Chapitre 26
Les amours les plus désespérées ont la ressource du rêve. Mon amour était privé même des plus irréelles voluptés : il n’avait de refuge ni dans l’avenir, ni dans le passé, ni dans l’hypothèse. Je n’avais pas les organes correspondants à mes désirs fous et, damné qui hurle vers le ciel inconnu, je ne pouvais imaginer les bonheurs dont l’absence me torturait.
Une maladie de langueur peu à peu affaiblit mes membres, amollit mes mouvements. Je me sentais tomber dans la mort, mais je n’avais pas le courage d’essayer de remonter ni même, par un geste presque réflexe, de m’accrocher au bord de la chute. L’ombre de baiser que connaissent les hommes n’était plus une promesse suffisante, ne pouvait plus m’entraîner au moindre effort. Puisque je ne connaîtrais pas la riche caresse des fourmis ailées, que m’importaient toutes choses ? Par la lugubre immobilité qui serait l’exil définitif de toute joie, mais qui serait aussi la fin de la douleur, lentement, sans résistance, je me laissais envahir. Si, dans cette période lâche, je ne tuai point Marie, c’est que, précisément, j’étais trop amorti pour la détente brusque de la fureur, c’est que ma mélancolie était tendre et affaissée, et musicalement larmoyante.
Par bonheur, une grande guerre m’arracha de la tristesse déprimante qui, pierre tombale insensiblement alourdie, m’écrasait.
Une armée errante d’aphœnogaster barbara vint s’établir sur notre territoire. Ces insolentes creusèrent leur nid et dressèrent la menace de leur cratère, à vingt mètres environ de notre cité, coupant en deux la plus large de nos routes, nous isolant du grand champ dont les hommes, chaque année, nous disputaient la récolte et qui fournissait à lui seul la moitié de nos ressources. Et l’arbre précieux qui abritait nos chers pucerons conquis sur les lasius était voisin de l’inquiétante colonie.
Nous ne pouvions consentir à cet appauvrissement et à ce danger continuel ; nous ne pouvions subir cette injure. L’extermination des envahisseuses fut résolue. La guerre commencerait le lendemain au point du jour.
Notre fourmilière n’était que frémissement et agitation. Partout on rencontrait des êtres de fièvre ; les antennes étaient des panaches menaçants ; les têtes se dressaient comme des indignations, les palpes tremblaient comme des colères ; le mouvement des pattes qui marchaient rapides avait je ne sais quoi de hardi bousculeur et d’agressif. On heurtait des fourmis qui, – comme des soldats hommes fourbiraient leurs armes – avaient entre les dents un grain de blé dur auquel elles aiguisaient leurs mandibules. D’autres faisaient la toilette de leur aiguillon. Une folie guerrière soulevait puissamment la cité.
D’abord mon affaiblissement, mon dégoût de tout, puisque le seul bien désiré me serait toujours inabordable, ma maladive indifférence m’avaient défendue contre la folie commune. Mais peu à peu je subis la contagion. J’eus beaucoup de peine à m’endormir et des songes meurtriers pesèrent sur mon sommeil.
Je ne conterai pas les scènes de carnage de ces trois jours de guerre, de ces trois grandes batailles rangées. J’ai un peu honte pour les fourmis de les voir s’abaisser si souvent à l’ignominie de tuer. Je suis fier d’avoir trouvé parmi elles des génies universels ; mais j’aime mieux les revoir appliquées à des travaux d’ingénieurs, réalisant des rêves d’Archimède, que dans les heures où leur puissance intellectuelle, dirigée par un instinct bestial humain, en faisait des Alexandre et des Napoléon.
Les deux armées étaient maniées par des généraux de premier ordre. Je me rappelle que, chaque soir, après le combat, nous disions, avec une admiration glorieuse, les ruses d’Aristote, avec une admiration haineuse, les stratagèmes de l’ennemi. Nous l’avions vu tout le jour, au milieu du mouvement des siens, immobile sur une hauteur, dressé sur ses pattes postérieures, la tête légèrement penchée, regardant l’ensemble du combat. Nous frémissions, quand il se laissait tomber en avant et sur les antennes d’une passante disait un ordre. Nous savions que quelque malheur allait fondre sur nous.
