manquer à son serment ni trahir un secret qui eût pu compromettre l'honneur de son maître; selon une idée que d'autres ont eue avant nous, Chamillart voulait désigner Fouquet et ne le pas nommer, par un accommodement de conscience assez fréquent dans ces temps de morale jésuitique: en effet, qui était mieux instruit des secrets de Fouquet que Fouquet lui-même?
Quant à la carte qui servait de base à ce système, elle ne me paraît point aussi absurde que l'ont jugée différens critiques.
1º Le numéro inintelligible de 64389000 renfermait peut-être un sens qu'on ne pouvait traduire par des lettres; car l'emploi des chiffres était très-usité dans les affaires d'état; ou bien encore, ce nombre extraordinaire avait-il été mal rapporté par négligence, sinon par suite de la détérioration de cette carte foulée aux pieds, mouillée, tachée de boue: dans cette seconde hypothèse, il faudrait lire d'abord, au lieu de 6438, l'année de l'entrée du prisonnier à la Bastille, 1698, et immédiatement après le numéro de l'écrou, 9000 ou plutôt 900.
2º Ces trois X.X.X. peuvent aussi s'interpréter de diverses manières également plausibles: est-ce la désignation d'un registre, d'une série, d'une armoire? car les archives de la Bastille étaient si considérables, que le régent y avait créé, en 1716, une place de garde sous la surveillance immédiate du gouverneur[50]; or, dans tous les grands dépôts de livres et de papiers, on distingue les divisions par des lettres, suivant l'ordre alphabétique, que l'on répète plusieurs fois au besoin. Tel est le système de classement usité à la Bibliothèque du Roi.
[50] Pièces envoyées par le major Chevalier à M. de Malesherbes. Cabinet de M. Villenave.
3º Quant au nom propre de Kersadion, qui est un nom breton, et qu'on doit lire de préférence Kersadiou ou Kersaliou, c'est peut-être celui qu'on avait imposé à Fouquet, selon la règle des prisons d'état où de fréquens changemens de noms déroutaient la curiosité des indifférens et les démarches actives des intéressés: ainsi M. de Palteau prétend que l'homme au masque était connu sous le nom de Latour à la Bastille, et nous le voyons désigné par le nom de Marchialy sur les registres de la paroisse de Saint-Paul. Le fameux Latude, qui est resté trente-quatre ans à la Bastille, a subi deux ou trois baptêmes de cette espèce.
Cette carte aurait donc fait partie d'un catalogue général des prisonniers, destinée qu'elle était à indiquer le nom véritable, le faux nom, le numéro du volume contenant le détail des faits et les observations relatives, le numéro du carton des pièces à l'appui, la date et tous les renvois correspondant à une vaste collection de documens qui n'existent plus[51].
[51] Les Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille, nous autorisent à supposer une classification semblable: «Lors de l'arrivée de chaque prisonnier, on inscrit sur un livre ses noms et qualités, le numéro de l'appartement qu'il va occuper et la liste de ses effets déposés dans la case du même numéro. Le livre de sortie contient un protocole de serment et protestation de soumission, de respect, de fidélité pour le roi... Le troisième livre en feuilles contient les noms de tous les prisonniers, et le tarif de leurs dépenses... Enfin, le quatrième livre est un in-folio immense (le grand registre décrit plus haut)... On réunit en registre tous les ordres à jamais donnés et adressés au gouverneur de la Bastille, toutes les lettres des ministres et de la police; tout est recueilli soigneusement, et se retrouve au besoin.» P. 30 et suivantes.
Il est facile de prouver que les archives de la Bastille, qui étaient immenses, et qui contenaient les papiers des autres prisons d'état, ont été pillées avant et pendant le siége, anéanties et dispersées après le dépôt fait à l'Hôtel-de-Ville:
1º la troisième livraison de la Bastille dévoilée (par Charpentier), page 152, cite des lettres tirées de ces archives, et concernant le château de Pierre-Encise, à Lyon. On a lieu de croire que la police envoyait à la Bastille toutes ses correspondances secrètes pour y être conservées en sûreté.
2º Cette même livraison présente des renseignemens qui sont d'accord avec nos suppositions, et que le rédacteur tenait du chevalier de Saint-Sauveur, officier de la Bastille durant dix-huit ans. «Nous avons appris que les mots tome et page, qui sont deux fois répétés dans les colonnes de chaque page du grand registre, renvoient à de gros volumes reliés qui renferment simplement les ordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier. Cette découverte nous a fait moins regretter la perte de ces mêmes volumes; nous nous étions imaginés qu'ils renfermaient des objets bien plus intéressans.» Comment ces gros volumes ont-ils disparu? le gouvernement avait donc intérêt à leur destruction? Quand ils n'auraient contenu que les ordres d'entrée et de sortie de chaque prisonnier, n'était-ce point assez pour éclaircir beaucoup de faits obscurs, pour en révéler d'autres tout-à-fait ignorés? On conçoit la perte de feuilles volantes, réunies en liasse, mais non celle de gros volumes qui étaient couverts sans doute en parchemin, et capables de résister même à un incendie tel que celui qui consuma ou plutôt attaqua le dépôt des livres saisis et les archives, lorsque les assiégeans eurent mis le feu à l'hôtel du gouvernement.
3º Mon savant et honorable ami M. Villenave, qui visita la Bastille le lendemain de la prise, se souvient d'avoir remarqué dans les cours une énorme quantité de papiers à demi-brûlés; il en ramassa quelques-uns, manuscrits et imprimés, qu'il conserve encore dans sa précieuse collection de pièces relatives à la révolution; mais il se souvient aussi que des sentinelles empêchaient les curieux d'emporter ces papiers qu'on enlevait sous les yeux des commissaires nommés par la ville. «La vérité est, dit Cubières dans son Voyage à la Bastille, que M. de Mirabeau avait aussi un ordre pour venir faire sa moisson de manuscrits, et je ne doute pas qu'il n'en ait rapporté plusieurs de très-curieux. J'aurais bien voulu en ramasser à mon tour; mais je n'en avais ni permission ni ordre.»
4º Charpentier nous apprend avec quel soin l'autorité faisait recueillir les papiers de la Bastille, qui furent déposés à l'Hôtel-de-Ville, et couverts d'un voile aussi impénétrable que celui qui les dérobait au jour quand ils étaient sous les voûtes de la Bastille. Le bruit courut même qu'on ferait une perquisition à main armée chez les personnes soupçonnées de garder des pièces trouvées à la Bastille. L'Hôtel-de-Ville n'était pas le seul dépôt de ces papiers; le district de Saint-Germain-des-Prés en possédait un grand nombre[52]. Ces papiers, tombés dans les mains des particuliers, se dispersaient tous les jours, passaient en province et même dans les pays étrangers. Trente commissaires, choisis pour entreprendre le dépouillement du dépôt de l'Hôtel-de-Ville, s'arrêtèrent effrayés devant les difficultés et la longueur de ce travail, et Charpentier, qui criait toujours que les archives de la Bastille n'avaient fait que changer de cachot, avait déjà publié six livraisons de la Bastille dévoilée, à l'aide d'une collection particulière, rassemblée au Lycée, laquelle ne formait pas la millième partie des papiers déposés à l'Hôtel-de-Ville[53]. Charpentier ne fit paraître que neuf livraisons de son livre; le reste des documens conquis le 14 juillet 1789 a été détourné depuis par l'adresse des agens de l'ancien gouvernement, ou perdu par l'incurie des gardiens de ce vaste répertoire d'iniquités morales et politiques.
[52] Voyez les Révolutions de Paris citées plus haut, p. 34.
[53] Bastille dévoilée, première livraison, p. 7; 4e livraison, p. 3; 6e livraison, p. 1.
On concevra l'intérêt que la royauté avait à l'anéantissement des preuves écrites de ses abus de pouvoir, en se représentant l'effet produit alors sur les masses par la dénonciation du moindre fait nouveau relatif à la Bastille, dont le fantôme épouvantait encore les Parisiens. Ces papiers accusateurs étaient autant de pierres que le peuple avait en main pour lapider la monarchie.
Nous démontrerons plus loin que le grand registre, qu'on n'eut pas le temps ni l'ordre de détruire au moment du siége, avait subi de nombreuses mutilations ou altérations à une époque antérieure, et que des officiers français avaient été chargés de rechercher et d'enlever, vers 1770, tous les papiers concernant Fouquet dans les archives de Pignerol.
Mais puisque cette carte n'a pas été conservée et que son existence ne fut point constatée par une exposition publique qui aurait attiré la foule en aussi grande affluence que l'échelle de Latude et les portes de fer de la Bastille, nous nous abstiendrons de la citer au rang des preuves, et même de défendre sa vraisemblance. Toujours est-il que la prise de la Bastille ayant accoutumé les esprits à l'imprévu et au merveilleux, on ne s'étonna pas de la trouvaille d'une carte et d'un nouveau système sur le Masque de Fer: les prisons républicaines allaient bientôt offrir des mystères plus inexplicables et plus horribles.
Le prisonnier masqué était encore une fois redevenu un objet de mode et d'engouement: les systèmes de Lagrange-Chancel, de Saint-Foix, du père Griffet, du baron d'Heiss et de Voltaire, repassèrent tour à tour sur la scène, sans qu'aucune découverte vînt les fortifier; les écrivains de places et de carrefours s'emparaient à l'envi de ce sujet déjà si populaire et toujours aussi mal connu.
On imprima et l'on colporta dans le même mois une quantité de misérables imprimés qui sortaient presque tous d'une librairie de la rue de Chartres, à laquelle le Masque de Fer valut de bons profits. Il y eut d'abord le véritable Masque de Fer, d'après les archives de la Bastille, in-8º de huit pages: c'était le duc de Monmouth, d'après Saint-Foix; ensuite, d'après Voltaire et les Mémoires de Perse, l'Histoire du Fils d'un roi, prisonnier à la Bastille, trouvée sous les débris de cette forteresse, in-8º de seize pages: c'était le comte de Vermandois, et le compilateur de cette notice, trouvée, disait-il, parmi une foule d'autres papiers, lors de la prise de l'asile de la tyrannie, se vantait de résoudre le problème, grâce aux révolutions de Paris.
