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Chapitre 8

Au cours du précédent chapitre, je me suis un peu étonné de ma hardiesse dans l’emploi de l’analogie. Vingt fois déjà j’aurais dû des excuses au lecteurs pour de tels involontaires et inévitables mensonges. Quand j’essaie de dire avec des paroles d’homme des pensées et des expressions de fourmi, il est bien évident que mes traductions sont d’éhontées trahisons.

Traduire exactement en une langue humaine ce qui a été pensé et dit en une autre langue humaine est presque toujours impossible. Et pourtant quelle parenté étroite rapproche des paroles exprimées par les mêmes organes, des pensées créées par des cerveaux semblables ! il ne peut au contraire y avoir, entre des cerveaux aussi différents que celui de l’homme et celui de la fourmi, entre des langages aussi divers que la parole articulée et le mouvement des antennes, qu’hostilité et mutuelle incompréhension.

Sans doute, quoique privé des organes indispensables, l’homme a de vagues rudiments de langage antennal. Il a la pression des mains ; il a le baiser. Mais ces attouchements, trop synthétiques, ne sont qu’un langage sentimental, profond et imprécis. Le vrai langage antennal, au contraire, avec les vingt-quatre articles qui peuvent être touchés, est un merveilleux instrument d’analyse. Tant que j’ai eu les deux pensées, tant que j’ai pu, malgré la continuelle absence de concordance, essayer la folle comparaison, le langage de la fourmi m’a paru plus précis que votre parole même.

L’autre jour, j’ai eu la curiosité de demander à mon ami Carissan, savant mathématicien, combien de combinaison pouvaient produire les vingt-quatre articles actifs rapprochés des vingt-quatre articles passifs. Après de longs calculs, il m’a répondu par une formule cabalistique ou mathématique toute mêlée de lettres grecques et de lettres latines. Pour donner une idée du résultat écrasant, il avait déterminé la valeur d’une de ces lettres, la dernière, et il affirme que celle-là représente à elle seule chiffre 2 suivi de dix-sept zéros. Songez, d’autre part, à la variété des attouchements possibles, coups ou frôlements. Songez que le sens est différent selon que les deux attouchements sont successifs ou simultanés, intérieurs ou extérieurs, selon que le frottement a lieu dans le sens de la longueur ou dans celui de la hauteur. Songez aux divers degrés de force et de durée. Et vous commencerez à soupçonner l’incomparable richesse du langage antennal.

Mais les points qu’une fourmi tient à préciser sont bien rarement des détails qu’un homme eût remarqués. Le même objet ou le même fait, analysé selon les deux méthodes, produit deux objets ou deux faits mille fois plus différents que votre veille la plus raisonnable et votre songe le plus affolant. Les éléments atteints par une méthode sont d’un autre ordre que ceux atteints par l’autre méthode. Or chaque objet est un microcosme qui reflète l’ensemble de l’univers ; chaque fait, par ses causes et par ses effets, contient l’histoire des mondes.

Essayez de nourrir le mouton de viande, et d’herbe le lion ; mais n’essayez pas d’introduire une pensée de fourmi dans un esprit d’homme. Mes comparaisons pour dire cette impossibilité sont des anémies ; le mouton peut voir votre viande, le lion peut voir votre herbe ; la pensée de la fourmi n’existe pas plus pour votre cerveau que pour votre œil les rayons ultra-violets.

Je le sais trop. J’ai souffert si souvent de ces deux pensées qui se disputaient sans s’entendre, en un perpétuel et irréparable quiproquo : ici criard comme la surdité, là gesticulant comme le délire. Je souffrais de l’impossibilité de comparer, de l’impossibilité de ramener à l’unité. La course grondante d’une locomotive et la prière de sainte Thérèse se ressemblent plus que les deux pensées déchirantes que je portais en moi.

Supposons, cependant – hélas ! je crois bien que je ne conçois pas ce que je vais dire, je crois bien que je vais écrire des mots vides de sens – supposons que Dieu puisse ramener une pensée d’homme et une pensée de fourmi à l’unité. Même alors, il ne pourrait pas, dans l’expression, reproduire le miracle de cette unité ; il ne pourrait pas trouver un mouvement d’antennes qui correspondît exactement à une parole.

