‹ L'homme au masque de ferChapitre 3 sur 17 · XIV.

XIV.

M. de W... trouva un adversaire plus redoutable que le baron de Crunyngen dans le savant bibliographe Prosper Marchand, qui envoya un prétendu extrait d'une lettre datée de Paris, du 30 décembre 1745, à la Bibliothèque française (t. 42, p. 362), pour convaincre d'erreur, et même d'ignorance, l'auteur de la Clef des Mémoires de Perse, lequel avait fait un duc du comte de Vermandois, faute commise aussi par des historiens contemporains. P. Marchand, qui pensa que le merveilleux de cette anecdote la rendait très-propre à être avidement adoptée par beaucoup de petits esprits, s'abstint pourtant de juger le point en litige, en avouant qu'il n'avait point de lumières suffisantes, quelque voisin qu'il fût des lieux (il entend sans doute parler de la Bastille, puisqu'il date sa lettre de Paris) où la scène s'était passée[6].

[6] P. Marchand a reproduit son article avec des additions dans son Dictionnaire historique, à l'article Louis de Bourbon.

On voit, à ces répliques qui se suivirent de près, combien la révélation faite par des mémoires anonymes et satiriques avait ému la curiosité et préoccupait déjà les esprits.

Mais, quel était l'auteur de ces Mémoires? Pourquoi se cacha-t-il obstinément, malgré le succès de son livre?

Serait-ce, selon l'opinion commune, le chevalier de Resseguier[7] qui fut mis à la Bastille vers cette époque? Mais le motif de son emprisonnement est mentionné sur les registres de la Bastille: on sait qu'il avait composé des vers contre madame de Pompadour.

[7] Fevret de Fontette, qui avait dit à propos des Mémoires de Perse dans le t. 2 de la Bibliothèque historique de la France: «L'auteur de cet ouvrage est le chevalier de Reseillé,» mit cette correction dans le t. 4, p. 424: «Ces Mémoires sont attribués au chevalier Reysseyguier, de Toulouse, officier aux gardes; mais il n'est pas sûr qu'il en soit l'auteur.»

Ne serait-ce point, comme madame Du Hausset l'a consigné dans une lettre inédite, cette madame de Vieux-Maisons, une des femmes les plus méchantes de son temps, qui prenait Crébillon fils pour éditeur responsable? Mais Crébillon fils, qui plaçait volontiers en Perse les aventures licencieuses de ses romans, et qui publia même, en 1746, les Amours de Zéokinisul, roi des Kofirans (Louis XV, roi des Français), attribués aussi à madame de Vieux-Maisons, ne se risquait pas dans la haute satire politique, et se bornait à des récits galans fort goûtés à la cour.

Serait-ce plutôt un nommé Pecquet, commis au bureau des Affaires étrangères, embastillé, dit-on, à cause de cet ouvrage? Mais le livre pénétrait en France, sans doute par l'entremise des secrétaires d'ambassade qui faisaient le commerce des livres défendus, et un seul exemplaire saisi dans les mains de Pecquet avait pu suffire pour motiver contre lui une lettre de cachet.

Serait-ce enfin le duc de Nivernais, qui se reposait alors de ses campagnes en composant des fables dans la compagnie de Voltaire et de Montesquieu? Mais le duc de Nivernais a eu grand soin de recueillir tout ce qu'il a écrit dans une édition de ses oeuvres (Paris, 1796, 8 vol. in-8º), faite dans un temps où la censure, qui avait poursuivi les Mémoires de Perse, n'était plus là pour le forcer à l'anonyme; d'ailleurs, cette histoire allégorique ne présente aucun point d'analogie avec les habitudes littéraires de Nivernais, poète délicat, écrivain spirituel, mais faible, timide, et dépourvu d'invention.

Les preuves font donc faute dans cette déclaration de paternité problématique, et M. Barbier, en offrant plusieurs conjectures à ce sujet dans son Dictionnaire des Anonymes (t. 2, p. 400, seconde édition), n'a point assez motivé sa préférence en faveur de Pecquet par la citation d'une note manuscrite en tête d'un exemplaire qu'il possédait. On sait ce que vaut la garantie d'un faiseur de notes marginales, quand il ne se nomme pas Huet, ou La Monnoye, ou Mercier de Saint-Léger.

