‹ L'homme-fourmiChapitre 10 sur 43 · Chapitre 9

Chapitre 9

La fatigue mauvaise du 11 avril, causée par des phénomènes miraculeux et affolants, avait été suivie d’un sommeil long, agité, emporté en des vertiges sur des nuages de cauchemar qui tout à l’heure vont s’entrouvrir, se dissoudre, me laisser tomber. La fatigue saine du 12 avril, fatigue naturelle de la joie et du travail, me procura un bon sommeil sans rêves qui, en peu d’heures, me rendit toutes mes forces. Je m’éveillai, heureux d’un bonheur sans fièvre et sans étonnement.

Dans la galerie supérieure, je rencontrai Aristote, éveillée des premières. Elle me dit un bonjour amical. Et voici que je fus triste en lui rendant sa caresse antennale. Ma pensée d’homme se réveillait aussi. Et elle réclamait cette joie inconnue des fourmis ouvrières, cette satisfaction d’un besoin qu’elles n’ont pas : un amour. Le vilain homme écrasant me piétinait le cerveau gauche. Et il disait : « Aristote n’est pas une femelle, et tu n’es plus un mâle. Vous êtes deux neutres qui ignoreront le baiser, qui ignoreront les douceurs familiales. Voici que commence entre vous – êtres indigents ! – une de ces pauvres amitiés particulières dont deux nonnes impuissantes essaient de se consoler et dont la communauté a la sottise d’être jalouse ».

Je voulus chasser l’insolent. Je lui répliquai : « Oses-tu bien te prévaloir, comme d’un rare bonheur, de l’infâme besoin qui t’apporta, en échange de quelques misérables plaisirs physiques, tant de peines morales ! » Et, en un orgueil qui se révolte, mes antennes gesticulèrent les noms des sens qu’il n’avait pas, lui ; les noms des joies puissantes que toujours il ignorerait, lui.

Il ne comprenait point et il me répétait, sourd, obstiné : « Tu as perdu l’amour ! Tu as perdu l’amour ! » Même il se permit une grossière injure historique et après m’avoir appelé plusieurs fois avec mépris « mâle devenu neutre », il me cria enfin – au moment où je parvenais à le renverser, à le faire dégringoler hors de ma conscience : – « Abélard ! ».

Et, comme j’exprimerais aujourd’hui ma tristesse par un sourire navré, ou par un geste accablé des bras qui retombent, ou par un de ces hochements de tête qui semblent nier tout bonheur, voici que ma peine m’arracha une longue stridulation angoissée et angoissante, tel l’interminable et déchirant sanglot d’un violon.

Aristote me regarda, étonnée, fit une musique consolatrice, d’abord tendre et basse comme une berceuse, mais qui, peu à peu, montait à des vaillances. Et ses antennes demandèrent :

— Qu’as-tu ? Jamais fourmi ne pleura une note aussi poignante…

Je la sentis si amicale, si maternelle que je la voulus pour confidente. J’émis des mélodies de confiance et d’abandon. Ce fut comme si, homme, j’avais appuyé ma tête trop lourde sur un cœur sûr.

Et mes antennes essayèrent de conter :

— Il y a deux jours, j’étais un homme. Une puissance surnaturelle m’a transformé en fourmi. Mais ma pensée ancienne revient souvent, cruelle comme un ennemi chassé de la ville et qui, éternellement, sans jamais se lasser, ouvre de nouvelles brèches et recommence l’assaut. Tout à l’heure, elle m’a fait regretter que je ne sois pas un mâle et que, toi que j’aime, tu ne sois pas une femelle… Dis, chérie, pourquoi n’avons-nous point d’ailes pour aller nous aimer dans l’azur ?

Elle me regarda comme on regarde un fou. Et elle dit, avec une musique de stupéfaction et de pitié que traduirait peut-être tel de vos branlements de tête :

— Tu as rêvé que tu étais homme… J’ai eu bien des cauchemars dans ma vie ; je n’ai jamais eu de cauchemar aussi laid.

Après une pause, ses antennes reprirent :

— Mais qu’as-tu dit encore ?… J’ai vu bien des fourmis qui avaient respiré ou bu de l’ivresse : jamais antennes ivres ne furent aussi ivres que les tiennes.

Elle ajouta :

— Reviens à toi. Aie honte des désirs inférieurs qui ont suivi ton mauvais rêve. Réveille-toi tout à fait.

Elle redevint très amicale et, comme une sœur humaine embrasserait à plusieurs reprises mon visage attristé, elle stridula quelques notes indulgentes et tendres qui semblaient dire :

— Je te pardonne ta folie d’un instant et je t’aime autant qu’avant tes paroles absurdes.

J’appris en cette heure cruelle et douce que toute confidence profonde est impossible et que, si on ne veut point passer pour fou aux yeux des êtres aimés et voir les affections les plus grandes se dégrader en pitiés, il ne faut pas essayer de balbutier la réalité de son âme.

q

Page 1