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Chapitre 21

Le grand orage qui avait rendu si meurtrier notre exil d’une heure nous avait causé aussi bien des dommages matériels. Je ne parle que pour mémoire du cratère et des galeries supérieures obstruées par les dépôts de l’inondation et qu’il fallut nettoyer péniblement. Ceci n’était que du travail, et le travail nous trouvait toujours prêtes. Mais la tempête avait diminué nos richesses d’une façon sans doute irréparable : elle avait couché dans une boue épaisse les plantains et les marguerites qui environnaient le nid, et tout notre bétail avait péri misérablement.

Je n’ai pas eu l’occasion jusqu’ici de dire nos mœurs pastorales et d’indiquer les ressources considérables que nous fournit le bétail.

Certains insectes sécrètent un sirop clair et sucré que leur anus rejette en gouttelettes périodiques. Ces gouttes forment un aliment reconstituant et agréable. Il paraît que certaines fourmis appartenant au genre lasius n’ont pas d’autre nourriture. Un tel régime nous aurait paru insuffisant. Il nous fallait surtout du blé et de la chair d’insectes. Mais cette sorte de lait sucré était très apprécié comme gourmandise, il apportait à nos repas un agréable élément de variété et, en somme, nos troupeaux étaient pour nous une richesse non négligeable.

Les insectes qui fournissent cet aliment sont assez nombreux. Parmi eux, les claviger, petits coléoptères aveugles, habitent l’intérieur de la fourmilière. Certaines espèces de pucerons restent aussi sous terre, attachés aux racines. Mais la plupart, pucerons ou galinsectes, vivent sur des feuilles ou des tiges. Et notre richesse pastorale se composait presque uniquement de pucerons des plantains et des marguerites. Après l’orage, les plantes s’étaient relevées peu à peu, mais dépeuplées, pauvres prairies sales et sans troupeaux.

Un jour, une de nos camarades arriva, de loin, courante, hors d’haleine, et ses antennes pendant des heures ne cessèrent de raconter, tantôt à celle-ci, tantôt à celle-là. Elle avait découvert des pucerons que l’orage avait épargnés parce qu’ils habitaient un gros arbre. Mais ils appartenaient à un peuple de fourmis plus petites que les plus petites d’entre nous. Les petites fourmis avaient aperçu notre amie, qui avait eu grand-peine à leur échapper.

Cette nouvelle fut, dès lors, l’unique sujet de conversation. On regrettait vivement que les pucerons découverts ne fussent pas des pucerons libres, bons à domestiquer. On allait par bandes voir de loin le gros arbre riche dont les trésors appartenaient, hélas ! à des étrangers.

Le désir grandissait de posséder ces pucerons. Enfin nous priâmes toutes Aristote d’organiser, coûte que coûte, la conquête du troupeau.

L’entreprise n’était pas facile. Les pucerons passent les cinq sixièmes de leur vie à sucer la sève des plantes, leur trompe profondément enfoncée dans la feuille ou dans l’écorce. Détacher un puceron sans rompre sa trompe est œuvre de patience et de précaution impossible dans la bousculade d’un combat. Et, certes, ce n’est pas sans combat que les propriétaires se laisseraient voler de si précieuses richesses. D’ailleurs, ces troupeaux étaient, pour la plupart, enfermés dans des étables. Je veux dire protégés par des pavillons de terre bâtis sur l’écorce de l’arbre nourricier et où on ne pénètre que par une étroite ouverture.

Aristote répondit à nos sollicitations par un exposé de ces graves difficultés. Elle prétendait que chaque puceron enlevé coûterait la vie à neuf ou dix d’entre nous. Dans ces conditions, l’expédition était une pure folie.

Mais nous devenions folles, en effet.

Les grands défauts de la fourmi sont la gourmandise et la colère, surtout une sorte de colère d’orgueil, la rage devant l’obstacle qui demeure invincible d’inertie et comme railleur, l’irritation quand êtres et choses ne cèdent pas à notre désir, à notre effort, à la puissance de notre génie et de notre vouloir. La fourmi a un vif sentiment de sa supériorité et ne comprend pas que tout ne s’incline point devant le geste orgueilleux de ses antennes. Elle est l’autoritaire exaspéré par la résistance, l’être qui mérite beaucoup, qui croit mériter tout, et qui s’indigne d’un refus des choses comme d’une intolérable injustice, et qui donne à cette injustice de furieux assauts jusqu’au triomphe ou jusqu’à la mort. Gourmandise, orgueil, colère, nous ne connaissons que trois péchés capitaux (car ils se sont montrés de bien superficiels calomniateurs ceux qui nous accusèrent d’avarice, et nous sommes envers nos compatriotes toute générosité), mais nos trois péchés capitaux valent vos sept à vous, pauvres hommes aux passions amorties par tant de servitudes, à vous qui mêlez au vin déjà peu généreux de votre nature tant d’eau du bourbier social.

