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Chapitre 15

Un jour, en sortant du cimetière, je marchais mélancolique. Je m’attristais à songer que je redeviendrais un homme aux sens appauvris, à l’esprit si fermé.
Depuis quelques temps, ma pensée humaine presque disparue me permettait le bonheur. Quand un souvenir m’arrivait des années précédentes, il était vague, fantômal, comme réduit en vapeur par le passage d’une vie à une autre vie. Je ne l’acceptais plus comme récent, ni même comme matériellement vrai. J’accueillais comme une poésie cet étrange rêve symbolique qui disait la multiplicité des existences et les stations étonnées de notre âme en des corps divers.

Mais la lourde maison aux cinq pauvres fenêtres, mon âme l’avait-elle habitée réellement ? J’en doutais. Y reviendrait-elle un jour ? La supposition me paraissait absurde autant qu’angoissante.

Pourquoi donc aujourd’hui le dualisme de ma pensée me déchirait-il, brutal, indéniable ? Pourquoi me revoyais-je, enfant, sur des genoux maternels ? Pourquoi des remembrances de caresses douces montaient-elles lentement jusqu’à moi ? Et pourquoi aussi des souvenirs violents de baisers qui s’agitent et qui crient m’assaillaient-ils, – de brusques souvenirs de baisers qui vont mordre, qui mordent ?

Ils étaient anciens, ces baisers fougueux. Je les avais reçus dans ma petite chambre d’étudiant. Depuis des années, je les avais oubliés, les sens endormis par la calme et quotidienne régularité des caresses conjugales. Aujourd’hui, dans ma vie de fourmi neutre, ils me troublaient, nostalgiques appels vers les deux bouts de l’horizon, m’écartelaient entre des regrets vers hier et des désirs vers demain.

J’aurais voulu, tout de suite, redevenir l’homme à l’univers si pauvre mais qui pouvait goûter l’amour, savourer le baiser plus doux que sucre de blé.

Et je m’inquiétais des dangers que me faisait courir mon dualisme intérieur. Si, l’autre jour, quand le lourdaud m’écrasa, j’étais morte tout à fait ; si mon corps de fourmi se desséchait maintenant parmi les petits cadavres noirs, sous la forêt triste du fraisier : Octave Péditant, celui qui connut baisers violents et calmes caresses, et qui aspirait à les retrouver, serait-il mort aussi ? Je frissonnais tout entier à cette idée : peut-être les dernières caresses que je devais recevoir, je les avais reçues ; peut-être mon étourdie me tuerait avant la fin de mon année et je n’aurais à mon agonie que les froides consolations d’Aristote, neutre comme moi et fière, elle, d’être neutre et, telle une nonne chaste, méprisante pour l’amour inconnu ! Parfois j’injuriais la fée qui ne m’avait point garanti la traversée de cette année ; qui, peut-être, voulait, en me laissant mourir fourmi, se délier de ses autres engagements. Et un long désespoir l’appelait, homme dressé hagard sur mon cerveau gauche. La bouche ouverte criait : « Rends-moi l’amour ! rends-moi l’amour ! » Elle disait aussi : « Garde ton million ». Mais la phrase, commencée très haut et très net, se perdait dans un indistinct bredouillage. Car des corps de femmes m’apparaissaient, merveilles à vendre, et j’aurais bien voulu pouvoir me les payer.

Les joies des spectacles et les joies de la science faisaient rire ma pensée gauche. Je n’ignorais plus que la science humaine étudie l’univers de bien pauvres yeux et en redevenant homme je savais que j’irais à l’appauvrissement décoloré du spectacle. Mais le baiser, presque méprisé autrefois, réapparaissait maintenant comme un absolu, comme la seule chose vraiment bonne, vraiment désirable.

Je marchais isolé dans ma songerie. Tout à coup, je m’arrête, étonné. Deux masses énormes, deux de ces terribles « montagnes qui marchent sur deux pieds » sont là, devant moi, étendues sur l’herbe, côte à côte. Dès que fut remarqué le soudain spectacle, avant même qu’en fût reconnue la nature et aidant sans doute pour beaucoup à cette reconnaissance, l’odeur ignoble, qui deux fois déjà me cria des présences humaines, m’envahit. Peut-être ne l’avais-je point sentie plus tôt parce que je pensais uniquement en homme et que la pensée perverti jusqu’à nos sens.

Il me sembla que les deux êtres s’étreignaient. Et mon âme humaine pleura.

Les proportions et les couleurs étaient trop changées pour que je puisse distinguer les gens les mieux connus pendant ma vie antérieure. Cette hypothèse jalouse me pinça les nerfs : « C’est peut-être ma femme avec mon remplaçant ! » Au risque de me faire écraser, je grimpai sur une partie dénudée de la montagne la plus voisine et, furieusement, à deux reprises j’enfonçai mon aiguillon. La double plaie béante reçut toute ma provision de venin. Mais la montagne s’agita en puissants soubresauts et une fuite éperdue m’emporta.

Quand je me crus hors de danger, je me reprochai ma témérité. La vie me devenait précieuse comme une angoisse finissante, puisqu’elle me rendrait un jour le baiser.