Le langage par gestes, tant qu’il reste naturel et spontané est, dans sa pauvreté, ce qui ressemble le plus au riche langage antennal. Essayez de traduire par des mots le sens d’un geste naturel. Plusieurs versions seront possibles. Donc aucune n’est absolue.

Le langage des sourds-muets se traduit facilement en paroles, parce qu’il est un artifice qui gesticule de la parole décomposée en lettres ; il est de la parole écrite sur l’air, comme une missive est de la parole écrite sur du papier. Il est, malgré la première apparence, de l’analyse vocale. Il n’est pas une traduction spontanée de la pensée.

La traduction spontanée d’une pensée est l’expression nécessaire de cette pensée. Elle est la pensée même, la pensée en mouvement. La pensée antennale ne sera jamais exprimée par de la pensée vocale ni la pensée vocale par la pensée antennale. Et les paroles de fourmis que j’ai rapportées ou que je rapporterai doivent être considérées comme les grossiers symboles d’une réalité inexprimable pour nous.

La fourmi qui m’avait amenée déraciner le ver de terre allait devenir ma meilleure amie. En revenant au nid après la difficile besogne où elle avait montré tant d’intelligence, de décision et d’activité je me sentais entraînée vers cet être supérieur et timidement je lui demandai son nom. Vous comprenez bien que je ne puis pas vous répéter le véritable nom, que je ne puis plus me le dire à moi-même, que je ne puis le penser, maintenant que je n’ai plus d’antennes. Ce n’est pas tout à fait au hasard que je la nommerai. Je lui donnerai le nom que, dans la fourmilière, lui prêtait déjà ma pensée d’homme. Je l’appellerai Aristote.

Pourquoi ?

« Aristote » est un mot humain, une pensée vocale, que l’image antennale de mon amie évoquait régulièrement en l’être double et monstrueux qu’était mon esprit. Le vrai nom se composait de quatre attouchements. Le dernier, plus faible que les autres, avait une vague analogie avec vos syllabes muettes. La grande sagesse de mon amie, sa conversation nourrie de faits et toujours pénétrante et toujours – oui, ce mot balbutie une lointaine vérité – toujours généralisatrice, m’incitait aussi à penser au grand philosophe. Chaque fois que ma pensée de fourmi, ma pensée de droite, frémissait les trois attouchements forts et l’attouchement faible, ma pensée gauche prononçait les trois syllabes sonores et la syllabe muette : Aristote. Et aussitôt je me voyais homme, parce que ce nom appliqué à une fourmi me donnait envie de rire, et que la fourmi ne peut pas rire.

En racontant ma première rencontre avec la fourmi Aristote, j’ai dit qu’elle m’adressa un reproche affectueux et comme « souriant ». Je voudrais expliquer ce qui fut ici l’analogue d’un sourire fraternel.

L’homme a plusieurs langages. Il a la parole, langage analytique, langage pratique, langage de la pensée ; la parole qui exprime tout ce dont il a une conscience précise. Et il a le sourire, l’attitude, le geste, le serrement de main, le baiser ; il a les mouvements et les attouchements qui disent des spontanéités et des mystères, du profond et du non analysable.

La fourmi a aussi – à côté du langage antennal et analytique qui dit l’esprit – des moyens de bégayer son âme. Ses antennes peuvent, comme notre parole, dire : Je t’aime. Mais ses sympathies s’expriment de façon moins volontaire et plus spontanée par de douces stridulations auprès desquelles le chant du grillon ou de la cigale est un roulement de tambour si grossier et assourdissant que la fourmi ne l’entend point. C’est par une note de cette langue parlée, ou plutôt musicale, que la fourmi Aristote avait corrigé ce que son reproche pouvait offrir de blessant, m’avait comme « souri », avait transformé en caresses les coups un peu rudes de ses antennes.

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