Chapitre 17
Peut-être devrais-je dire en une fois tous tes souvenirs guerriers de ma vie de fourmi. Ils me sont trop pénibles. Je souffre trop en songeant que l’enrichissement des joies communes, que la beauté plus opulente de l’univers ne nous rendent pas moins cruels et que l’esprit peut s’abreuver de bonheurs sans répudier l’absurdité laide de tuer de semblables instruments de bonheur.
J’aime mieux me reposer un instant à retrouver mes pacifiques travaux. D’ailleurs, il me semble que je suivrai ainsi l’ordre chronologique et que beaucoup de temps s’est passé entre les deux alertes que je viens de conter et les véritables guerres que nous eûmes à soutenir.
Il me semble… mais je n’affirme pas. Pour mon esprit humain, toute ma vie de fourmi est une monotone mer d’oubli sous une nuit sans étoiles. De vagues îles de rêve y flottent, presque inabordables, agitées et comme mises en fuite par mes mouvements mêmes pour en approcher. Je ne sais comment fit Apollon, quand il fixa la flottante Délos. Moi, je suis un maladroit fixeur d’îles. Je ne réussis à atteindre leur balancement fuyant que par des ruses, trop gauches sans doute, qui toujours les brisent en morceaux, les dispersent dans l’infini noir. Et il m’est difficile d’inscrire une date un peu exacte sur les rares débris que je saisis.
Pourtant je suis presque certain que les grands combats commencèrent vers la fin de la moisson.
On se prépare longtemps à l’avance pour cette récolte qui doit nous nourrir toute l’année. Les plantes qui fourniront nos grains sont à peine en fleur, et déjà on se préoccupe de faciliter les futurs travaux. On visite d’abord les terrains de moissons de l’année dernière et on cherche tout autour du nid, dans un rayon de cinquante à soixante mètres, si de nouveaux champs se sont créés.
Aussitôt que les divers domaines à moissonner sont bien connus, on relie les nouveaux à la fourmilière par des routes neuves et on répare les vieux chemins détériorés par l’hiver.
Les routes sont d’un tracé net et vont presque toujours en droite ligne. On les établit en creusant légèrement le sol et en débarrassant le parcours de tous les déblais, pierrailles, feuilles et autres obstacles qui pourraient entraver la marche. Les herbes, fauchées à ras du sol avec nos mandibules, sont rongées de nouveau chaque fois qu’elles reparaissent. La largeur de la voie varie selon l’importance du champ où elle conduit et les difficultés du défrichement. Je connais d’étroits chemins de quatre centimètres et de magnifiques routes de vingt centimètres.
Dans les endroits dangereux, partout où des attaques de fourmis ennemies ou d’insectes carnassiers sont à craindre, le passage est protégé : le plus souvent le chemin se faufile entre deux remblais glissants et croulants, construits sur le même modèle que le cratère qui défend notre nid ; quelquefois il est couvert d’une voûte maçonnée ; parfois il s’enfonce, se transforme en galerie souterraine.
Voici comment on procède pour la construction des voûtes. On élève, aux deux bords de la route, deux murs parallèles. Dès que ces murs atteignent une hauteur suffisante, on incline vers l’intérieur les matériaux qu’on y ajoute. Le travail a lieu simultanément sur les deux murailles et en plusieurs points, chaque fourmi œuvrant librement, où il lui plaît, quand il lui plaît, comme il lui plaît.
L’œuvre avance inégalement, selon le nombre et l’ardeur des ouvrières qui s’emploient ici ou là. Bientôt en quelques endroits les deux côtés se rejoignent. Ces premières clefs de voûte forment des points d’appui pour l’adjonction de nouvelles parcelles de mortier.
Successivement d’autres arceaux se soudent. Le viaduc enfin approche de sa forme définitive. Quelques trous restent seuls, dispersés dans sa partie supérieure. On bouche ces ouvertures avec soin et la fabrique est terminée.
La construction des chemins couverts est œuvre rare. Presque toujours les remblais glissants, murailles qui s’écroulent sous le poids de l’agresseur et l’entraînent dans leur ruine, paraissent suffisants. Dans les passages très dangereux le tunnel est adopté de préférence. Car on peut creuser par tous les temps, tandis que l’élévation d’une voûte n’est possible que par une pluie fine et dans les quelques heures d’humidité qui suivent la pluie.
Nous n’avons, en effet, aucun moyen de donner nous-mêmes quelque cohérence à la terre employée et nous sommes obligés d’attendre le bon vouloir de la nature.
Murailles et voûtes sont formées uniquement de terre mouillée. Chaque ouvrière apporte une petite pelote qu’elle vient de ratisser du bout de ses mandibules. Elle l’applique à l’endroit choisi ; puis elle la divise, la pousse avec les dents, s’applique à remplir les plus petites inégalités de la construction. Les antennes palpent chaque brin de terre, s’assurent qu’il est bien disposé ; puis les pattes antérieures pressent légèrement pour affermir.
Ces parcelles de terre mouillée ne tiennent d’abord que par juxtaposition. Mais vienne une averse : elle les liera plus étroitement, égalisera, polira, vernira en quelque sorte la convexité de la voûte et l’extérieur des murailles. Les dernières rugosités de la maçonnerie disparaîtront. On ne verra plus qu’une couche de terre bien unie que consolidera la chaleur du soleil.