L'effronterie du faussaire alla plus loin dans le Recueil fidèle de plusieurs manuscrits trouvés à la Bastille, dont un concerne spécialement l'homme au Masque de Fer, in-8º de 32 pages; c'était encore le comte de Vermandois; mais l'auteur avait la hardiesse de dire qu'il donnait la copie exacte d'une feuille découverte dans le mur d'une chambre de la tour de la Bertaudière, et que cette feuille avait été écrite par le comte de Vermandois, et cachée par lui le 2 octobre 1701, à six heures du soir[54]. Ce mensonge ridicule et impudent devait, selon le libraire, servir de supplément aux trois livraisons de la Bastille dévoilée, qui commençait à paraître avec un succès bien mérité.
[54] Plusieurs découvertes de ce genre eurent lieu cependant à la démolition de la Bastille; le nommé Mauclerc trouva, en visitant les cachots, un «morceau de papier taillé en pointe, aux deux côtés, roulé et placé dans un petit trou à gauche de la cheminée.» Sur ce papier était écrite une sentence politique qui fut attribuée à Linguet. Le même Mauclerc raconte qu'un jeune homme, visant comme lui ces cachots, «aperçut la longueur du petit doigt d'un suif noirci, qu'avec son couteau il enleva cette couche de suif et découvrit une fente au mur, dans laquelle il trouva un lambeau de toile rouge, large d'environ deux pouces, se terminant en pointe à l'une des extrémités, sur lequel lambeau sont tracés en fil blanc très-fin ces trois lignes:
+ + + + + + | ans J'ai respecté les jours de mon roi Voilà mon crime.
Ce morceau de linge était roulé et contenait un bout de ce même fil blanc, attaché à un brin de crin noir très-fort.» Révolutions de Paris, à la suite des Remarques historiques sur la Bastille, p. 136.
Plusieurs autres écrits, cachant leur pauvreté ou leur niaiserie sous de magnifiques intitulés, circulèrent dans Paris encore tout ému de l'enfantement d'une révolution; mais le public, trompé par ces mystifications méprisables, n'était que plus impatient de pénétrer ce secret, dont les dépositaires avaient tous disparu de même que les murs de la Bastille.
L'éditeur anonyme de la troisième édition des Remarques historiques sur la Bastille qui reparurent en 1789 comme un ouvrage nouveau, sous la rubrique de Londres, n'ajouta rien pour fixer l'incertitude où l'on sera probablement toujours à l'égard du prisonnier inconnu, pensait-il; mais il ne se fit pas scrupule de renchérir sur ce qu'on savait du masque et de l'enterrement de Marchialy: «Son masque était simplement de velours noir, garni de baleines très-fortes et attaché par derrière avec un cadenas scellé; il était fait de manière qu'il lui était impossible de l'ôter ou de l'arracher lui-même et qu'il pouvait manger avec sans beaucoup d'incommodité.» Où l'éditeur avait-il trouvé ces détails minutieux qu'il débitait avec tant d'effronterie ou de naïve crédulité? «Il est très-certain que le tronc seul du cadavre fut enterré, et que la tête coupée, puis partagée en divers morceaux, pour la défigurer, fut enterrée en plusieurs autres lieux.» L'éditeur ne nous dit pas comment il avait appris cette variante de la tradition recueillie par Saint-Foix; mais la Bastille, comme on sait, était une mine inépuisable.
Charpentier, ami de Linguet qui l'encourageait à écrire un ouvrage historique sur la Bastille, et qui promettait de lui fournir des éclaircissement singuliers, eut l'idée d'étaler au grand jour les injustices que cette prison d'état avait cachées dans son ombre. Un comité de gens de lettres s'était formé au Lycée, sous la direction de Charpentier, pour dépouiller et analyser tous les papiers de la Bastille, qu'on leur confierait, afin de conserver des pièces intéressantes, déjà éparses, et qui, dans peu, seraient perdues sans ressource, si on ne les conservait au plus tôt. Ce fut en quelque sorte un acte d'opposition contre la municipalité de Paris qui avait invité les possesseurs de ces pièces à en faire le dépôt à l'Hôtel-de-Ville, et qui ne se mettait pas en peine de les rendre publiques. La Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, fut donc publiée par livraisons, en 1789 et 1790, reproduisant et commentant le grand registre, dans lequel les entrées et les sorties des prisonniers étaient régulièrement marquées par ordre chronologique.
Ce travail fut exécuté avec autant de conscience que de célérité; mais les pièces contenant l'entrée et la sortie des prisonniers ne remontaient pas au-delà de l'année 1663; à partir de cette époque, Charpentier avait puisé ses documens «dans de petits feuillets manuscrits enfilés par un lacet, qui paraissaient être les dépositaires des notes relatives aux prisonniers jusqu'à ce que le temps permît de les mettre au net sur le grand registre.» Ces notes présentaient pourtant bien des lacunes. Il en était de même du grand registre, dans lequel on avait enlevé avec beaucoup de précaution le folio 120, correspondant à l'année 1698 et à l'arrivée du prisonnier inconnu à la Bastille; on avait aussi déchiré et mutilé les feuillets qui comprenaient la fin de l'année 1703 et les suivantes, comme pour effacer tout ce qui pouvait avoir rapport à Marchialy.
L'absence du folio 120 fit croire naturellement à Charpentier «qu'on avait mis autant de soin pour anéantir après la mort du prisonnier tout ce qui aurait pu donner quelques lumières sur son sort, qu'on en avait mis pendant sa vie pour dérober aux regards des curieux le mystère caché sous ce masque de fer;» il désespéra donc de trouver dans les papiers de la Bastille la moindre indication à ce sujet, et il dut se borner à faire une dissertation historique à l'aide des témoignages existant; mais cette dissertation ne parut que dans la neuvième livraison de la Bastille dévoilée, qu'elle occupe tout entière.
Durant cet intervalle de temps, signalé par la publication de plusieurs ouvrages sur la Bastille et son prisonnier masqué, le folio 120 du grand registre fut remis entre les mains de Charpentier, non pas l'original, mais un feuillet semblable, entièrement écrit de la main propre du major Chevalier.
On obtint la certitude qu'en 1775 M. Amelot, ministre de la ville de Paris, s'était fait communiquer toutes les pièces qui concernaient directement ou indirectement l'homme au masque: le major Chevalier, qui avait rempli les fonctions de sa charge à la Bastille depuis 1749, déclara lui-même qu'il avait, par l'ordre du ministre, opéré cette soustraction et envoyé à M. Amelot les feuillets déchirés du grand registre: on avait lieu de croire que ces feuillets étaient anéantis, mais on les retrouva, dit-on, par les soins de M. Duval, ancien secrétaire de la police, et leur authenticité fut à peine mise en doute, lorsque Charpentier les imprima dans son livre, rédigé avec modération et plein d'une sage critique, qu'on traduisait au fur et à mesure en Allemagne et en Angleterre.
Il est remarquable que ce folio où l'entrée du prisonnier a été relatée dans la forme ordinaire des écrous est divisé par colonnes, et en contient plusieurs réservées pour marquer les renvois aux tomes et pages d'un journal, d'une correspondance ou d'un recueil très-volumineux (37 volumes, d'une part, et 80 ou 8, de l'autre) qu'on n'a plus, ce qui s'accorde assez bien avec la disposition de la carte décrite dans les Loisirs d'un Patriote français.
Voici le tableau figuré de cette feuille, copié d'après l'original autographe du major Chevalier[55] et reproduit avec une scrupuleuse fidélité, sans omettre les fautes de français et d'orthographe qu'on remarque dans la rédaction de cet étrange historien de la Bastille.
[55] Le cabinet de M. Villenave nous fournit cet original envoyé à M. de Malesherbes, et presque entièrement semblable à celui que Chevalier avait fait passer à M. Amelot, peu de mois auparavant, et qui tomba dans les mains de l'éditeur de la Bastille dévoilée.
NOMS ET QUALITÉS DES PRISONNIERS Ancien prisonnier de Pignerol, obligés de porter toujours un masque de velours noir d'ont on n'a jamais scû le nom ni ses qualités.
DATES DE LEURS ENTRÉES. 18e 7bre. 1698 à 3 heures après midy
NOMS DE MESSIEURS LES SECRÉTAIRES D'ÉTAT QUI ONT CONTRESIGNÉ LES ORDRES. ...
TOM. Dujonca
PAG. v. 37
DATES DE LEURS MORTS. le 19e 9bre 1703
TOM. Dujonca
PAG. v. 80[56]
MOTIF DE LA DETENTION DES PRISONNIERS. on ne l'a jamais scû.
OBSERVATIONS C'est le fameux homme au masque que jamais personne n'a jamais scû ni connû. Mort le 19e 9bre. 1703. agé de 45 ans ou environs, enterré à St. Paul le lendemain à 4 heures après midy, sous le nom de Marchiali, en présence de M. Rosarges major dud. chateau et M. Reilhe chirurgien major de la Bastille qui ont signés sur les registres mortuaires de Saint Paul. Son enterrement a couté 40 l. Ce prisonnier a resté à la Bastille cinq années et soixante et deux jours non compris celuy de son enterrement.
Nota. Ce prisonnier à esté ammenés à la Bastille par M. de Saint Mars, dans sa litierre, lorsqu'il est venû prendre possession du gouvernement de la Bastille venant de son gouvernement des illes de Sainte Margueritte et Honnorats et qu'il avoit cy devant à Pignerol.
Ce prisonnier estoit traités avec une grande distingtion de M. le Gouverneur, et n'estoit vû que de luy et de M. Rosarges major dud. chateau, qui seul en avoit soin. Il n'a point été malade que quel heures, mort comme subitement; il a été enseveli dans un linceuil de toille neuve et genéralement tout ce qui s'est trouvés dans sa chambre à esté brulés, comme son lit tout entier y compris des matelats, tables, chaises et autres ustanciles reduis en poudres et en cendres, et jettés dans les latrines, le reste a esté fondu comme argenterie, cuivre ou étain.
Ce prisonnier estoit logés à la troisième chambre de la tour Bertodierre, laquelle chambres a esté regrattés et piqués jusqu'au vif dans la pierre et blanchie de neuf de bout à fonds, les portes, chassis et dormant des fenetres ont esté brulés comme le reste.
Il est à remarquer que le nom de MARCHIALI que lon lui a donnés sur le registre mortuaire de Saint Paul, on y trouve lettre pour lettre ces deux mots l'un latin l'autre françois, HIC AMIRAL, c'est l'Amiral.