Nos trois folies, ici, nous poussaient dans le même sens, nous heurtaient au même fond d’impasse, devenaient une fièvre de plus en plus exacerbée. La nuit, nous rêvions de pucerons. Nos antennes s’agitaient, du mouvement vif et alterné qui caresse l’abdomen de l’animal pour lui demander la goutte sucrée. Au matin, nous nous réveillions malheureuses, indigentes parmi nos richesses dédaignées. Nous ne nous rencontrions plus sans nous dire :

— Il nous faut des pucerons !

Isolées ou par bandes, plusieurs essayèrent d’aller voler un peu de ce lait dont la soif nous torturait. Elles périrent toutes, victimes de leur âpre convoitise.

Aristote avait beau nous prêcher le calme mépris des biens qu’on n’a pas, nous vanter la saveur douce du blé qui se fluidifie en sucre, la saveur sauvage des gibiers qui abondaient : nous ne désirions que ce qui nous manquait et de plus en plus notre gourmandise exclusive nous éperonnait aux pires aventures. Toutes, les unes après les autres, nous irions nous faire tuer pour essayer de conquérir une goutte de lait.

Aristote, vaincue par notre obstination, promit enfin d’organiser la conquête. Elle nous demanda deux jours pour les études préalables et nous pria de renoncer aux meurtrières tentatives isolées.

Le délai passa, et l’expédition eut lieu. Jamais peut-être le génie de mon amie ne se manifesta plus admirable.

Elle avait employé les deux jours à faire examiner les habitudes des fourmis propriétaires. Nous savions que leur nid était à quelque distance à droite de l’arbre où se dressaient les étables et nous devinions que l’arbre et la fourmilière devaient communiquer ensemble par un large tunnel.

Aristote divisa toute notre armée en quatre corps de force inégale. Le premier, formé uniquement de soldats gigantesques, vint attaquer les ennemis qui étaient à droite de leur fourmilière, attira bientôt sur ce point tout l’effort de la défense.

Les lasius – c’est à cette espèce que devaient appartenir nos adversaires – sont des fourmis beaucoup plus faibles que les aphœnogasters. En outre, ils n’ont aucun talent militaire et leurs armées ignorent les mouvements d’ensemble. Mais la population de la fourmilière que nous attaquions était nombreuse extrêmement.

Ils se précipitèrent sur nos soldats, horde innombrable. Ils s’accrochaient aux pattes et paralysaient les mouvements. Pendant que dix ou douze garrottaient un de nos géants, un autre lasius le perçait de son aiguillon et l’injectait de son venin. Mais, presque toujours, nos pattes victorieuses faisaient rouler les assaillants meurtris et nos mandibules s’ouvraient et se fermaient, rapides, écrasant d’un geste automatiquement répété des têtes, des têtes, des têtes ! Nos faibles adversaires perdaient vingt fois plus de monde que nous.

Cependant une troupe de nos soldats entourait le pied de l’arbre. Un bataillon moins nombreux s’était introduit dans le tunnel et de plusieurs rangs menaçants fermait le passage. Sur l’arbre complètement abandonné et que l’ennemi ne pouvait plus secourir par aucune voie, nos ouvrières saisissaient les pucerons, les détachaient, les emportaient. On les installait sur l’écorce d’un arbre voisin de notre nid où bientôt, à loisir, on leur bâtirait de bonnes étables.

Quand le troupeau fut enlevé tout entier, Aristote courut faire abandonner le combat inutile. Nos soldats revinrent en bon ordre, sans être inquiétés.

Aristote affirmait que, si nous avions continué l’attaque, l’armée ennemie n’aurait plus guère tardé à fuir dispersée. Elle luttait uniquement, paraît-il, pour gagner du temps. Cependant, les autres lasius avaient barricadé leurs souterrains avec des mottes de terre et, mineurs rapides, ils creusaient à la hâte de longs tunnels pour installer au loin une nouvelle cité.

Cette opinion me paraissait bien extraordinaire. Le lendemain, j’eus la curiosité d’aller voir. J’approchais prudemment, prête à la fuite. Mais je voyageais dans une solitude. J’arrivai au nid des lasius, simple trou à ras de terre que ne protégeait aucun rempart. Une pierre, en effet, le fermait hermétiquement. Ma curiosité était bien forte. J’essayai de soulever la porte trop lourde. Puis, renonçant à cet effort inutile, je creusai à côté et j’entrai, toute tremblante, dans le piège effrayant. La fourmilière était vide. De la terre fraîchement remuée indiquait les canaux de communication creusés et comblés hier. J’errai longtemps, pensif dans l’immense cité morte à laquelle ne manquaient que des habitants. Or, tandis que ma pensée droite revoyait nos bandes méchantes, mon cerveau gauche apercevait un volcan qui lance des laves et des flammes. Je regardais une fourmilière abandonnée, mais mes souvenirs revoyaient les gravures d’un gros livre et me murmuraient un nom mélancolique : Pompéï.

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