Ma course sans but m’avait conduite en des contrées inconnues. Je me disposais à revenir vers la fourmilière, quand j’aperçus, assez loin heureusement, une troupe de fourmis, qui étaient des étrangères. Leur odeur, que le vent m’apportait, moins infâme que l’infection humaine, avait pourtant quelque chose d’hostile ; elle irrita et effraya mon odorat, comme l’uniforme d’un régiment ennemi irrite et effraye la vue d’un soldat isolé. Je manœuvrai de mon mieux pour les éviter, pour éviter la mort, pour éviter la perte définitive de l’amour.

Mais elles furent, par mon odeur sans doute, averties du voisinage d’une proie. Elles me poursuivirent âprement, en une chasse sans merci. Je courais, haletante, me sentant perdue, entendant derrière moi les pas toujours plus rapides, toujours plus rapprochés, de l’horrible meute.

Enfin, j’aperçus, au loin, le rempart rassurant de ma fourmilière. Derrière moi le bruit menaçant cessa. La bande méchante s’était arrêtée. Devant moi, voisine, soulevant en mon âme double tous les bonheurs, une troupe de mes compatriotes.

Un courage me vint, transforma ma peur en colère. Je m’arrêtai, me retournai. Mon attitude fut un défi.

Mes amies avaient vu, avaient senti, avaient compris. Elles se rapprochèrent. Lentement, sur plusieurs lignes bien droites, la troupe ennemie avança.

J’eus un frémissement belliqueux. Je crus qu’une grande bataille allait s’engager. Je voulus être la première à frapper.

Les deux troupes se sont arrêtées, à distance. Une ennemie se détache de la bande méchante, marche sur moi. Des deux côtés on nous regarde. Il n’y aura pas bataille, mais probablement combat singulier.

Mon ardeur tombe à l’idée que je serai seule en péril ; je me sens moins brave pour l’action isolée que pour l’enivrante mêlée.

D’ailleurs mon adversaire est plus grande que moi. Je trouve injuste que mes amies me livrent à cette lutte inégale. Ne devraient-elles point me faire remplacer par un soldat de même taille que le soldat ennemi ?

Une seconde, je m’abandonne, je me résigne à la mort. Il me semble que mon abdomen sera heureux transpercé par l’aiguillon ou que ma tête écrasée entre les mandibules goûtera je ne sais quelle volupté.

Mais l’idée de ces étranges joies devient très caractéristiquement humaine. Les mandibules écrasant ma tête sont des bras qui m’étreignent pour le baiser. Et je me réveille au courage, au désir de vivre. Je lutterai contre le faux baiser meurtrier pour me conserver au vrai baiser, à l’étreinte qui se desserre souriante et recommence plus douce.

Mandibules ouvertes, antennes retirées en arrière, nous avançons avec une lenteur qui guette. Tout à coup elle s’élance sur moi, bond terrible, et, chute d’effroi, essaie de me saisir aux thorax. J’ai bondi en même temps et nos mandibules se sont heurtées, se sont froissées comme quatre épées aux mains de deux violents combattants.

Elle recule pour prendre du champ, s’élancer de nouveau. Je ne lui laisse pas le temps d’une nouvelle attaque. Je me jette sur elle en une fougue. Mes mandibules, vigoureuses assaillantes aux feintes promptes, aux promptes attaques, se heurtent à ses mandibules rapides, toujours à la parade.

J’entends derrière moi les musiques encourageantes, grisantes, de mes amies. De l’autre côté viennent des harmonies sauvages qui me grisent aussi, qui me grisent d’irritation.

Une colère nous agite l’une et l’autre. Nos mandibules se frappent furieuses de ne pouvoir atteindre le corps. Nous avançons, nous nous dressons ; nos pattes antérieures se saisissent, se mêlent indénouablement. Nous nous étreignons, nous tombons, horrible emmêlement ; nous nous roulons à terre. Hélas ! je suis dessous. Finis pour mes veux, les spectacles riches ou pauvres ; finis pour mon corps, les baisers âpres et les tendres caresses. Émotions de l’amour, mon âme ne vous retrouvera plus. L’aiguillon va me percer ; le venin va me pénétrer de sa brûlure. Voici, après les jactitations de l’agonie, l’immobilité farouche que le baiser même ne ferait plus frémir.

Le baiser ! le baiser je veux encore goûter le baiser. Quelle force nerveuse me secoue, me relève, me dégare ! Je suis presque derrière mon ennemie.

Rapide comme la mort subite, je chevauche sur elle et mes mandibules serrent son dos. Déjà je suis ivre de victoire. Le long bonheur qu’éprouvent mes tenailles vivantes en remontant, d’un mouvement régulier, au cou de celle qui faillit me tuer, qui faillit me séparer pour jamais des caresses féminines ! Avec la joie délirante qui me soulèverait en frappant un rival d’amour, je serre le misérable cou entre mes crocs. Déjà la chaîne nerveuse est coupée ; déjà toute résistance est morte. Le triomphe ne me suffit pas. Il me faut, entre mes membres heureux, des tressaillements d’agonie. Je continue à serrer. Mes mandibules se rapprochent dans les chairs saignantes, se touchent. La tête coupée tombe devant moi.

Mes amies accourent avec des chants orgueilleux. La troupe hostile disparaît, rapide et furtive comme la honte.

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