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Chapitre 22

Une ville humaine ne contient pas seulement des hommes. Elle renferme aussi des animaux utiles, des animaux d’agrément, des animaux nuisibles : chevaux, chiens, chats, rats, souris. Une fourmilière contient de même divers genres de populations.

Certaines espèces de pucerons aveugles vivent sur les racines qui traversent nos galeries. Les clavigers aussi mènent une vie souterraine. Les uns et les autres donnent des gouttes de sirop analogues à celles des pucerons du dehors, mais de qualité très inférieure, nourriture des jours de famine, et non plus succulente gourmandise. Mais les uns nous plaisent par leurs mouvements gracieux, les autres nous égaient par leur gaucherie, et nous les supportons un peu comme animaux utiles, un peu comme animaux d’agrément.

Certains insectes appartenant à l’ordre des staphylins ne sont que des animaux d’agrément, des choses légèrement vibrantes auxquelles caresser ses antennes, des régals du regard, des élégances différentes de notre élégance ou des visions de vie grotesque et caricaturale.

En revanche, notre nid avait des hôtes terribles comme des souris qui mangeraient les enfants des hommes. Dans l’épaisseur de nos cloisons, d’étroites galeries s’ouvraient, inaccessibles pour nous, qui abritaient les ogres. C’étaient des fourmis noires (jaunes pour des yeux humains) très petites, tout en longueur, aux mouvements d’éclairs rapides, coudés, glissants. Les entomologistes connaissent ce monstre de cauchemar et le nomment solenopsis fugax. Les effroyables tanières que les solenopsis se creusaient au sein même de notre cité ouvraient presque toutes sur les salles des larves. Jusque sous nos yeux les lapides ennemis venaient d’un coup de mandibules, arracher un morceau de chair tendre, puis s’enfuyaient dans leurs inabordables repaires.

Mais, comme vous avez contre les souris et les rats des chats, des cochons d’Inde, des chiens ratiers, nous avions, pour faire la chasse à ces petits ogres, divers coléoptères carnassiers, de l’ordre des staphylins, ainsi que nos amis inutiles. Ces vaillants pénétraient pour d’obscurs combats dans les retraites les plus inquiétantes ou, pendant de longues heures patientes, ils guettaient et, dès que paraissait un dévoreur d’enfants, d’un seul bond, prompt comme la vengeance, inévitable comme la justice, saisissaient l’être infâme et, sans prendre la peine de le tuer d’abord, mangeaient sa chair toute en soubresauts.

D’autres hôtes sont acceptés parce que, se nourrissant de détritus de toutes sortes, ils nettoient et assainissent la fourmilière. En hiver, ces balayeurs font toute la besogne ; à la belle saison, ils rendent moins lourd le travail de nos ménagères.

Je ne décrirai pas ces différents insectes et je ne conterai aucune des scènes dans lesquelles je leur ai vu jouer des rôles. J’ai voulu seulement indiquer cet élément de variété dans ma vie de fourmi et je me souviens avec reconnaissance que, par les mauvais temps, quand nous étions privées du dehors, riche spectacle de vie, ces petits animaux formaient une amusante compagnie et fournissaient une excellente ressource contre l’ennui.

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