[56] La Bastille dévoilée, 9e liv. p. 34, porte: vol. 8e; la plupart des ouvrages où cette feuille a été copiée depuis offrent en toutes lettres: volume 8me.
Ce feuillet est évidemment composé avec le journal de Dujonca et les anciennes notes que le père Griffet avait employées dans sa dissertation; il y a entière analogie de faits et souvent d'expressions entre ces documens et la rédaction assez peu littéraire de Chevalier. Cependant on a sujet de croire que le folio soustrait au grand registre différait de celui qui fut représenté comme une copie; car dans le registre les feuilles sont divisées en onze colonnes (voyez ci-dessus, la note [45]), tandis que le folio envoyé à messieurs Amelot et de Malesherbes ne contient que dix colonnes, l'une desquelles porte ce titre imprimé: Dates de leurs morts, au lieu de Dates de leurs sorties. La colonne qui manque dans le folio est intitulée au grand registre: Noms de messieurs les secrétaires d'État qui ont contresigné les ordres. Comment d'ailleurs expliquer l'enlèvement de ce folio, autrement que par l'intention de cacher ce qu'il renfermait et même d'en détruire la preuve?
Rien ne fait supposer que le grand registre, où n'existait plus le folio 120, fût celui dont on attribue l'invention à Chevalier, major de la Bastille depuis 1749: le grand registre commence à l'année 1686 et ne paraît pas plus moderne; au contraire, on est bien certain que le major est l'auteur du feuillet apocryphe, remis par M. Duval aux éditeurs de la Bastille dévoilée, soit qu'il l'ait imaginé en entier, soit qu'il l'ait copié sur le feuillet original avec de notables modifications, d'après des ordres supérieurs. Comment aurait-on écrit au commencement du 18e siècle: C'est le fameux homme au masque, tandis que cet homme ne devint fameux qu'en 1751, après la publication du Siècle de Louis XIV?
On reconnaît la main de la police de Sartines et de Lenoir, dans la perte de ce feuillet et dans la manière dont il fut remplacé; peut-être avait-il disparu avant que Chevalier fût chargé de recherches dans les archives. Les minutieuses précautions qu'on avait prises à la mort de Marchialy donnent assez à entendre qu'on n'eût pas laissé subsister quelque pièce écrite, capable de faire deviner le nom de ce prisonnier. En tout cas, les volumes 37 et 80 ou 8 de Dujonca, auxquels renvoyaient les colonnes des tomes et des pages dans le feuillet écrit par le major, ne vinrent à la connaissance de personne, et à peine put-on obtenir quelques témoignages pour constater qu'une collection de gros volumes avait figuré dans les archives de la Bastille.[57]
[57] On sait combien le gouvernement de Louis XVI employa d'argent et de ruse pour étouffer toutes les accusations qui pouvaient sortir contre lui des ruines de la Bastille. Les auteurs des différens ouvrages publiés alors sur cette prison d'état ne trouvèrent de renseignemens qu'auprès d'anciens officiers qui avaient été, à une époque antérieure, éloignés du service, et qui gardaient rancune à l'administration. Mais presque tous ceux qui, en dernier lieu, étaient attachés à la Bastille par des fonctions élevées ou subalternes, refusèrent de se faire dénonciateurs: on doit présumer qu'ils furent indemnisés généreusement, d'après ce seul fait (autographe de M. Villenave): un lieutenant de la Bastille, ayant perdu ses effets dans le sac du château, adressa une pétition à Louis XVI, pour obtenir un secours; le roi écrivit de sa main, au bas de la pétition: Bon pour quatre mille livres.
A propos de ces renvois, dignes de prêter aux conjectures, quelqu'un eut l'idée de rectifier ainsi le numéro de la carte citée dans les Loisirs d'un Patriote français, 6-4-37-8-9000, pour le rendre compréhensible par l'addition d'un seul chiffre, et par cette explication: la carte, faite après la mort du prisonnier, aurait renvoyé au volume 6e pour l'entrée de Fouquet à la Bastille en 1663; au volume 4e pour sa sortie en 1664, lorsqu'on le transféra à Pignerol; au volume 37e, pour son retour à la Bastille en 1698; au volume 8e, pour sa mort en 1703; et enfin au numéro d'ordre 9000, désignant le nombre de prisonniers enregistrés avant lui.
Mais l'auteur de la Bastille dévoilée n'eut pas recours à ces calculs problématiques: dans sa neuvième livraison, il fit un examen succinct, mais judicieux, des diverses opinions qu'on avait fait valoir jusqu'alors à l'égard du Masque de Fer, en discutant pour la première fois celle de M. de Taulès, qui ne révélait son secret à ses amis que sous la foi du serment (p. 171 de la 9e liv.); mais il retomba dans le système de l'éditeur des Questions sur l'Encyclopédie, ou du libelliste des Amours d'Anne d'Autriche, en s'efforçant de prouver que, suivant la solution la plus vraisemblable, le prisonnier était fils naturel d'Anne d'Autriche et frère aîné de Louis XIV.
Le champ s'ouvrait plus large et plus libre aux paradoxes, les moins respectueux pour l'honneur de la monarchie, depuis que l'approbation des censeurs royaux et le privilége du roi n'étaient plus nécessaires pour les nombreux ouvrages que la presse lançait de toutes parts, depuis que la police avait renversé son encre rouge et que le pilon ne faisait plus la guerre aux livres.
La Bastille fut encore le prétexte de plusieurs compilations moins importantes, dans lesquelles figurait le Masque de fer sous différens noms.
Le chevalier de Cubières, qui mena la muse de Dorat à la Bastille, le 16 juillet 1789, voulut aussi dire son mot sur le Masque de Fer, dans le récit de son Voyage en prose et en vers[58], sans doute pour justifier les qualités de citoyen et soldat qu'il avait prises en tête de sa brochure: Cubières aspirait déjà à devenir poète républicain, afin de se venger des épigrammes de Rivarol, auxquelles il devait son unique célébrité. Ce fut dans les notes de cet opuscule, qui rappelle seulement par la forme le spirituel Voyage de Chapelle et Bachaumont, que Cubières se vanta d'être mieux instruit que ses contemporains au sujet du prisonnier masqué. «Le bruit a couru d'abord, dit-il avec la légèreté d'un faiseur de poésies fugitives, que, dans cet immense et redoutable dépôt des secrets de la monarchie, on avait trouvé des pièces qui renfermaient celui du célèbre Masque de Fer: ce bruit a cessé tout-à-coup, et l'on a même dit qu'on n'avait rien trouvé de relatif à cet illustre prisonnier. On m'a révélé ce secret long-temps avant la prise de la Bastille; et comme on ne m'a point fait une condition de n'en rien dire, et que le temps est venu de ne plus rien dissimuler, je vais écrire ce que je sais, et l'écrire avec la franchise qui me caractérise.»
[58] Voyage à la Bastille, fait le 16 juillet 1789, et adressé à Mme de G... à Bagnols, en Languedoc, par Michel de Cubières, citoyen et soldat, in-8º; Paris, 1789.
Après cet exorde charlatanique, écrit de ce style qui était bien digne d'être appliqué plus tard à l'Éloge de Marat, Cubières raconte que, le 5 septembre 1638, Anne d'Autriche, qui avait mis au monde, entre midi et une heure, un fils qui fut Louis XIV, accoucha d'un second fils pendant le souper du roi, et que Louis XIII résolut de cacher la naissance de cet enfant, pour éviter les prétentions d'un frère jumeau à la couronne de France. Cubières a la bonne foi d'ajouter qu'il n'en sait pas davantage. On doit lui tenir compte de la réserve qu'il a mise dans sa prétendue révélation: il pouvait ne pas se contenter d'un mensonge de quinze lignes, lui qui avait déjà publié dix ou douze volumes sans y faire entrer une idée!
Le fougueux journaliste Carra, sous le voile de l'anonyme, qui fut levé par le Moniteur du 6 juillet 1790, publia les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille, dans une suite de près de trois cents emprisonnemens, détaillés et constatés par des pièces, notes, lettres, rapports, procès-verbaux, trouvés dans cette forteresse, et rangés par époques, depuis 1475 jusqu'à nos jours; 1789, 3 vol. in-8º.
Les noms de l'auteur et du libraire-éditeur (Buisson) de ces Mémoires nous avaient d'abord mis en défiance contre leur caractère d'authenticité, si hautement réclamé dans le titre de l'ouvrage; l'esprit et le style des observations qui entrecoupent les pièces historiques n'eussent pas servi à nous faire changer d'avis, et nous supposions que ce livre avait été fabriqué par les scribes de Soulavie, avec des documens plus ou moins falsifiés, sous les yeux de Carra, qui aurait écrit le Discours préliminaire, où la déclamation va jusqu'au burlesque. «Rois imbécilles, rois fanatiques, Sardanapales français, sortez un instant des abîmes de la mort, pour subir le plus grand des supplices, celui de voir proclamer vos forfaits par toute la terre; et vous, peuples de la terre, lisez ces annales du crime!...» Mais nous nous sommes convaincus que ces Mémoires sont aussi exacts et non moins curieux peut-être que la Bastille dévoilée. Les pièces citées existaient réellement dans les archives de la Bastille, et les plus anciennes qui sont aussi les plus considérables avaient été copiées dès 1775, et transmises par le major Chevalier à M. de Malesherbes[59].
[59] Nous avons entre les mains ces copies, qui sont conservées dans le cabinet de M. Villenave, et en les comparant avec le tome 1 de l'ouvrage de Carra, nous ne trouvons que des suppressions peu importantes dans l'imprimé. On voit à l'article du Masque de Fer, p. 315, que Carra avait eu communication, avant Charpentier, du folio 120 du grand registre, écrit par le major Chevalier, et des autres pièces envoyées à Malesherbes en 1775. On a lieu de soupçonner que ces pièces étaient fournies à l'éditeur par Malesherbes lui-même, dans les papiers duquel on les a trouvées.