Pour moi, je n'avancerai rien de mieux prouvé sur le véritable auteur de ces Mémoires, mais aussi ne donnerai-je mon avis que comme une simple présomption: je pense que les Mémoires de la cour de Perse doivent appartenir à Voltaire.

On y retrouve le style de ses contes avec plus de négligences, et quelquefois son esprit caustique: «Il ne paraît que trop d'ouvrages pour lesquels on demande grâce, dit l'Avertissement, et ce, avec d'autant plus de raison qu'il n'en est presque point qui méritent qu'on la leur fasse.» L'auteur suppose qu'un de ses amis, Anglais de nation, dans un voyage à Paris, eut communication de quantité de Mémoires secrets, manuscrits, conservés dans la bibliothèque d'Ali-Couli-Kan, premier secrétaire d'état, seigneur d'un mérite distingué, et entreprit de traduire une partie de ceux du règne de Cha-Sephi (Louis XV): voilà bien les Mémoires inédits que M. de W... signale dans sa lettre, en invoquant le témoignage de Voltaire, qui n'avait encore rien écrit sur ce sujet; on reconnaît, en outre, le duc de Richelieu dans l'éloge d'Ali-Couli-Kan, surtout lorsqu'on se rappelle que Voltaire recueillait alors les matériaux de son Siècle de Louis XIV, et consultait les souvenirs du maréchal, son ami et son protecteur.

Dans l'Avertissement, l'auteur annonce avoir traduit de l'anglais ces Mémoires: «Je prie le lecteur de considérer que le génie de la langue anglaise est bien différent de celui de la langue française. Celle-ci est plus claire, plus méthodique, mais moins abondante et moins énergique que la langue anglaise.» Voltaire n'a-t-il pas répété vingt fois dans les mêmes termes ce jugement sur les deux langues?

En outre, Voltaire était en relation d'affaires avec la Compagnie d'Amsterdam, depuis le voyage qu'il avait fait en Hollande, dans l'année 1740, pour surveiller l'impression de l'Anti-Machiavel du roi de Prusse; ce fut dans cette circonstance qu'il eut à se plaindre d'un libraire hollandais, nommé Vanduren, le plus insigne fripon de son espèce, disent les Mémoires de Voltaire; il profita de ce voyage pour publier les Institutions de Physique, par madame Duchâtelet, avec une préface de sa façon, et ce livre, auquel le chancelier d'Aguesseau avait refusé un privilége du roi, parut chez les mêmes libraires associés qui, cinq ans plus tard, mirent au jour les Mémoires de Perse. Le portrait satirique de Voltaire, que l'éditeur ajouta dans la seconde édition, fut peut-être une vengeance de Vanduren, qui aurait trouvé plaisant de se moquer de l'auteur dans son propre ouvrage. Quoi qu'il en soit, ce portrait de Coja-Sehid ne peut avoir été tracé par Voltaire qui n'aurait jamais porté un pareil jugement sur lui-même: «Aussi était-il d'un orgueil insoutenable. Les grands, les princes même l'avaient gâté au point qu'il était impertinent avec eux, impudent avec ses égaux et insolent avec ses inférieurs... il avait l'ame basse, le coeur mauvais, le caractère fourbe; il était envieux, critique mordant, mais peu judicieux, écrivain superficiel, d'un goût médiocre... il était sans amis, et ne méritait pas d'en avoir. Quoique né avec un bien fort honnête, il avait un si grand penchant à l'avarice, qu'il sacrifiait tout, lois, devoirs, honneur, bonne foi, à de légers intérêts.» Ne croit-on pas entendre le libraire qui se venge de l'auteur? Comment expliquer le silence de Voltaire, à l'égard d'une critique aussi sanglante, lui qui rendait coup pour coup à ses nombreux ennemis, lui qui ne pardonnait pas la moindre attaque contre ses ouvrages, lui qui, en l'année où fut imprimé ce portrait si cruellement ressemblant, s'adressait à Moncrif, lecteur de la reine, pour obtenir la permission de poursuivre le poète Roi qui avait comblé la mesure de ses crimes en répandant un libelle diffamatoire dans lequel l'Académie était outragée et Voltaire horriblement déchiré[8]?

