Chapitre 25
Ma vie fut longtemps torturée par cette honteuse folie. Je souffrais auprès de Marie : sa présence me faisait sentir plus vivement la privation de l’amour et du baiser. Pourtant, dès que j’essayais de m’éloigner, un lien douloureux me tirait les nerfs vers le lieu où marchait en pondant cette lourde brute.
Elle était abêtie encore. Il semblait qu’en perdant ses ailes elle eût perdu tout ce qui n’était pas faculté de digérer et faculté de pondre. Ses antennes n’essayaient même plus de balbutier de vagues réponses. Dans ses yeux amortis, je croyais voir passer comme une ronde stupide de terreurs et de reconnaissances : elle attendait, inerte, que je lui donne à manger ou que je la batte.
Aucun remède ne soulageait mon mal. Je regardais longtemps son abdomen déformé par la ponte continuelle, longtemps les quatre moignons de son thorax, longtemps son allure maladroite. Ma pensée gauche me disait : « C’est une oie ! » Ma pensée droite reprenait : « C’est un monstre de laideur et de sottise ! » Et cependant je suivais sa marche lourde, traîné après elle par l’indénouable lien d’un amour absurde et hideux.
Je me disais encore : « Même si j’avais les organes d’amour, cette ignoble pondeuse ne pourrait rien être pour moi. Un seul baiser féconde tout la vie de nos femelles, et elles ne subissent point deux fois l’approche du mâle ».
Malgré les raisonnements, calmants inefficaces, malgré toutes les laideurs de Marie, je ne pouvais m’éloigner de l’être qui avait eu des ailes, de l’être qui, une minute, avait connu l’amour.
Que n’aurais-je point donné en échange de l’émotion qui restait au trésor de sa mémoire ; qui, sans doute, avait ébloui tout son avenir, l’avait rendu incapable d’une autre pensée, l’avait enfermé en une éternelle extase !
En vain, j’essayais de boire cette consolation, la mémoire des caresses reçues et données par l’homme que je fus. Elles étaient de si vagues, et décevants, et fuyants souvenirs. Impuissantes à émouvoir mes organes actuels, elles étaient des nuits de regrets que n’illumine jamais l’éclair de la joie.
D’ailleurs, aux portes du passé inaccessible, se dressaient, gardiens farouches, d’étranges jalousies et d’étranges dédains. L’amour, me semblait-il, avait réjoui, dans ce paradis perdu, tous mes pauvres sens. Mais combien plus beau, le paradis où je n’étais jamais entré. La fourmi aux sens plus nombreux ; la fourmi, palais de toutes parts ouvert aux voluptés, devait, dans le baiser, être éclairée de bien autres lumières que la misérable chaumine humaine si fermée, si obstruée !
J’avais connu une nuit chargée de nuages, et les pauvres rayons tamisés de la lune m’avaient pénétré d’ineffables bonheurs. Mais Marie ! mais Marie ! Elle avait connu, elle, le grand ruissellement du soleil par un midi d’été.
Et j’étais parfois comblé comme d’une étrange caresse, quand nos membres se touchaient, quand surtout, ainsi qu’en un baiser d’oiseau, je dégorgeais dans sa bouche ouverte et contente quelques gouttes de nourriture.
Souvent, au contraire, je m’irritais contre les tourments qui me venaient d’elle ; je m’irritais de ce qu’aucune vraie joie ne pouvait me venir d’elle ; je m’indignais à me sentir esclave d’un irréalisable désir et d’un regret sans mémoire. En ces moments, des tentations me soulevaient de tuer l’infâme femelle et de supprimer ainsi l’envoûtement d’amour qui me clouait aux lieux déshonorés de sa présence stupide.
Même cette satisfaction sanglante était refusée à mon amour et à ma haine. Marie était la meilleure de nos six pondeuses. La communauté la considérait comme le trésor le plus précieux. On ne m’eût point pardonné de détruire tant d’avenir. Le meurtre, sûrement, eût été puni de mort. Or, quoique je ne dusse jamais savoir la riche caresse des êtres ailés, je voulais vivre ; âprement je voulais vivre pour retrouver au moins la pauvre ombre de baiser que connaissent les hommes.
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