L'article du Masque de Fer reproduit presque textuellement, sans avoir égard aux colonnes imprimées du grand registre, le folio 120, tel que Chevalier l'avait envoyé à Malesherbes; l'éditeur ajoute seulement que le masque de velours noir était attaché sur le visage du prisonnier, et qu'un ressort le tenait par derrière. Il passe rapidement en revue les versions des Mémoires de Perse, de Voltaire, de La Grange-Chancel et de Saint-Foix: il en conclut que tous se sont également trompés sur les dates, et vraisemblablement sur leurs conjectures. Ensuite il cite, dans ses propres observations, l'extrait d'une lettre que nous rapporterons ailleurs, après laquelle on ne peut plus douter qu'en 1691 le prisonnier fût sous la garde de Saint-Mars depuis vingt ans au moins. On doit regretter cependant que Carra, plus curieux de phrases que de faits, ait négligé d'indiquer la source de cette lettre qui nous semble authentique, par la raison que cet ouvrage est rempli de pièces originales publiées avec autant de bonne foi que d'ignorance. Le déclamateur Carra n'était point assez adroit pour inventer un pareil artifice; et sans doute il ne regardait pas cette lettre comme un document si extraordinaire et si précieux, qu'il dût en justifier à ses lecteurs. Au reste, il croyait résoudre le problème, en adoptant le sentiment de beaucoup de personnes qui pensaient que le prisonnier masqué était un frère aîné de Louis XIV.
Louis Dutens, dont la réputation de poète et de littérateur français était fort accréditée en Angleterre, ne s'amusa pas à réunir dans la lettre sixième de sa Correspondance interceptée, in-12, 1789, les systèmes de ses devanciers: il en choisit un, celui du baron d'Heiss, qu'il appuya de quelques faits aussi neufs que singuliers; il prouva qu'un ministre du duc de Mantoue avait été enlevé par ordre de Louis XIV, vers 1685, croyait-il, et enfermé secrètement à Pignerol, parce que le cabinet de Versailles craignait l'habileté et la perfidie de cet Italien dans les négociations entamées avec la cour de Piémont. L'enlèvement semblait incontestable, quoique le cabinet de Versailles l'eût toujours nié, malgré la dénonciation de l'Histoire abrégée de l'Europe; mais Dutens prétendait que la victime de cet attentat contre le droit des gens était un comte Girolamo Magni.
Dutens dit que ce fut à Paris, en 1778, peut-être en fouillant les archives des affaires étrangères, qu'il acquit des lumières sur ce sujet; il avait recueilli aussi la tradition à Turin, où il alla ensuite avec lord Mount-Stuard, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre; mais il ne put compulser les archives de Mantoue, qu'on avait transportées à Vienne en 1707, et il ne trouva rien dans celles de Turin, où une lacune de quarante années (1660 à 1700) ne permettait pas de constater un fait qui avait sans doute mis en jeu les ressorts de la diplomatie italienne.
Durant le séjour de Dutens à Paris, l'abbé Barthélemy, dont la bonne foi ne peut être suspecte, lui montra un mémoire fait à l'instance du marquis de Castellane, gouverneur des îles Sainte-Marguerite, par un nommé Claude Souchon, alors âgé de soixante-dix-neuf ans, fils d'un homme qui avait été cadet de la compagnie franche des îles, du temps de Saint-Mars. Ce Claude Souchon est certainement le même officier que Papon avait interrogé en 1778; mais, dans son Mémoire, il fut moins réservé qu'il l'avait été dans ses paroles. Instruit par les confidences de son père et du sieur Favre, aumônier de la prison, il rapporta en détail les circonstances de l'enlèvement du prisonnier masqué (en 1679) qu'il appelait un ministre de l'Empire; et son récit s'accorde si fidèlement avec les Correspondances officielles relatives à cette affaire, publiées depuis, qu'on est forcé de l'admettre comme véritable dans toutes ses parties. Claude Souchon assure que le prisonnier mourut aux îles Sainte-Marguerite, neuf ans après sa disparition.
Dutens démentait par là, disait-il, les assertions de Voltaire, et faisait évanouir le merveilleux de l'anecdote, en établissant que le Masque de Fer n'était autre que le ministre du duc de Mantoue, quoique celui-ci, mort neuf ans après sa disparition, c'est-à-dire en 1697, aux îles Sainte-Marguerite, ne pût avoir été transféré à la Bastille en 1698, ainsi que l'atteste le journal de Dujonca. Dutens, à l'appui de son opinion, cite de plus le témoignage du duc de Choiseul, qui, n'ayant pu arracher à Louis XV le secret du Masque de Fer, pria Mme de Pompadour de le demander elle-même au roi, et apprit par l'entremise de la favorite que ce prisonnier était un ministre d'un prince italien.
Ce petit écrit, qui avait passé inaperçu en 1789, reparut avec de légers changemens dans le deuxième volume (p. 204 et suiv.) des Mémoires d'un Voyageur qui se repose, publiés à Paris, en 1806, par Dutens, qui n'osa pas néanmoins répéter cette conclusion qu'il avait tirée d'abord de ses recherches: «Il n'y a aucun point d'histoire mieux établi que le fait que le prisonnier au masque de fer fut un ministre du duc de Mantoue enlevé à Turin.»
Le Masque de Fer inondait encore une fois le public de dissertations plus ou moins hypothétiques; et ce sujet tenait aussi occupés les meilleurs critiques de l'Angleterre. M. Quentin Crawfurd publia, en 1790, un article anglais, dans lequel, après avoir comparé les systèmes soutenus jusqu'à cette époque, il opinait en faveur de celui de Voltaire, avec tant de conviction, qu'il ne pouvait douter, disait-il, que le prisonnier masqué fût le fils d'Anne d'Autriche, sans toutefois déterminer la date de sa naissance. Depuis, M. Crawfurd renouvela dans un ouvrage français cette discussion judicieuse, mais plus forte d'inductions morales que de preuves écrites.
Ce prétendu fils d'Anne d'Autriche semblait alors réunir toutes les probabilités en sa faveur, et devoir mettre fin aux conjectures que l'homme au masque soulevait depuis quarante-cinq ans: aussi ne s'occupait-on plus que de découvrir son père infortuné.
M. de Saint-Mihiel, qui travaillait à la recherche de cette paternité, fit paraître à Strasbourg, en 1790, une brochure in-8º, que nous n'avons pas vue, intitulée: Le véritable Homme dit au Masque de Fer, ouvrage dans lequel on fait connaître, sur des preuves incontestables, à qui ce célèbre infortuné dut le jour, quand et où il naquit. M. de Saint-Mihiel avait imaginé un mariage secret entre la reine-mère et le cardinal Mazarin!
C'était sans doute un bel exemple à suivre pour les prêtres ennemis du célibat; mais on ne tint pas compte à l'auteur d'avoir légitimé la naissance du Masque de Fer: la critique refusa de prendre part aux noces de Mazarin. N'eût-il pas été plus logique d'imiter l'avocat Bouche, qui, dans son Essai sur l'Histoire de Provence, 2 vol. in-4º, publié en 1785, regardait l'histoire du Masque de Fer comme une fable de l'invention de Voltaire, ou bien n'était pas éloigné de conclure que ce prisonnier fût une femme?
La vérité historique n'existait plus dans ces temps de révolution sociale, où les événemens du jour contredisaient ceux de la veille, où les hommes ne se reconnaissaient plus eux-mêmes, où le présent, semblable à un volcan en éruption, jetait son reflet et ses laves sur le passé. Le faux régnait dans les sentimens, dans les idées, dans les moeurs; l'exagération gâtait les meilleures choses, et personne n'y prenait garde, puisque chacun participait à ce vertige général. Le fait extraordinaire du Masque de Fer avait été jusque-là soumis à une analyse chimique, pour ainsi dire, et dégagé de tout l'alliage mensonger que lui prêtait la tradition: en 1790, on ne disserta pas davantage, on supposa un document d'après lequel la question était résolue, sans appel, sous les auspices de ce maréchal de Richelieu qui passait pour avoir été dépositaire du secret de Louis XIV.
L'abbé Soulavie, qui trouvait moyen de changer en roman les pièces les plus authentiques, et qui donnait pour vraies ses plus grossières impostures, ne manqua pas de faire entrer le Masque de Fer dans les Mémoires du maréchal de Richelieu[60], et prétendit avoir découvert de quoi expliquer cette énigme, dans les papiers du maréchal. Celui-ci, en effet, avait eu l'imprudence de confier sa bibliothèque, ses notes et ses correspondances à Soulavie, qui s'en servit avec une insigne mauvaise foi, comme le déclara le duc de Fronsac dans une protestation énergique contre le secrétaire de son père; mais on peut assurer que la ridicule relation, insérée dans le troisième volume des Mémoires, ch. IX, ne fut pas trouvée par Soulavie, ni par M. de La Borde, comme le dit la Correspondance de Grimm (t. 16, p. 234, de la première édition), dans les cartons du duc de Richelieu. Le titre seul de ce morceau suffirait pour le démentir, en prouvant l'inexpérience de l'auteur qui a voulu déguiser son style et qui n'a pas su éviter ces mauvaises locutions que l'école encyclopédiste avait introduites dans la langue: «Relation de la naissance et de l'éducation du prince infortuné, soustrait par les cardinaux de Richelieu et Mazarin à la société, et renfermé par l'ordre de Louis XIV; composée par le gouverneur de ce prince au lit de la mort.»
[60] Mémoires du maréchal duc de Richelieu, pour servir à l'histoire des cours de Louis XIV, de la minorité et du règne de Louis XV: ouvrage composé dans la bibliothèque et sur les papiers du maréchal, et sur ceux de plusieurs courtisans ses contemporains. Londres, 1790, les quatre premiers volumes; Paris, Buisson, 1793, les cinq derniers. Le succès de ce livre fut si grand, qu'on en fit une seconde édition cette année-là.
Quelques citations, choisies dans le récit où le changement d'orthographe ne déguise pas l'imitation maladroite du style du dix-septième siècle, ne laisseront aucun doute sur la fausseté de cette pièce aussi grossièrement fabriquée que les poésies de Clotilde de Surville.