[8] Correspondance générale de Voltaire, lettre à Moncrif, mars 1746.

Enfin il est incontestable qu'à l'époque de la publication des Mémoires de Perse, Voltaire travaillait sur des matières analogues: il préparait le Siècle de Louis XIV, et traitait en contes des sujets orientaux que les Lettres Persanes avaient mis à la mode. Babouc, Memnon, Zadig, sont contemporains des Mémoires de Perse, et Voltaire enviait probablement à Montesquieu la popularité des Lettres Persanes.

Mais, me demandera-t-on, pourquoi Voltaire n'a-t-il pas plus tard avoué un ouvrage digne de sa naissance à quelques égards? Si Voltaire eût fait cet aveu, tous les doutes seraient levés, et je n'aurais pas besoin maintenant de chercher à déchirer le voile de l'anonyme sous lequel je crois apercevoir l'auteur du Siècle de Louis XIV, ouvrant les voies, pour ainsi dire, à un fait nouveau qu'il voulait tirer de vive force des archives de la Bastille.

Veut-on une pure supposition qui a pourtant de quoi satisfaire la vraisemblance? Je suppose que le maréchal de Richelieu, possesseur du secret de l'homme au masque, se laissa surprendre par les prières et les adroites manoeuvres de Voltaire, qui fut initié, sous la foi du serment, dans ce ténébreux mystère, que possédaient seuls quelques serviteurs intimes de Louis XIV; c'est là du moins ce qu'on peut inférer de ce passage des Mémoires de Perse, où il est dit que le secret a été mal gardé, et que les grands sont exposés à confier leurs secrets à plusieurs gens parmi lesquels il s'en trouve toujours d'indiscrets.

Voltaire, qui était indiscret, n'eut pas plus tôt connaissance de l'énigme, sinon du mot de cette énigme commis à la fidélité de trois ou quatre personnes, qu'il se sentit tourmenté d'un désir immodéré de révéler ce qu'il savait, et peut-être de deviner davantage; mais c'était encourir la vengeance du roi et la haine ou le mépris du duc de Richelieu; d'ailleurs, la Bastille, qui avait si long-temps retenu dans ses entrailles de pierre l'existence et le nom d'un prisonnier d'état, pouvait ensevelir une seconde fois et à jamais l'imprudent écrivain, pour le punir d'avoir ajouté une nouvelle strophe aux J'ai vu.

Or, Voltaire trouvait bons tous les moyens capables de faire triompher la vérité et la raison; il ne craignait pas même de recourir au mensonge et de s'affubler d'un déguisement quelconque, avec la certitude d'être reconnu à son style et à son esprit: ainsi, tour à tour il s'intitulait Aaron Mathathaï, Jacques Aimon, Akakia, Akib, Alethès, Alethof, Aletopolis, Alexis, Arty, Aveline, et créait cent autres pseudonymes plus ou moins transparens; ou bien, gardant l'anonyme dans ses ouvrages les plus importans comme dans ses plus minces opuscules, il employait sans cesse les presses clandestines de Hollande.

On comprend qu'il n'ait pas revendiqué l'honneur d'un livre qui aurait pu le brouiller avec ses protecteurs, le maréchal de Richelieu et madame de Pompadour, dans la plus brillante période de sa fortune de courtisan, lorsque les grâces de Louis XV l'arrêtaient à Versailles, lorsqu'il était l'hôte de la reine d'Étioles, lorsqu'il se prosternait devant le soleil de Fontenoy, lorsqu'il étalait avec orgueil ses titres de gentilhomme ordinaire du roi et d'historiographe de France[9]!

[9] Voyez sa Correspondance, notamment la lettre à Vauvenargues, du 3 avril 1745, et les lettres à M. d'Argenson, écrites la même année.