Au centre de nos bataillons, Aristote se tenait dans une attitude semblable. Quand l’adversaire donnait un ordre, son observation devenait plus tendue, impatiente, comme fiévreuse. Mais le mouvement commandé était à peine commencé, qu’elle le devinait tout entier, lui et ses conséquences. Avec une présence d’esprit jamais en défaut et des ressources inattendues, elle parait le coup et ripostait.
Son rôle était difficile. Les envahisseuses étaient trois fois plus nombreuses que nous et, chaque soir, nous devions nous avouer que la journée avait été plutôt mauvaise.
Notre impuissance, au lieu de nous décourager, nous excitait jusqu’à la rage. Quand, après le second combat. Aristote conseilla d’abandonner la place, de partir de nuit avec nos larves et nos provisions, de chercher plus loin une terre favorable où rebâtir la cité, nous refusâmes en une fureur unanime. Et, si mon amie avait insisté, peut-être l’eussions-nous tuée en l’accusant de lâcheté et de trahison.
Notre colère se soulagea un peu au supplice des prisonniers. Nous y goûtions des joies infâmes et profondes. L’une de nous sciait lentement avec ses mandibules une antenne de la pauvre captive ; une autre s’éjouissait à couper une patte ; une troisième, à petites secousses répétées, arrachait une palpe. Quand la suppliciée était privée de tous ses membres, souvent on avait la cruauté de ne point l’achever, de la laisser mourir en un long désespoir immobile ; mais on venait de temps en temps contempler les yeux d’angoisse, s’y enfoncer comme en un bain de joie, ou, d’un léger coup de mandibules, faire frissonner l’apparent sommeil.
Cette nuit-là, je ne me couchai point. Après avoir pris ma part du meurtre des prisonniers, j’errai longtemps sur le champ de bataille abandonné. J’y fus témoin d’un spectacle répugnant. De petites fourmis d’une espèce inconnue – celles, sans doute, que mes livres appellent myrmica scabrinodis – couraient d’un cadavre à l’autre, comme, après un combat d’hommes, des détrousseurs. J’observai quelque temps leur manège, sans comprendre. Enfin je m’approchai avec précaution d’un corps auprès duquel un groupe s’était arrêté. Horreur ! l’enveloppe chitineuse qui fait à la fourmi comme un squelette extérieur était ouverte et la chair, dévorée.
Je ne pus me contenir. Sans me demander à quels effroyables dangers je courais peut-être, je me mis à la poursuite des scabrinodis. Ces êtres ignobles étaient lâches. Malgré leur nombre grouillant, ils s’enfuirent. J’eus le soulagement d’en atteindre plusieurs et de les décapiter d’un coup sec de mes mandibules indignées.
J’étais ivre de sang, ivre d’agitation, ivre d’horreurs. Je n’étais plus une fourmi ; j’étais un monstre : mon cerveau était un cinématographe où s’agitaient des scènes violentes ; mon corps était un élan agressif ; mes armes étaient des instincts de tuer. D’où vient que, dans cet état de folie, je songeai à Marie ? Tout de suite, son image exaspéra mon amour haineux et, puisque je ne pouvais la faire frissonner de plaisir, je voulus sentir entre mes membres furieux son corps qui pantelle et qui meurt.
Je revins au pied du gigantesque escalier, retrouvai l’entrée de la galerie qui, deux fois déjà, nous servit. Je l’ouvris de nouveau. Je courus au coin où Marie dormait. En silence, sans laisser à la pauvre femelle le temps d’un sursaut de réveil, je la saisis entre mes mandibules et, d’un seul coup, je tranchai le cordon nerveux qui unit la tête au corps. Puis, lentement, tremblant d’être surpris, je transportai le corps lourd qui frémissait vaguement, qui bientôt s’immobilisa, sinistre. Je le portai jusque sur le champ de bataille. Malgré l’invraisemblance, on croirait que la pesante pondeuse s’était laissée emporter elle aussi par la folie guerrière et qu’elle était morte victime d’un courage désarmé.
Je passai le reste de la nuit auprès de cet être laid, mais qui avait connu l’amour. Je sentais que sa mort ne me délivrerait point. Mes pensées d’eunuque désespéré seraient peuplées de son fantôme, mon amour fou s’aiguiserait de remords et je me maudirais d’avoir supprimé pour toujours l’étrange caresse de sa bouche ouverte et contente où ma bouche versait de la nourriture.
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