Chapitre 28
L’aphœnogaster, malgré les accès de colère auxquels elle est sujette, est une fourmi aimable et noblement généreuse. D’après tous les observateurs, elle est une des espèces les plus pacifiques, et l’alliance qui venait d’unir deux fourmilières ennemies est moins rare entre nations de cette race.
Nos nouvelles amies avaient été reçues d’abord avec un attendrissement joyeux : nous nous croyions perdues et voici que, non seulement nous étions sauvées, mais encore notre nombre et notre puissance étaient multipliés. D’autre part, nous avions été flattées du choix de notre nid et des louanges prodiguées à nos talents d’architectes.
Mais ensuite une amertume nous envahit. Nous avions été vaincues. L’alliance était un grand bien, certes ; mais, imposée par la force, elle était aussi une humiliation. Nous regardions les nouveaux citoyens avec animosité, prêtes à ne rien supporter de ces intrus, et il est étonnant que nos mauvaises dispositions n’aient pas amené de nombreuses rixes.
Les nouvelles venues furent parfaites. Tous nos actes, tous nos gestes, étaient pour elles prétextes à éloges caressants. Quand nous les invitions à des luttes pacifiques, elles consentaient toujours ; elles combattaient avec une courtoisie exquise et ne se plaignaient point des procédés incorrects, presque hostiles, par lesquels nous obtenions régulièrement la victoire. Ces exilées, heureuses de retrouver une patrie, voulaient se faire aimer de leurs nouveaux concitoyens. Elles y réussissaient lentement. Leur odeur, beaucoup moins désagréable d’ailleurs que celle de fourmis d’une autre espèce, nous devenait de plus en plus familière, nous paraissait de plus en plus voisine de la nôtre. Bientôt nous avions peine à distinguer les larves sorties d’œufs pondus par leurs femelles et les larves qui venaient des nôtres.
La série de malheurs commencée par le grand orage et l’invasion de notre nid semblait fermée. De nouveau nous étions heureuses comme au printemps, plus heureuses même, si doucement émues d’arriver, après tant de défilés d’angoisses, dans l’immensité souriante de la plaine. Et l’hiver approchait, l’hiver, la tiède saison intime, la saison du repos et des longs repas, et des longs sommeils, et des lentes causeries nuancées.
Dans ce peuple qui semblait peu à peu s’engourdir de bonheur, j’étais heureuse. Ma pensée humaine, comme toujours dans les périodes de joie calme, s’effaçait, s’irréalisait de brume et d’éloignement, m’apparaissait rare et fantômale, symbole vague de possibles vies antérieures, de probables vies futures.
Même mon crime ne me torturait pas. Je m’en souvenais à peine, et seulement pour l’excuser. J’évitais d’analyser mon âme du moment où je le commis. Je sentais maintenant comme les autres ouvrières et nul rêve d’impossible amour ne me tourmentait. Le meurtre de Marie était de ces actes qu’il serait absurde de vouloir expliquer : un mouvement de folie, le geste mécaniquement répété de quelqu’un qui vient de tuer tant de fois et qui tue ce qu’il rencontre, de quelqu’un à qui la griserie guerrière a enlevé raison et vouloir, de quelqu’un qui n’est plus qu’une machine à tuer. J’écartais de ma mémoire les circonstances qui auraient démenti ce système.
Je m’étais fait une amie d’Hannibal et je me promettais de grands plaisirs de sa conversation. Son esprit, aussi puissant que celui d’Aristote, m’était plus nouveau et j’aimais à puiser au trésor de sa mémoire de fraîches beautés et de souriants étonnements. Nous nous comprenions à merveille : les deux dialectes se fondaient peu à peu en une langue commune, riche, savoureuse, où des tours inattendus frappaient et charmaient. Les récits d’Hannibal sur les contrées froides et humides du vallon m’intéressaient puissamment, et surtout ce qu’elle disait des terribles amazones qui l’avaient chassée de la patrie froide, humide, moins belle à coup sûr et plus pauvre que la nôtre, à laquelle pourtant elle conservait une tendresse nostalgique.
Les amazones, ces grands barbares roux, passaient dans ses récits comme des êtres ineptes et formidables. D’après Hannibal – depuis mon anamorphose j’ai vérifié, et ses renseignements étaient exacts – ces êtres terribles sont incapables de bâtir ou de creuser ; il ne savent même pas nourrir leurs œufs et leurs larves, dégager leurs nymphes, apprendre à marcher à leurs enfants. Ils n’ont aucun instrument de travail. Leurs mandibules ne peuvent servir ni de ciseaux, ni de scies, ni de truelles. Longues, polies, recourbées et terminées en pointe, elles ne sont que des armes, des glaives pénétrants, impropres à tout autre usage que le meurtre, incapables même de prendre la nourriture et de la porter à la bouche.
Les amazones ont donc besoin d’esclaves comme les larves ont besoin de nourrices. Elles passent toute leur vie à la guerre, n’ont d’autre occupation que d’attaquer leurs voisins pour voler des nymphes qui augmenteront bientôt le nombre de leurs serviteurs.
J’interrompais les récits pour m’écrier :
— Je voudrais bien voir un de ces êtres extraordinaires.
Mais Hannibal répliquait, toute tremblante :
— Souhaite de n’en voir jamais !
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