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Chapitre 16

Depuis le combat singulier, nous vivions sous une inquiétude. Aristote me disait souvent :
— Ne t’écarte pas. Il y a sûrement une fourmilière trop près de chez nous. Gare aux isolées surprises par l’ennemi.

Je demandais :

— L’ennemi, c’est tout étranger ?

Ma chère Aristote me regardait avec un étonnement presque triste et le mouvement rapide de ses antennes avait je ne sais quoi d’exclamatif que je ne crois pas trop mal traduire :

— Parbleu !

Par une après-midi écrasante de chaleur, je traînais un grain, lorsque je vis, près de notre cratère, une fourmi de l’autre nid. Elle courait affolée, allant et venant, se cachant derrière les herbes. Plusieurs troupes des nôtres étaient par là et la pauvre égarée avait peu de chances de passer sans être aperçue, sans que son odeur infecte attirât nos braves patriotes, comme odeur de charogne attire les corbeaux.

Mon cerveau droit me poussait à me jeter sur l’étrangère qui sentait si mauvais et à la déchirer, ou plutôt à appeler mes amies et à boire en une puissante griserie commune le plaisir cruel. Mais mon esprit gauche me rappelait, attendri, les dangers courus l’autre jour, confondait en une sympathie mon péril passé et ce péril présent. En moi l’homme triompha de la fourmi. Ce jour-là, je fus humain, au beau sens du mot.

Je courus à la misérable. Elle s’arrêta, attendit la mort avec résignation. Mes antennes lui dirent.

— Viens, je vais te conduire.

Ses antennes répondirent des frôlements qui pour moi, n’avaient aucun sens. Et je songeai : « Chaque patrie a son dialecte qui met entre elle et les autres patries une frontière d’incompréhension. »

Heureusement, ma pensée d’homme se souvint que le langage analytique seul diffère. Les gens des nations diverses peuvent par des gestes se dire synthétiquement l’indispensable, et le baiser a le même sens par tous pays humains. Sans doute, une musique affectueuse devait éveiller chez toutes les fourmis les mêmes émotions heureuses. Je stridulai des pitiés.

Une harmonie de stupéfaction me répondit. Je marchai en avant. On ne me suivit pas.

Je revins et je pris la pauvrette entre mes mandibules. Elle me regarda comme le condamné regarde le bourreau et son corps, en un long tremblement, grelotta d’involontaires musiques résignées.

Je la portais doucement, soigneusement. Le grelottement stridulent redevint étonné.

Arriva l’instant critique. Je m’arrêtai, embarrassée. À droite, le cimetière, où beaucoup des nôtres étaient allées transporter le cadavre d’une vieille ouvrière. À gauche, une grosse bande de travailleuses, parmi lesquelles Aristote.

Si nous dépassions ces deux dangers, ma protégée serait à peu près sauvée. Mais ils étaient si rapprochés, ils étranglaient en un si étroit espace l’espoir.

Je songeai bien à m’éloigner de tous les deux, en tournant l’un ou l’autre. Ce serait si long, si hérissé d’inconnu, de surprises, de périls ! Et puis, quand on est chargée et qu’on ne va pas droit devant soi, il est si difficile de se diriger !

Je ne vis qu’un parti sage : nous glisser entre les deux bandes, en nous éloignant davantage du cimetière, plus dangereux. Si nous nous heurtions à l’autre troupe, Aristote comprendrait mes raisons, tout au moins céderait à mes prières, et personne ne se révolterait contre son autorité.

L’inertie, l’indifférence, l’étonnement méfiant de ma protégée rendait la marche lente et difficile. Un instant je m’arrêtai, tremblante. Je regardai du côté d’Aristote. À demi dressée sur les pattes de derrière, antennes tendues vers nous, elle semblait renifler l’odeur de l’étrangère. Justement le vent lui portait cette infection. Bientôt je la vis qui marchait sur nous, suivie de toutes ses compagnes.

Fuir était impossible. Ma course alourdie eût été bien vite atteinte.

Je déposai mon fardeau, je courus à Aristote. Mes antennes dirent la vérité et expliquèrent qu’une étrangère isolée n’était pas un danger, qu’il n’y avait ici aucune raison de tuer.

Aristote ne me répondit pas. C’est à une autre que ses antennes s’adressèrent. La nouvelle fut rapidement connue de toutes et la bande s’ébranla.

Leur marche n’était pas notre marche ordinaire. Un désordre joyeux et colère pressait mes compatriotes, les jetait en avant, les unes sur les autres. Elles couraient, se dépassaient, se heurtaient, comme soulevées par une houle ivre. Chacune voulait arriver des premières, être de celles qui entoureraient la proie, qui jouiraient et joueraient de son agonie, qui auraient la volupté de voir souffrir et mourir, de faire souffrir et mourir.