«Le prince infortuné, que j'ai élevé et gardé jusqu'à la fin de mes jours, naquit le 5 septembre 1638, à huit heures et demie du soir pendant le souper du roi; son frère, à présent régnant (Louis XIV), était né le matin à midi pendant le dîner de son père; mais autant la naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de son frère fut triste et cachée avec soin.» Le gouverneur, quoique au lit de la mort, se souvient de sa rhétorique! Selon lui, Louis XIII fut averti par la sage-femme que la reine devait faire un second enfant, et cette double naissance lui avait été annoncée depuis long-temps par deux pâtres qui disaient dans Paris que si la reine accouchait de deux dauphins, ce serait le comble du malheur de l'état. Le cardinal de Richelieu, consulté par le roi, répondit que dans le cas où la reine mettrait au monde deux jumeaux, il fallait soigneusement cacher le second, parce qu'il pourrait à l'avenir vouloir être roi. Louis XIII était donc souffrant dans son incertitude; quand les douleurs du second accouchement commencèrent, il pensa tomber à la renverse. Ayant réuni en présence de la reine l'évêque de Meaux, le chancelier, le sieur Honorat, la dame Péronette sage-femme, il leur dit que celui d'entre eux qui publierait l'existence d'un second dauphin en répondrait sur sa tête. La reine accoucha donc d'un dauphin «plus mignard (voilà une expression de rondeau gaulois) et plus beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier, comme s'il eût déjà éprouvé du regret d'entrer dans la vie où il aurait ensuite tant de souffrances à endurer.» (Ah! Monsieur le gouverneur, vous avez lu les Épreuves du sentiment de Baculard d'Arnaud!) Le roi fit faire plusieurs fois le procès-verbal de cette merveilleuse naissance, unique dans notre histoire, et tous les témoins le signèrent avec serment de ne jamais rien révéler de ce qui s'était passé; la sage-femme fut chargée de cet enfant et le cardinal s'empara plus tard de l'éducation du prince destiné à remplacer le dauphin, si celui-ci venait à décéder. Quant aux bergers qui avaient prophétisé au sujet des couches d'Anne d'Autriche, le gouverneur n'en a plus entendu parler; d'où il conclut que le cardinal aura pu les dépayser. (Le verbe dépayser pris dans cette acception figurée ne se trouverait pas avant la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie, publiée l'an VII de la République.)
Dame Péronnette éleva comme son fils le prince qui passait pour le bâtard de quelque grand seigneur du temps; le cardinal le confia plus tard au gouverneur pour l'instruire comme l'enfant d'un roi, mais en secret, et ce gouverneur l'emmena en Bourgogne dans sa propre maison. La reine-mère paraissait craindre que, si la naissance de ce jeune dauphin était connue, les mécontens ne se révoltassent, «parce que plusieurs médecins pensent que le dernier né de deux frères jumeaux est le premier conçu, et par conséquent qu'il est roi de droit;» néanmoins Anne d'Autriche ne put se décider à détruire les pièces qui constataient cette naissance. Le prince, à l'âge de dix-neuf ans, apprit ce secret d'état, en fouillant dans la cassette de son gouverneur, où il trouva des lettres de la reine et des cardinaux de Richelieu et Mazarin; mais pour mieux s'assurer de sa condition, il demanda les portraits du feu roi et du roi régnant: le gouverneur répondit qu'on en avait de si mauvais, qu'il attendait qu'on en fît de meilleurs pour les placer chez lui. Le jeune homme projetait d'aller à Saint-Jean de Luz où était la cour, à cause du mariage du roi et de l'infante d'Espagne (1660), et de se mettre en parallèle avec son frère: son gouverneur le retint et ne le quitta plus.
«Le jeune prince alors était beau comme l'amour, et l'amour l'avait aussi très-bien servi pour avoir un portrait de son frère;» car une servante, avec laquelle il avait une liaison intime, lui en procura un. Le prince se reconnut et courut chez son gouverneur en lui disant: «Voilà mon frère et voilà qui je suis!» Le gouverneur dépêcha un messager à la cour pour réclamer d'autres instructions; l'ordre vint de les enfermer ensemble. Ce gouverneur, qui n'oublie rien si ce n'est de se nommer, termine ainsi sa confession générale écrite en manière de nouvelle sentimentale: «J'ai souffert avec lui dans notre prison, jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est prononcé par mon juge d'en haut, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon ame ni à mon élève une espèce de déclaration qui lui indiquerait les moyens de sortir de l'état ignominieux où il est, si le roi venait à mourir sans enfans. Un serment forcé peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il est nécessaire de laisser à la postérité?» Touchante attention d'un homme qui se meurt et qui songe à éclairer la postérité sur des anecdotes incroyables!
Cette belle histoire fut tellement goûtée, que Champfort, en rendant compte des Mémoires du maréchal de Richelieu dans le Mercure de France, s'écriait avec une bonhomie assez peu digne de son caractère mordicant: «Il est enfin connu ce secret qui a excité une curiosité si vive et si générale!» Certes, rien ne coûtait à Soulavie en fait de mensonges, grâce au sentiment patriotique dont il était animé, disait Champfort; car Soulavie prétendait, que la relation avait été remise par le régent lui-même à Mlle de Valois, sa fille, pour prix d'une complaisance d'autre nature, et que cette princesse, qui s'immolait ainsi à la curiosité du duc de Richelieu, son amant, avait donné à celui-ci le manuscrit, payé en monnaie fort déshonnête, comme il appert d'un étrange billet en chiffres que l'abbé, biographe du maréchal, n'a osé traduire que dans sa seconde édition: «Le voilà le grand secret; pour le savoir, il m'a fallu me laisser 5, 12, 17, 15, 14, 1, trois fois par 8, 3[61].» L'abbé Soulavie ne se faisait pas faute d'un inceste de plus ou de moins, pour ajouter du piquant à ses révélations, rédigées dans d'excellens principes que Champfort louait de préférence au style négligé de l'ouvrage.
[61] Ce billet obscène courait déjà manuscrit en 1789, comme je l'ai supposé d'après une phrase de Dulaure. On lit dans la sixième livraison de la Bastille dévoilée, qui parut en janvier 1790: «Dans plusieurs journaux, dans plusieurs brochures, on a annoncé la découverte prochaine du secret tant désiré, tant attendu, de l'homme au Masque de Fer. J'ai vu une copie de la pièce sur laquelle cette espérance est fondée. C'est une lettre en chiffres, de sept à huit lignes, écrite à M. le maréchal duc de Richelieu, par Mlle de Valois d'Orléans.» Charpentier, dans sa neuvième livraison, ne jugea pas que cette monstrueuse anecdote fût digne d'une réfutation détaillée.
On peut croire que M. de La Borde, qui aimait à inventer des mystifications historiques et qui avait déjà fait un roman de ce genre dans la Lettre de Marion de Lorme aux auteurs du Journal de Paris[62], prit la plume au nom du gouverneur d'un prince infortuné plus beau que l'amour, et fournit ce méchant pastiche aux compilations de Soulavie. Cependant on ne contesta pas l'authenticité de ce conte fait à plaisir, parce qu'on n'avait pas le loisir de s'arrêter sur un sujet aussi frivole à l'approche de la Terreur et au bruit du canon d'alarme.
[62] On sait que dans cette facétie, imprimée en 1780, in-12, Laborde essaya de prouver que la célèbre Marion Delorme était morte le 5 janvier 1748, à l'âge de cent trente-quatre ans et dix mois.
D'ailleurs Soulavie ne regardait pas lui-même comme très-convaincant le récit qu'il avait supposé, car il ne se dispensa pas de rassembler, avec des commentaires contradictoires, tous les faits rapportés tour-à-tour par les Mémoires de Perse, par Voltaire, par Lagrange-Chancel, par l'abbé Papon, par M. de Palteau et par le père Griffet: il en tira cet argument que le prince devait avoir une ressemblance qui l'eût fait reconnaître pendant un demi siècle et d'un bout de la France à l'autre. Soulavie ne se fait pas faute d'adopter et de paraphraser une circonstance que le chevalier de Cubières avait avancée dans son Voyage à la Bastille: il raconte que Louis XV était impatient de savoir les aventures du Masque de Fer, et que le régent lui répondait toujours que Sa Majesté ne pouvait en être instruite qu'à sa majorité; la veille même du jour où cette majorité devait être déclarée en parlement, le duc d'Orléans refusa encore de dévoiler ce secret, en prétextant qu'il manquerait à son devoir, s'il parlait avant le terme fixé. «Le lendemain, le roi, en présence des seigneurs de la cour, tirant ce prince à l'écart pour être instruit du secret, tous les yeux accompagnèrent le roi, et on vit le duc d'Orléans émouvoir la sensibilité du jeune monarque. Les courtisans ne purent rien entendre; mais le roi dit tout haut en quittant le duc d'Orléans: «Eh bien! s'il vivait encore, je lui donnerais la liberté!» Cette anecdote, fût-elle vraie, n'ajoute aucune présomption en faveur de l'opinion défendue par Soulavie, car le malheur d'un étranger pouvait émouvoir le jeune roi de quinze ans, sans que sa sensibilité fût mise en jeu par les infortunes d'un personnage de sa famille.
Mais une note, dont l'authenticité semble d'autant plus incontestable que Soulavie n'y attache presque pas d'importance, mérite bien plus de créance que les quarante pages précédentes: c'est le résumé d'un entretien de l'auteur avec le maréchal de Richelieu, qui avait toujours été très-réservé sur le secret du prisonnier masqué. Soulavie, dans un entretien particulier, lui demande ce qu'on doit croire du Masque de Fer et lui dit: «Il serait bien intéressant de laisser dans vos mémoires ce grand secret à la postérité! vos liaisons avec le feu roi, avec les favorites, toujours fort curieuses de secrets, et avec toute l'ancienne cour qui le fut sans cesse sur le mystérieux prisonnier, ont pu vous l'apprendre, et vous avez vous-même instruit Voltaire qui n'osa jamais publier le secret en entier. N'est-il pas vrai, monsieur le maréchal, que ce prisonnier était le frère aîné de Louis XIV, né à l'insu de Louis XIII?» Ces questions embarrassèrent visiblement le vieux courtisan, qui se jeta dans une réponse évasive: il avoua que le Masque de Fer n'était ni le frère adultérin de Louis XIV, ni le duc de Monmouth, ni le comte de Vermandois, ni le duc de Beaufort; il appela rêveries ces différens systèmes, quoique leurs auteurs eussent relaté des anecdotes très-véritables, et convint qu'il y avait ordre de tuer le prisonnier s'il essayait de se faire connaître. «Tout ce que je puis vous dire, monsieur l'abbé, continua-t-il, C'EST QUE CE PRISONNIER N'ÉTAIT PLUS AUSSI INTÉRESSANT, QUAND IL MOURUT, AU COMMENCEMENT DE CE SIÈCLE, TRÈS-AVANCÉ EN AGE; MAIS QU'IL L'AVAIT ÉTÉ BEAUCOUP, QUAND, AU COMMENCEMENT DU RÈGNE DE LOUIS XIV PAR LUI-MÊME, IL FUT RENFERMÉ POUR DE GRANDES RAISONS D'ÉTAT.»