Je pense donc que Voltaire a voulu mettre en circulation, par une voie détournée, l'histoire du Masque de Fer pour avoir le droit de s'expliquer sur un sujet qu'il n'eût point osé aborder en face, si quelqu'un n'avait pris l'initiative avant lui. Ce quelqu'un ne fut autre que lui-même; par cette tactique, il devint maître de traiter en public un point historique fort singulier, qu'il n'avait pu aborder encore qu'en particulier avec le duc de Richelieu, sous le sceau du secret le plus inviolable. Voltaire ressemblait beaucoup à ce barbier du roi Midas, que la fable nous représente creusant la terre pour se soulager d'un secret confié, et pour répéter dans ce trou: Le roi Midas a des oreilles d'âne! Voltaire publiait volontiers tout ce qu'il savait, et même souvent ce qu'il ne savait pas, bien différent de Fontenelle qui, la main pleine de vérités, refusait de l'ouvrir. Dès lors, le prisonnier masqué passa en tradition dans le grand monde, et Voltaire fut peut-être autorisé par Richelieu lui-même à confirmer ce fait extraordinaire, au lieu de le démentir. Voilà pourquoi l'auteur des Mémoires de Perse ne se dévoila pas.

Six ans après que l'homme au masque eut été signalé à la curiosité des anecdotiers, Voltaire fit paraître, sous le pseudonyme de M. de Francheville, le Siècle de Louis XIV en deux volumes in-12, Berlin, 1751: on chercha aussitôt dans cet ouvrage, attendu depuis long-temps, quelques détails sur le prisonnier mystérieux qui faisait alors le sujet de tous les entretiens.

Voltaire s'était hasardé enfin à parler de ce prisonnier plus explicitement qu'on n'avait fait jusqu'alors, et à faire entrer dans l'histoire un événement que tous les historiens ont ignoré[10]; il assignait une date au commencement de cette captivité: quelques mois après la mort du cardinal Mazarin (1661); il donnait le portrait de l'inconnu, qui était, selon lui, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble, admirablement bien fait, ayant la peau un peu brune, et qui intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être; il n'oublia pas de décrire le masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui laissaient au prisonnier la liberté de manger avec ce masque sur son visage; enfin il fixa l'époque de la mort de cet homme, enterré, disait-il, en 1704, la nuit, à la paroisse Saint-Paul.

[10] T. 2, p. 11, de la première édition. Cette anecdote, dans toutes les éditions, se trouve au chapitre 25 de l'ouvrage.

Le récit de Voltaire reproduisait les principales circonstances de celui des Mémoires de Perse, hormis le roman qui amène dans ce livre l'emprisonnement de Giafer: Quand ce prisonnier fut envoyé à l'île Sainte-Marguerite, à la Bastille, sous la garde de Saint-Mars, officier de confiance, il portait son masque dans la route; «on avait ordre de le tuer s'il se découvrait; le marquis de Louvois alla le voir dans cette île, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect; il fut mené en 1690 à la Bastille où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château; on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire et pour les dentelles; il jouait de la guitare; on lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui.» On voit que Voltaire avait emprunté une partie de ces détails, et souvent les expressions même, aux Mémoires de Perse, sans s'approprier encore l'aventure dramatique du plat d'argent; il déclara en outre que plusieurs particularités lui avaient été fournies par M. de Bernaville; successeur de Saint-Mars, et par un vieux médecin de la Bastille, qui avait soigné le prisonnier dans ses maladies, et n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il raconta que M. de Chamillard fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret, et que son gendre, le maréchal de La Feuillade, l'ayant conjuré à genoux de lui apprendre ce que c'était que le Masque de Fer, Chamillard mourant (1721) répondit qu'il avait fait serment de ne révéler jamais ce secret d'état. A ces détails certifiés par le duc de La Feuillade, Voltaire joignait une réflexion bien remarquable: «Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, QUAND ON ENVOYA CET INCONNU DANS L'ÎLE SAINTE-MARGUERITE, IL NE DISPARUT DANS

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