Parfois une pluie trop violente détruit les travaux commencés, emporte même des voûtes achevées mais qui n’ont pas eu le temps de sécher, et la besogne est à refaire. On la refait toujours. La fourmi est persévérante jusqu’à l’entêtement. Elle s’acharne non seulement à obtenir le résultat définitif, mais encore à le produire par le moyen primitivement choisi. Même quand les circonstances, d’abord favorables, tournaient complètement contre nous, je n’ai jamais vu abandonner l’entreprise d’une voûte pour creuser un tunnel. Nous recommencions dix fois, vingt fois le travail, dix fois, vingt fois détruit par les choses méchantes. Une colère obstinée nous soulevait, nous soutenait. Ce n’est pas nous qui céderions. Il faudrait bien que l’hostilité des choses finît par être vaincue…
Si les chemins voûtés sont assez rares, en revanche toutes les routes se bordent, de distance en distance, de légères constructions. Ce sont des abris préparés pour les ouvrières et les provisions qu’elles portent. Ces sortes d’hôtelleries ont beaucoup d’usages utiles. Quand on est fatiguée, on s’y repose en sûreté. Est-on poursuivie par un ennemi, on s’y réfugie, cachée, introuvable, ou tout au moins protégée par les murs, pouvant attendre du secours ou, pour la fuite, les forces revenues, une seconde d’inattention de l’assiégeant. On s’y abrite en cas d’orage. On peut y passer la nuit, si on s’est trop attardée. Le soir on y entrepose le produit d’une récolte ou d’une chasse qu’on viendra reprendre le lendemain, transporter à loisir.
Voici les routes en état, bien défrichées, les vieux tunnels déblayés, les anciennes voûtes et les anciens refuges réparés. Tout est prêt pour le grand labeur. On attend en une sorte de joie inquiète, on passe de longues heures à examiner l’état de maturité des grains.
Enfin venue l’époque fatigante et heureuse de la moisson. Au travail ! au travail !
Dès le matin, sentes, chemins et routes sont noirs de monde. D’un côté, la colonne rapide de celles qui, libres de leurs mouvements, courent à la besogne. De l’autre côté, plus lent mais aussi joyeux, le retour chargé.
Paresseuse, éveillée seulement au brouhaha des premiers départs, je suis sortie du nid, lentement, pensive, un peu triste. Mais l’activité de mes amies me fait honte, m’excite. Je cours moi aussi à la moisson, mon mal bercé, endormi par le rythme laborieux.
Les grains jonchent le sol, mûrs, sonores. Leur forme allongée et la fente qui d’un côté s’enfonce font sourire ma pensée humaine : ne ressemblent-ils point, les grains précieux, aux pains croustillants qu’on mettait sur ma table ? Tandis que mes mandibules ramassent une graine, la soutiennent, la rapportent au nid, je me sens, à gauche, un homme du peuple qui marche heureux, sa bonne miche sous le bras. En peu d’heures, ce travail facile est achevé ; plus rien à glaner dans le petit champ. Courons à un autre domaine.
Les grains, ici, ne sont pas encore tombés. Il faut les cueillir, là-haut, au sommet des tiges. Mais ils sont bien mûrs, prêts à s’échapper. Cueillette facile et amusante. J’ai grimpé jusqu’à un épi. Mes pattes entrouvrent l’enveloppe de chaque graine, et mes mandibules tirent le grain, le font tomber. Au pied de la grande tige secouée par le vent où je travaille comme on joue, mes amies recueillent les bonnes choses que je lance, les emportent à la maison où j’en retrouverai ma part fortifiante. Ma pensée gauche sourit encore : je suis un enfant dans un arbre fruitier et je jette à des camarades de gros fruits joyeux. Ou encore je suis une petite fille qui égrène des perles souriantes.
Le plaisant travail dure quelques jours. Puis glanage et cueillette n’offrent plus rien. Il faut aborder la véritable moisson. Les grains, moins mûrs, adhèrent fortement à leur enveloppe. Chacun sera très long à détacher. Il vaudra mieux faire cette besogne à l’intérieur, tranquillement, à loisir, sur des épis étendus immobiles. Ici détachons l’épi tout entier. Travail rude. Je ronge la tige, au point où l’épi commence. Aristote, cependant, a pris un coin de l’épi entre ses mandibules, tenailles qui ne lâcheront point, et, s’arc-boutant sur ses pattes postérieures, elle tourne, elle tord. Elle est très adroite, Aristote ; pourtant ses pattes quelquefois me rencontrent, se crispent sur moi au lieu de se river à la plante, me soulèvent, m’arrachent de mon poste dangereux, me suspendent à demi dans des vertiges. Enfin, la tige rompt, le sommet utile et lourd tombe. Aristote a juste le temps de se garer, et j’ai failli, moi aussi, être entraînée dans la chute.
Des aides accourent. Nous emportons notre conquête, épi énorme dont les barbes, çà et là, se balancent comme des antennes trop raides.
Fatiguées par ce grand effort, nous ne revenons pas au champ. Nous nous joignons aux travailleuses du dedans. Nous épluchons notre épi, nous dégageons chaque grain de son enveloppe, comme nous dégagerions une jeune fourmi de son cocon de nymphe ; nous emmagasinons ces richesses dans un grenier bien sec. Nous transportons hors du nid l’épi vidé de tous ses trésors. Nous l’abandonnons sur un de ces amas de déchets qui font à notre ville une ceinture de collines artificielles.
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