Cette réponse remarquable fut recueille par Soulavie qui l'écrivit sous les yeux du maréchal et qui lui en soumit la rédaction; M. de Richelieu corrigea seulement quelques expressions et ajouta de vive voix cette observation plus énigmatique: «Lisez ce que M. de Voltaire a publié en dernier lieu sur ce masque, ses dernières paroles surtout, et réfléchissez!» Quelles sont ces dernières paroles de Voltaire? faut-il les prendre dans les Questions sur l'Encyclopédie, dans l'article même consacré au Masque de Fer ou dans l'addition de l'éditeur de 1771? faut-il plutôt entendre par là les dernières paroles du principal endroit où cette anecdote est discutée dans les ouvrages de Voltaire, et recourir au Siècle de Louis XIV et au Supplément de cette histoire? en ce cas, ce seraient celles-ci: «Pourquoi des précautions si inouïes pour un confident de M. Fouquet, pour un subalterne? qu'on songe qu'il ne disparut en ce temps-là aucun homme considérable!»
Ces dernières paroles pouvaient fortifier, il est vrai, le système de Soulavie, en même temps qu'elles en indiquaient un autre à établir.
Soulavie finit peut-être par se persuader que sa découverte était réelle, et il essaya de le prouver clairement dans la suite des Mémoires du maréchal de Richelieu, qu'il augmenta de cinq volumes en 1793. Mais ses Nouvelles considération sur le Masque de Fer, imprimées en tête du 6e vol. de ces Mémoires, ne méritent pas plus d'estime que le manuscrit du gouverneur anonyme.
Il était si plein de son opinion, qu'il la regarda comme adoptée généralement, et qu'après avoir décidé ainsi le fond de la question, le prisonnier fut un frère de Louis XIV, il s'occupa seulement de rechercher si ce frère était légitime ou adultérin, et il s'en tint au texte même de sa fameuse relation qu'il certifiait sortie de la maison d'Orléans. Cette dissertation semble avoir été faite pour combattre l'addition ajoutée à l'article du Masque de Fer dans le Dictionnaire Philosophique par l'éditeur de 1771, addition que les éditeurs de Kehl avaient attribuée à Voltaire, en réfutant avec une note assez vive la pièce fausse produite depuis peu dans les Mémoires du maréchal de Richelieu.
Conçoit-on que Soulavie, qui avait sacrifié si légèrement l'honneur de Mlle de Valois à une accusation infâme, s'érigeât en champion de la vertu d'Anne d'Autriche et s'inscrivît en faux contre le système qui tendait à faire du Masque de Fer le fils naturel de cette reine et de Buckingham, ou de Mazarin, ou de tout autre amant?
Soulavie, comme on voit, tenait beaucoup à son roman, non moins mystérieux que les romans d'Anne Radcliff, qui eurent la vogue des Mémoires apocryphes publiés chez le libraire Buisson, entrepreneur du scandale de l'ancienne monarchie; on a lieu de supposer, d'après nombre d'inductions, que cet abbé défroqué avait un intérêt occulte à déshonorer la maison d'Orléans pour rendre ce nom odieux et affaiblir le parti de Philippe-Égalité.
Un écrivain spirituel, qui s'était fait un nom dans la littérature avec les Mémoires supposés d'Anne de Gonzague, princesse palatine, fut dégoûté de ce genre facile par les succès peu honorables de Soulavie, et lorsqu'il voulut traiter le sujet du Masque de Fer, il choisit exprès l'opinion du baron d'Heiss, comme la moins romanesque, pour s'y rattacher dans un article fort sensé, qui fait partie de ses OEuvres philosophiques et littéraires, 2 vol. in-12, imprimées à Hambourg en 1795.
Sénac de Meilhan, pendant son émigration, retournait ainsi en France, par la pensée, à la suite du prisonnier inconnu, qu'il avait pris pour le secrétaire du duc de Mantoue. A l'appui de la lettre italienne traduite dans l'Histoire abrégée de l'Europe, il invoqua le témoignage des journaux italiens de 1782, qui avaient rapporté de la même manière l'anecdote de l'enlèvement de Matthioli, trouvée dans les papiers d'un marquis de Pancalier de Prie, mort à Turin cette année-là.
L'opinion de Sénac fut reproduite, avec quelques nouveaux rapprochemens de faits et de dates, dans un article intitulé: Mémoires sur les problèmes historiques et la méthode de les résoudre, appliqué à celui qui concerne l'Homme au masque de fer, et signé C. D. O., que le Magasin encyclopédique publia en 1800 (6e année, t. VI, p. 472.) Cet article, surchargé de considérations vagues et verbeuses, est écrit par une personne qui n'avait point approfondi la question, et qui annonce que des notes découvertes à la bibliothèque de Turin prouvent l'identité du Masque de Fer et de Girolamo-Magni, premier ministre du duc de Mantoue.
Le savant Millin, directeur de l'estimable recueil où parut cet article, avait précédemment, dans ses Antiquités nationales (in-4, t. I, art. I, la Bastille) examiné les systèmes émis sur le Masque de Fer, et adopté de préférence celui qui donnait à Louis XIV un frère aîné, fruit des galanteries d'Anne d'Autriche: c'était pour lui une occasion d'envisager ce fait sous un point de vue politique et de comparer Louis XIV aux despotes asiatiques. Aussi fut-il accueilli favorablement, quand il présenta en 1790 à l'Assemblée Nationale son ouvrage, qui devait servir de liste de proscription aux monumens mis hors la loi!
Le système de Soulavie enté sur sa ridicule relation, avait pourtant trouvé des partisans en Allemagne; non seulement on représentait à Berlin un drame, le Masque de Fer, où Louis XIV, amoureux de la femme de son frère, voyait les deux époux s'empoisonner devant lui, pour échapper l'un à sa haine et l'autre à son amour, mais encore M. Spittler avait, dans le Magasin de Gottingue, essayé d'établir, avec toute la conscience de son érudition germanique, une opinion qui n'était déjà plus admissible en France, et qui reposait principalement sur un livre français que nous ne connaissons pas, intitulé: Mémoires secrets du Masque de Fer.
Ce fut alors que le système que Sénac de Meilhan avait défendu en dernier lieu prévalut en France par la seule force des pièces qu'on découvrit à Paris dans les archives des Affaires Étrangères, et il a été presque seul soutenu jusqu'à ce jour, avec quelque apparence de vérité, il faut l'avouer.
M. Roux-Fazillac fit paraître le premier, en 1800, ces pièces authentiques dans les Recherches historiques et critiques sur l'Homme au masque de fer, d'où résultent des notions certaines sur ce prisonnier, in-8º de 142 pages. Ces recherches, puisées à des sources que la Révolution avait pu seule mettre à la discrétion des curieux, se composent de correspondances secrètes relatives aux négociations, aux intrigues et à l'enlèvement d'un secrétaire du duc de Mantoue, nommé Matthioli et non Girolamo-Magni. On ne pouvait plus douter de cet enlèvement exécuté en 1679, avec les circonstances révélées déjà par l'Histoire abrégée de l'Europe, mais le plus mince esprit de critique eût établi des différences capitales dans la position humiliante de ce prisonnier subalterne à Pignerol, et dans les respects que Saint-Mars témoignait pour le prisonnier masqué, suivant le consentement unanime de toutes les traditions.
Un anonyme, qu'on croit être le baron de Servière, revint deux ans après sur la plupart des faits que les Recherches de Roux-Fazillac avaient constatés; mais il ne fit aucune mention de l'ouvrage de son devancier, dans cette Véritable clef de l'Histoire de l'Homme au masque de fer, in-8º, de onze pages, sous la forme d'une lettre signée Reth, adressée au général Jourdan et datée de Turin, 10 nivose an XI (31 décembre 1802), où l'on trouve de nouveaux détails historiques sur la personne et la famille de Matthioli.
Reth rapporte que dînant un jour chez le général, on lui demanda son avis sur le Masque de Fer et qu'il ne voulut pas s'expliquer avant que toutes les pièces à l'appui de son système fussent réunies entre ses mains: il annonce dans sa lettre la publication de ces pièces en un ouvrage spécial qui n'a point paru, et prie le général de lui garder le secret, quoique ce prétendu secret eût été mis en circulation publique par le baron d'Heiss, depuis plus de trente ans.
Au milieu des documens authentiques cités dans cette notice, l'auteur a glissé plusieurs faits hasardés qui ne reposent que sur une tradition vague: selon lui, en 1723, le lendemain de la majorité de Louis XV, le régent, en présence de la cour, aurait révélé mystérieusement au roi le secret du prisonnier masqué. Il est à peu prés avéré que la cour ignorait en 1723 l'existence de ce prisonnier; autrement, une anecdote si singulière fût arrivée plus tôt à la publicité.
L'auteur de la lettre fait valoir avec adresse la ressemblance qui existe en effet entre le nom de Matthioli et celui de Marchialy, écrit sur le registre mortuaire de Saint-Paul; il ajoute cette particularité, qui n'a pas l'importance qu'il y attache pour son système, savoir que Saint-Mars, dans sa correspondance officielle, défigure le nom de son prisonnier en écrivant Marthioly, ce qui se rapprocherait davantage de Marchialy: mais comment supposer qu'on ait presque divulgué le véritable nom du Masque de Fer dans les actes publics d'une paroisse?
Enfin le pseudonyme Reth démontre jusqu'à l'évidence que le secrétaire du duc de Mantoue a été enlevé, masqué et emprisonné par ordre de Louis XIV: il oublie seulement de prouver que ce secrétaire et l'homme au masque de fer ne sont qu'une seule et même personne, sous deux noms différens et à des époques différentes.