Plus rapide que leur folie sanguinaire, je me jetai devant Aristote qui allait en tête. Je la suppliai d’avoir pitié. Je lui dis :

— C’est peut-être une bonne fourmi, aussi douce, aussi aimante, aussi intelligente que toi. Pense à ma douleur si on te tuait sans raison, ô ma bien-aimée, comme tu veux tuer celle-ci qui est peut- être aimée ailleurs.

Elle me bouscula, disant :

— C’est une étrangère !

Je revins à la charge :

— C’est peut-être l’Aristote de l’autre nid.

Elle répliqua :

— C’est une étrangère !

J’insistai :

— En quoi une étrangère est-elle moins fourmi que toi ? N’a-t-elle pas, comme toi, des antennes toujours frémissantes de mille joies, de mille douleurs, de mille pensées ? N’a-t-elle pas, comme toi, des yeux à facettes, éponges à boire toute la beauté environnante ?

Une bousculade brutale mit en déroute ma shakespearienne énumération, et les antennes répétèrent :

— C’est une étrangère !

Mais je m’attachai à mon amie, désespérément. Et je continuai :

— C’est, comme toi ou moi, un trésor de vie. Pourquoi le détruire ?

— C’est une étrangère !

J’avais retardé la marche d’Aristote. Plusieurs maintenant la devançaient. Elle s’en aperçut, et sa colère devint violente :

— Imbécile, tu me mets en retard !

D’une bourrade irrésistible, elle se dégagea et son élan la porta de nouveau devant l’ignoble grouillement rapide et joyeux. En même temps, elle fit entendre une musique haineuse. Et la haine qu’elle chantait s’adressait en ce moment à moi qui l’aimais aussi bien qu’à l’étrangère.

Elles arrivaient. Ce fut une bousculade, un fourmillement indescriptible. Elles grimpaient les unes sur les autres. Toutes voulaient leur part de la communion de haine. Chacune tirait, pinçait, tenaillait, un bout de patte, un bout d’antenne, un bout de palpe. La patiente était torturée dans tous ses membres par cette horde qui se grisait de cruauté. Aristote tenait la tête dans ses mandibules et, à petits coups heureux, lents, répétés, semblables à d’étranges baisers sadiques, elles mordillait, faisant durer la volupté.

Je ne sais quel besoin de joie me venait du spectacle de toutes ces joies, du spectacle de cette douleur. J’étais écœurée et pourtant un instinct puissant me soulevait, me portait vers l’infâme jouissance, me jetait moi aussi sur la proie à torturer.

Je n’y cédai point, mais la peur d’y céder me lança dans une fuite.

J’entrai à la fourmilière. En traversant une chambre de larves, je dis à une nourrice :

— Pourquoi se donner tant de peine à créer de la vie, quand d’autres camarades s’amusent à faire de la mort ?

Elle me répondit :

— J’ai compris successivement chaque mouvement de tes antennes ; mais, maintenant qu’elles se sont arrêtées, je ne comprends plus.

Je passai avec une musique hautaine. Je m’enfonçai aux plus noirs souterrains et, seule, immobile, je me mis à songer.

Ma tête était très douloureuse. L’homme y triomphait insolemment, comme si jamais homme n’eût tué un homme pour une différence de race.

Aristote me retrouva. Visiblement, elle me cherchait. Elle me demanda, très douce :

— Est-ce que je t’ai fait du mal tout à l’heure ?

— Oui. Tu as tué mon affection pour toi.

— Je ne te comprends pas. Je t’ai bousculée un peu vivement, sans doute. Mais je n’avais pas le temps de calculer et de modérer mon geste : tu allais m’enlever ma part de la grande joie.

— Ce n’est pas de m’avoir bousculée que je t’en veux. C’est d’avoir tué sans raison.

Elle s’étonna :

— Sans raison ?… Une étrangère !

— Je te méprise d’avoir tué ta semblable.

— Ma semblable ?… Une étrangère !

— Le hasard aurait pu te faire naître dans sa fourmilière ou la faire naître ici.

— Décidément, tu es une inventeuse de folies inouïes.

Elle ajouta :

— Tes paroles sont l’absurdité même. On est du pays d’où l’on est, et l’étranger est toujours l’étranger.

Et elle s’éloigna avec des musiques belliqueuses.

Elles me furent horribles. En mon cerveau gauche, elles ébranlèrent d’étranges souvenirs musicaux. L’homme, tout à l’heure si fier de son humanité, se dressait maintenant, agressif, les poings fermés, les yeux hors de la tête, le corps lancé en avant, précipité tout entier vers un imaginaire ennemi. Ce n’était plus un homme ; c’était un Français hurlant la Marseillaise.

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