Chapitre 24
Le jour du drame d’amour est venu. Le troupeau des petits mâles élancés a été conduit dehors dans la vaste plaine qui entoure le nid, puis le troupeau des gigantesques et lourdes fiancées. Ces êtres, tout à l’heure dociles et stupides, s’agitent maintenant sous l’aiguillon du désir, enlevés par une soif d’azur. Leurs ailes frémissent pour l’envol. C’est là-haut, dans le bleu inaccessible aux ouvrières, loin de ces tortureuses, loin de la patrie méchante et étroite, loin des regards, qu’ils veulent monter pour le baiser ; là-haut, dans la patrie sans bornes de l’amour, dans le ciel pudique qui les cachera de son éblouissante immensité comme d’un manteau. Ah ! comme elle les soulève, la folie des ailes !
Les ouvrières s’efforcent de calmer cet instinct qu’elles ne comprennent point. Elles s’adressent surtout aux femelles. Leurs antennes ne remuent que pour de caressants conseils.
— Restez, disent-elles, restez pour vivre ; pour être, pendant des années, les pondeuses servies de toutes, pour être les mères des générations et voir vos filles multiplier heureuses autour de vous. Restez pour être celles qui perpétuent la patrie.
Mais les femelles n’accordent pas grande attention à toutes ces antennes conseilleuses. Les mâles font des musiques d’appel charmantes et énervantes ; des musiques qui disent :
— Partons, partons pour l’amour libre et pour l’extatique mort !
Les stridulations des femelles répondent :
— Oui, partons. Aimons-nous dans le grand ciel. Qu’importe notre sort après la minute divine !
Mais les prudentes antennes reprennent :
— Les mâles sont des égoïstes. Ils sont également voués à la mort, qu’ils aiment ici, sous nos regards protecteurs pour vous, hostiles à ces parasites, ou qu’ils affrontent dans le lointain l’inconnu des périls. Vous, au contraire, si vous restez, vous êtes sauvées. Trop certains de périr, ces misérables veulent vous entraîner dans leur perte. Le baiser ne leur paraît bon que s’il vous est mortel. Aurez-vous la naïveté d’écouter l’égoïsme féroce des mâles ?
Et les sucs exquis emmagasinés ce matin dans notre jabot viennent gaver les femelles hésitantes. On essaie de les alourdir de nourriture, de les lier de souvenirs et de désirs gourmands.
Je suis auprès de Marie. Je la comble d’aliments succulents, et mes antennes disent des promesses et des menaces, des câlineries et des fureurs. Car elle aussi, malgré notre amitié, malgré les engagements d’hier, la folie des ailes la soulève et les musiques de mâles l’entraînent vers l’azur.
Elle me dit :
— Laisse-moi partir et conserve de moi un souvenir sans aigreur. Je t’aime beaucoup, autant qu’on peut aimer un neutre. Mais ma nature et l’amour sont plus forts que notre pauvre affection.
Je m’obstine. Mes antennes, en je ne sais quelles phrases gauches et passionnées – poétiques aussi de frôler un peu d’ineffable – tremblotent, comme bégayantes, les pensées humaines qui me torturent :
— Tu ne partiras point, affirment-elles.
Et les étranges bégaiements tactiles essaient d’expliquer :
— Les mâles sont d’affreux démons. Leurs perfides caresses musicales veulent t’entraîner dans l’enfer inévitable pour eux. Reste ici, au paradis où nous serons ensemble, toujours.
Mais les ailes de Marie battent l’air, vont l’emporter. Elle réplique, avec un mépris comme ricaneur :
— Quelle joie peux-tu me donner, toi qui n’es pas un être d’amour ?
Mes antennes traduisent toujours, en bizarres balbutiements, des pensées d’homme, ridiculement subtiles, disent la grossièreté des plaisirs charnels, la noblesse des platoniques amours.
L’être ailé me répond, à demi envolé :
— Je ne comprend plus ce que tu dis.
Il ajoute :
— Ce n’est pas nous qui avons la folie des ailes. C’est vous qui êtes jalouses jusqu’à la folie parce que vous n’avez point d’ailes.
J’avoue :
— Oui, je suis jaloux. Et, malgré toi, je te garderai.
Je m’attache à elle. Je sens qu’elle me soulève, fardeau trop léger. Va-t-elle m’emporter dans le ciel, infernal pour moi, me faire assister, suspendu, aux baisers de son amant ? Suis-je destiné à mourir avec eux, partageant le désastre, sans avoir partagé la joie ?
Non, je ne veux pas. Pour la retenir, je brutalise celle que j’adore et que je hais. Mes pattes et mes mandibules serrent son dos, froissent ses ailes, la jettent sur le sol, la maintiennent immobile.
Aristote passe :
— Que fais-tu là ? demande le neutre génial. Quelle est cette nouvelle folie ?
Honteux, je lâche ma victime, la laisse se relever toute froissée. Mais je me sens heureux, car l’essaim est déjà loin. Je ne le vois qu’à peine ; je ne le vois plus. Les yeux de Marie, meilleurs que les miens, suivent encore d’un long regard nostalgique l’essor pour moi disparu.
Mais il est trop tard. Elle ne partira point, ne se livrera pas seule aux vents ennemis. Elle reste, attendant. Un mâle s’avance, précédé de musiques d’amour. Elle oublie les autres, elle oublie presque le ciel lointain et, sur le sol, en un mélange de tristesse et de joie, se laisse aimer.
Deux autres couples sont là, tout près, qui se fécondent aussi. Aristote se montre enthousiaste :
— Trois pondeuses de plus ! me dit-elle. Le nombre des mères doublé ! Nous sommes une heureuse fourmilière.
Je ne lui réponds pas. En cet instant, mon âme, toute convoitise, est âprement tendue vers le baiser subi par Marie. Dès que le mâle s’écarte, titubant de faiblesse, titubant d’une joie ivre qui se prolonge, je me jette sur lui, et mes mandibules d’amoureux impuissant broient, joyeuses et furieuses, la tête élégante.
Rapide, j’abandonne cette agonie pour me jeter sur la bien-aimée. J’arrache brutalement ses ailes, je la pousse dans le nid, je la bouscule dans un coin écarté où nul ne puisse voir ma folie. Là, tandis que mes antennes disent amour et disent haine, tandis que mes cymbales chantent des fureurs et des désirs, je la tiens, je la presse contre moi, en une ardente, en une décevante étreinte…
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