Les Anglais n'étaient pas moins curieux que les Français de connaître à fond ce terrible épisode du règne du grand roi: la dissertation que M. Crawfurd avait déjà publiée fut augmentée considérablement et incorporée dans un ouvrage anglais sur la Bastille, traduit en français et imprimé à Londres, sous la date de 1798[63]. Cette histoire, tirée en partie des Remarques historiques sur la Bastille, semble avoir été écrite par un homme d'état, peu partisan de la révolution française et surtout fort opposé à la politique du Directoire: nous croyons pouvoir l'attribuer à M. Crawfurd, tant on remarque d'analogie entre la discussion sur le Masque de Fer, insérée dans ce livre, et la notice plus détaillée qu'il donna depuis dans la première édition de ses Mélanges d'histoire et de littérature, in-4º. Ces deux notices, rédigées dans le même esprit de critique et souvent avec les mêmes expressions, doivent être parties de la même main. L'auteur inconnu de cette Histoire de la Bastille achève en ces termes l'examen des divers systèmes: «Je ne puis douter que l'homme au masque n'ait été le fils d'Anne d'Autriche; mais sans pouvoir décider s'il était frère jumeau de Louis XIV et s'il était né pendant le temps que la reine n'habitait pas avec le roi ou pendant son veuvage. Les abbés Barthélemy et Beliardy, qui avaient fait beaucoup de recherches sur ce prisonnier, le pensaient comme moi.» M. Crawfurd s'appuie aussi de l'autorité des abbés Barthélemy et Beliardy, qu'il avait interrogés à ce sujet, après la publication de la Correspondance interceptée, pour établir une opinion tout-à-fait conforme sur la naissance du Masque de Fer.
[63] Cet ouvrage, extrêmement rare en France, est intitulé: Histoire de la Bastille, avec un appendice contenant entre autres choses une discussion sur le prisonnier au masque de fer, traduit sur la seconde édition de l'original anglais, 1798, sans nom de lieu, in-8º de 474 pages. Nous n'avons pas connaissance de l'original; mais on peut juger avec certitude, d'après le type des caractères et la qualité du papier, que la traduction a été imprimée en Angleterre.
M. Crawfurd ne changea pas d'opinion depuis la publication des documens authentiques sur lesquels se fondait le système de Roux-Fazillac: il le réfuta d'une manière assez satisfaisante dans les Mélanges d'histoire et de littérature, tirés d'un portefeuille, 1809, in-4º, réimprimés à petit nombre sous le même titre en 1817, in-8º. M. Crawfurd confirmait la réponse de Louis XV à M. de Choiseul, rapportée par Dutens, et ajoutait cette circonstance, que le duc de Choiseul avait, à la prière des abbés Barthélemy et Beliardy, adressé des questions au roi, qui parut fort embarrassé, en disant qu'il croyait que le prisonnier était un ministre d'une des cours d'Italie.
M. Crawfurd réfuta aussi le système de M. de Taulès, d'après le manuscrit encore inédit dont il avait eu communication. Ce système, que M. de Taulès avait soumis sans doute à Voltaire, qui lui fut en effet redevable d'un grand nombre d'anecdotes sur le siècle de Louis XIV[64], tendait à prouver que le Masque de Fer était un patriarche des Arméniens, nommé Arwedicks, enlevé de Constantinople, et conduit secrètement aux îles Sainte-Marguerite par les intrigues des jésuites. M. Crawfurd ne se montra pas plus favorable à l'opinion de M. de Taulès qu'à celles qu'il avait déjà combattues avec beaucoup de logique; il persévéra dans la sienne plus fortement, et répéta que le prisonnier masqué ne pouvait être qu'un fils d'Anne d'Autriche et sans doute de Buckingham.
[64] Voyez les lettres inédites de Voltaire à M. de Taulès, tome 70 de l'édition des OEuvres de Voltaire, publiée par Dupont.
On peut mentionner ici que cette supposition, purement romanesque, avait été mise à sa place dans un roman de M. Regnault-Warin, lequel eut quatre éditions à cause de son titre: l'Homme au masque de fer, 1804, 4 vol. in-12; jamais roman de Ducray-Dumesnil ou de Montjoye ne réunit mieux les conditions voulues d'un imbroglio faux, invraisemblable et sentimental. L'auteur avait essayé de faire de sa préface une espèce de dissertation, dans laquelle il donnait son thème de romancier comme un fait incontestable: il avait même fait graver en taille-douce le portrait de son héros pour tenir lieu de pièce justificative.
Napoléon, qui lisait parfois des romans, et des plus mauvais, entre deux victoires, puisa peut-être dans celui-ci une vive impatience de connaître le secret de Louis XIV; il ordonna même de grandes recherches qui demeurèrent sans résultat, malgré le zèle des courtisans empressés à satisfaire la volonté impériale. Durant plusieurs années, le secrétaire de M. de Talleyrand fureta dans les archives des Affaires étrangères, et M. le duc de Bassano appliqua toutes les lumières de son esprit judicieux à éclaircir les abords de ce ténébreux mystère historique. Ils ne trouvèrent l'un et l'autre que des suppositions à mettre sous les yeux du grand homme qui exprima tout haut son dépit, en songeant qu'il serait maître de l'Europe sans jamais le devenir d'un secret enseveli dans le tombeau de ses prédécesseurs. Il comprit alors que la puissance avait des bornes[65].
[65] Mme la duchesse d'Abrantès nous a communiqué ces détails; elle se souvient de plusieurs conversations qui eurent lieu sur ce sujet à la Malmaison en présence de l'empereur, et auxquelles chacun prenait part. Napoléon était sombre et pensif pendant ces débats qui l'intéressaient vivement.
Après que le soldat de fortune fut tombé prisonnier à Sainte-Hélène, comme le Masque de Fer aux îles Sainte-Marguerite, le sort du premier préoccupa seul l'attention publique.
La Biographie universelle admit dans sa nomenclature le Masque de Fer, faute de pouvoir le classer sous un autre nom; et le laborieux M. Weiss, de Besançon, dans un article du tome 27, publié en 1820, imagina de rassembler, en abrégé, une monographie de cet illustre prisonnier, sans toutefois se prononcer pour un des systèmes qu'il cataloguait comme les livres de sa bibliothèque. Cet article est curieux, malgré les fautes[66] qu'on ne peut attribuer à l'érudit biographe, qui termine sa nomenclature en reconnaissant qu'une lettre de Barbezieux, où ce ministre dit à Saint-Mars: Sans vous expliquer à qui que ce soit de ce qu'a fait votre ancien prisonnier, «semble renverser tous les systèmes suivant lesquels cet infortuné n'aurait dû son malheur qu'au hasard de sa naissance.»
[66] L'Histoire générale de Provence de Papon est citée au lieu du Voyage littéraire en Provence; Marchialy est nommé Marthioli, etc.
La froide impartialité de M. Weiss ne fut pas imitée par M. Dulaure. Ce vieux savant, qui consacrait à l'étude de l'histoire philosophique la fin d'une vie à demi-dépensée dans les travaux de la révolution, n'oublia pas d'accorder une place au Masque de Fer dans l'Histoire de Paris, préparée depuis quarante ans et publiée en 1821, 7 vol. in-8º. Cette histoire populaire, malheureusement trop passionnée et trop superficielle, produisit une si longue émotion de scandale, qu'on ne s'arrêta pas particulièrement au chapitre destiné à prouver que l'homme au masque était fils d'Anne d'Autriche et frère de Louis XIV. Mais M. Dulaure, en analysant le conte ridicule de Soulavie, déclara qu'il citait les faits sans les garantir, et avoua même que si cette relation contenait quelques vérités, «elles sont défigurées par des fictions qui n'amènent que des doutes.» Il avait à coeur de démontrer que la captivité de cet inconnu était «un des crimes inhérens aux gouvernemens arbitraires, que leurs auteurs cherchent à justifier comme nécessaires, et que le tribunal de l'histoire ne manque jamais de découvrir et de condamner.»
On était alors trop absorbé par les événemens de chaque jour et par leurs conséquences pour ne pas laisser reposer le Masque de Fer; il y eut un petit journal occulte qui prit ce nom pour donner à entendre que le rédacteur garderait l'anonyme quand même, et qui rentra dans le néant sous les coups de la Foudre, instrument périodique des vengeances de la Congrégation. Le Masque de Fer n'était pourtant pas usé, après avoir si long-temps et de tant de manières occupé la curiosité publique.
En 1825, faute d'aliment plus nouveau, ou plus digne de repaître cette insatiable avidité de savoir qui tourmente les esprits, on se rejeta tout à coup sur le mystère du prisonnier masqué, et l'on essaya d'en finir avec cette grande abstraction historique: les systèmes anciens se remuèrent comme des tronçons de serpens, et ne réussirent pas à renouer leurs trames rompues par la critique; ils n'avaient plus même de principe vital.
M. Delort, qui passait sa vie à chercher et à comparer des autographes, fut amené, par sa passion exclusive, à découvrir dans les Archives du Royaume diverses lettres qu'il crut relatives à Matthioli, et par suite au Masque de Fer, selon la prétention de Roux-Fazillac. M. Delort, aussi persuadé de l'infaillibilité de ses conjectures que l'avait été son devancier, ne se fit aucun scrupule de les intituler: Histoire de l'homme au Masque de Fer, et de les publier en 1825, in-8º, avec un pompeux appareil de pièces justificatives, qui, plus précieuses par leur contenu que par le commentaire de l'éditeur, ajoutaient à peine quelques probabilités au système du baron d'Heiss.
Ce volume, vraiment utile et intéressant, quoique diffus et mal écrit, eut du retentissement jusqu'en Angleterre, où l'honorable George Agar Ellis, membre du parlement, le traduisit en anglais avec de nombreuses améliorations et quelques additions importantes puisées dans l'ouvrage de Roux-Fazillac. La traduction ou plutôt l'imitation d'Ellis fut retraduite en français et imprimée à Paris en 1830: Histoire authentique du prisonnier d'état connu sous le nom du Masque de Fer, in-8º. Agar Ellis, aux yeux de qui les documens recueillis par Delort établissaient le nom de ce prisonnier d'une manière claire et certaine, ne daigna discuter aucune opinion contraire, et affirma que le Masque de Fer était réellement le malheureux secrétaire du duc de Mantoue.
On lit avec surprise dans cette histoire que, suivant le sentiment de l'historien Gibbon, beaucoup de savans anglais persistaient encore à croire que l'homme au masque pouvait bien être Henri, second fils d'Olivier Cromwell, gardé en otage par la royauté de Louis XIV.
Aux affirmations de M. Delort, le chevalier de Taulès répondit par un opuscule posthume, ou du moins cet opuscule, rédigé naguère contre le système du baron d'Heiss, fut rajeuni par ce titre charlatanique: Du Masque de Fer, ou Réfutation de l'ouvrage de M. Roux-Fazillac, et Réfutation également de l'ouvrage de M. J. Delort, qui n'est que le développement de celui de M. Roux-Fazillac, in-8º, 1825.
L'éditeur, propriétaire des manuscrits de M. de Taulès, mort peu d'années auparavant, mettait sous presse, en même temps, l'ouvrage inédit que ce dernier avait préparé pendant sa vieillesse. L'ouvrage parut quelques mois après, avec ce titre approprié aux circonstances: l'Homme au Masque de Fer, Mémoire historique où l'on réfute les différentes opinions relatives à ce personnage mystérieux, et où l'on démontre que ce prisonnier fut une victime des jésuites, in-8º.
Cet éditeur avait, comme on le voit, l'imagination des titres; mais quoiqu'il se flattât d'attirer l'attention en accusant les jésuites sur la couverture verdâtre de sa publication, celle-ci fut confondue avec ce déluge de mauvais écrits qui proclamaient la résurrection des révérends pères, annoncée par une chanson de Béranger.
Le Masque de Fer avait été l'idée fixe du chevalier de Taulès, qui se plaisait à rassembler des anecdotes singulières et peu connues. Voltaire lui écrivait en 1768[67]: «Je ne doute pas que, si vous dites un mot à M. le duc de Choiseul, il ne vous permette de m'envoyer des vérités: il les aime; il sait qu'il est temps de les rendre publiques.» Voltaire avait dit de M. de Taulès: «C'est un homme fort instruit, et le seul capable de fournir des anecdotes vraies sur le siècle de Louis XIV.»
[67] Voyez les lettres inédites de Voltaire, t. 70 de l'édition de Dupont.
Dès cette époque, M. de Taulès déterrait de vieilles vérités dans le fatras du dépôt des Affaires étrangères: il avait probablement d'abord un système différent de celui qu'il soutint plus tard sur le Masque de Fer; car ce ne fut qu'à la lecture d'un mémoire manuscrit de M. de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople en 1724, qu'il aperçut une identité remarquable entre le prisonnier inconnu et le patriarche Arwedicks.
Ce patriarche, ennemi mortel de notre religion, et auteur de la cruelle persécution que les Arméniens catholiques avaient soufferte, fut enfin exilé, et enlevé à la sollicitation des jésuites, par une barque française, pour être conduit en France et mis dans une prison d'où il ne pourrait jamais sortir. L'entreprise réussit; Arwedicks fut mené aux îles Sainte-Marguerite, et de là à la Bastille, où il mourut. Le gouvernement turc réclama instamment la délivrance du patriarche jusqu'en 1713, et le cabinet français nia toujours sa participation à cet enlèvement.
M. de Taulès avait trouvé, au dépôt des Affaires étrangères, une foule de dépêches concernant ce fait extraordinaire, qui était resté jusqu'alors ignoré en France, mais non en Turquie, où les agens subalternes des jésuites avaient avoué leur crime en subissant la question: ces dépêches concordaient parfaitement avec le récit de M. de Bonac; et M. de Taulès les avait fait servir à l'appui de son système, qu'il prétendait élever sur les ruines des précédens; il était si bien convaincu de la réalité de ce système, qu'il commence son livre par cette fière déclaration: «J'ai découvert le Masque de Fer, et j'ai cru de mon devoir envers la France, pour faire taire des bruits injurieux répandus au préjudice de ma patrie, de rendre compte à l'Europe et à la postérité de ma découverte.»
Le chevalier de Taulès rapportait aussi certaines paroles, échappées devant lui au père Brottier et à l'abbé de Nolhac, recteur du noviciat des jésuites à Toulouse, lesquelles semblaient impliquer la société de Jésus dans l'affaire du prisonnier masqué; il accusait enfin le père Griffet d'avoir falsifié le journal de M. Dujonca, et d'avoir appuyé exprès sur la fable des Mémoires de Perse, pour donner le change aux conjectures et cacher l'attentat des jésuites; il allait même jusqu'à supprimer d'autorité le masque de fer ou de velours, comme une mesure impolitique, inutile et dangereuse.
Cependant le traité de M. de Taulès opéra peu de conversions, puisque, six ans après l'apparition bruyante de ce livre, MM. Fournier et Arnould ne lui empruntèrent aucun détail pour leur drame du Masque de Fer, représenté avec un brillant succès au théâtre de l'Odéon en 1831: ils suivirent de préférence la donnée de Soulavie, et se vantèrent de s'être conformés à une tradition conservée dans la famille de M. le duc de Choiseul; ils firent une pièce plus pathétique qu'historique, et le public qui les applaudit se souciait peu d'être instruit, mais bien d'être intéressé.
Depuis, le sujet du drame de MM. Arnould et Fournier fut signalé comme renfermant la vérité sur le Masque de Fer, et M. Auguste Billiard, ancien secrétaire général au ministère de l'intérieur, dans une lettre adressée à l'Institut historique, et insérée en 1834 au journal de cette société, nous apprit qu'il avait copié, par ordre de feu M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur sous l'Empire, aux archives des Affaires étrangères, une relation écrite par M. de Saint-Mars lui-même, et conforme à celle des Mémoires du maréchal de Richelieu.
Suivant ce précieux document, dont l'authenticité, dit-il, ne peut inspirer le moindre doute, M. de Saint-Mars aurait été le gouverneur du fils d'Anne d'Autriche, à qui l'on cachait sa naissance pour empêcher l'accomplissement d'une funeste prédiction; mais le frère jumeau de Louis XIV ayant deviné ce secret d'état, on l'avait envoyé aux îles Sainte-Marguerite, dont le commandement fut remis alors (en 1687) à son gouverneur.
Cette pièce n'est autre qu'une des nombreuses copies de la Relation de Soulavie, qu'on faisait circuler en 1789[68] et dans laquelle on avait donné le nom de Saint-Mars au gouverneur anonyme du prince infortuné, sans réfléchir que les dates démentaient hautement cette nouvelle fausseté, puisque Saint-Mars avant 1687 ne pouvait être à la fois gouverneur d'un prince en Bourgogne et commandant du fort d'Exilles en Dauphiné. Ce n'était donc qu'un roman méprisable saisi avec les papiers posthumes de quelque personnage suspect, ainsi que cela se pratiquait par précaution sous le règne de Louis XV et de Napoléon: les innocens Mémoires de Dangeau n'ont pas même été exempts de cette proscription, que motivait un simple soupçon de vérité et de scandale. On a lieu de présumer que le manuscrit que M. de Montalivet fit copier, sans doute pour le mettre sous les yeux de l'empereur, s'était trouvé dans le cabinet de Soulavie après sa mort en 1813, et avait été transporté aux archives des Affaires étrangères, par ordre, avec ses collections de brochures et de caricatures historiques[69].
[68] Voyez dans les OEuvres de Voltaire, éd. de Kehl, une note du t. 70 qui parut en 1789: «Aujourd'hui il se répand une lettre de Mlle de Valois écrite au duc de Richelieu, où elle se vante d'avoir appris du duc d'Orléans, son père, à d'étranges conditions, quel était l'homme au Masque de Fer, et cet homme, dit-elle, était un frère jumeau de Louis XIV, né quelques heures après lui.»
[69] La relation signalée par M. A. Billiard a été imprimée depuis, sous le titre de Mémoires de M. de Saint-Mars sur la naissance de l'homme au Masque de Fer, dans le t. 3 des Mémoires de Tous, Levasseur, 1835, in-8º.
Le dernier ouvrage où le problème du Masque de Fer ait été traité avec quelque détail et quelque critique parut en 1834: La Bastille, Mémoires pour servir à l'histoire secrète du gouvernement français depuis le XIVe siècle jusqu'en 1789, in-8º. L'auteur, M. Dufey, de l'Yonne, a fait preuve, ici comme ailleurs, d'une prodigieuse lecture, mais d'une partialité systématique. Les dates et les faits ne sont pas toujours respectés dans cette chaude compilation qui se sent, à chaque page, de l'esprit républicain de 1789: la révolution de juillet 1830 devait encore chercher le prisonnier masqué à la place où fut la Bastille.
M. Dufey, après avoir rapidement reproduit les opinions précédentes sur ce célèbre inconnu, présente la sienne avec chaleur, et s'autorise surtout de plusieurs passages des Mémoires de Mme de Motteville, pour démontrer que la passion de Buckingham fut partagée par Anne d'Autriche: il cite particulièrement certain tête-à-tête des deux amans dans un jardin où une palissade les pouvait cacher au public. «La reine, dans cet instant, surprise de se voir seule, et apparemment importunée par quelque sentiment trop passionné du duc de Buckingham, s'écria et appela son écuyer, et le blâma de l'avoir quittée.»
D'après ces paroles expresses de Mme de Motteville, M. Dufey croit pouvoir inférer que ce cri fut celui de la pudeur aux abois, et que les suites de cette scène furent d'une part l'exil, la disgrâce ou l'emprisonnement des personnes qui avaient si mal gardé la vertu de la reine, et, d'autre part, la naissance d'un fils que Louis XIII ne connut jamais. M. Dufey va jusqu'à insinuer que l'assassinat de Buckingham ressemble à une vengeance de mari trompé, et que la tendresse d'Anne d'Autriche pour Mazarin provenait de la confidence qu'elle lui avait faite du mystère de l'enfant, à qui Louis XIV donna plus tard une prison et un masque. Enfin M. Dufey appelle en garantie l'article du Journal des gens du monde, qu'il nomme aussi un document précieux, pour résoudre cette question posée en titre du chapitre IV de son livre: L'homme au Masque de Fer était-il frère aîné de Louis XIV, ou son frère jumeau?
Voilà donc jusqu'à ce jour quel est l'état de ce procès, qu'on n'a pas encore terminé, ce me semble.
En attendant qu'un nouveau découvreur, plus audacieux et mieux armé de paradoxes, vienne proclamer que le Masque de Fer fut certainement par anticipation le dauphin, fils de Louis XVI, qu'on dit mort à la prison du Temple, et qui reparaît tous les ans sur les bancs de la police correctionnelle, je vais battre en brêche les systèmes que j'ai examinés chronologiquement et les renverser, s'il se peut, avec des faits et surtout des dates qu'on a surnommées inexorables, avant d'élever, à mon tour, sur des dates et sur des faits, un système solide et capable de résister à une attaque réglée de la critique. Dans un procès d'histoire, la confrontation des dates est aussi puissante que les interrogatoires des témoins dans les causes ordinaires.