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Chapitre 29

J’étais seule sur l’arbre aux pucerons. Comme des mains presque caressantes traient une vache, mes antennes, par des attouchements délicats, avaient obtenu plusieurs fois la bonne goutte sucrée et excitante. Ma gourmandise avait été excessive et, pour tout dire, je crois bien que j’étais un peu ivre. Toute la nature m’apparaissait bizarre, gaie et grotesque, remuée de gestes gauches et hilarants. Je fus très amusée quand j’aperçus, lointaine encore, mais si rapide, sinueuse et vertigineuse comme un drôle d’éclair qui ramperait, une colonne de fourmis énormes et rouges. D’une course qui était presque une danse, je me précipitai dans le nid. À l’entrée, je rencontrai Hannibal. Mes antennes lui parlèrent, lourdes et contentes :

— Quel bonheur ! On va se battre. Les amazones arrivent.

— Malheur ! malheur ! dirent ses antennes affolées.

Elle grimpa sur le cratère, revint en hâte.

— Malheur à nous ! reprit-elle. Vite, fermons la ville.

Aidées de quelques camarades qui se trouvèrent là, nous fîmes une première barricade avec des matériaux écroulés du cratère. Derrière se plaça un de ces soldats dont la tête cylindrique ferme si exactement les défilés. On en mit d’autres aux points les plus étroits de toutes les galeries supérieures. On transporta aux derniers souterrains œufs, larves et nymphes et, dans l’angoisse d’assiégés qui ne peuvent même voir les assiégeants, nous attendîmes.

Aristote s’impatientait. Elle proposa de rouvrir la galerie de la chenille, de faire une sortie et, attaquant à l’improviste les derrières de l’ennemi, de le mettre en déroute. La motion n’eut aucun succès. Hannibal et ses compatriotes déclarèrent que ce serait courir inutilement et inévitablement à la mort. D’après elles, il n’y avait qu’à attendre. Peut-être l’ennemi ne parviendrait-il pas assez vite à forcer les défilés successifs et s’éloignerait-il pour la nuit. Dans ce cas, immédiatement, il faudrait nous exiler. Car, maintenant que les amazones connaissaient notre nid, elles reviendraient l’attaquer tant qu’il y resterait une nymphe, une larve ou un œuf. Si, comme c’était malheureusement probable, les esclavagistes pénétraient jusqu’à nos dernières retraites, il ne nous resterait qu’à fuir en emportant nos enfants. Nous laisserions les provisions afin qu’un grand nombre de nous pussent, mandibules libres, retarder la poursuite. Plus tard, quand les brigands se seraient désintéressés de ce nid sans nymphes nous reviendrions, prudemment, furtivement, chercher notre blé.

— Elles forcent toutes les portes ! dit Hannibal.

La galerie de la chenille fut rouverte. Des ouvrières prirent les nymphes, les œufs, les larves, et l’exode commença. Nous sortîmes toutes avant l’arrivée des amazones. Les fourmis chargées se réfugièrent dans le nid creusé par Hannibal et ses compagnes, s’y barricadèrent solidement. Je restai aux abords de la cité envahie, avec la troupe qui devait se sacrifier pour faire gagner du temps à nos amies.

Mais j’eus une idée dont je suis encore aujourd’hui très fier. Après avoir fermé de dehors la galerie par où nous avions fui, j’avançai jusqu’au cratère pour voir si des amazones restaient hors de la ville. Toutes étaient dans la fourmilière. Nous fîmes écrouler le cratère sur l’entrée, et nous chargeâmes cette ruine d’une lourde pierre.

Je courus annoncer cette opération.

Hannibal fut très heureuse :

— Elles sont si bêtes ! dit-elle. Elles vont chercher indéfiniment dans les galeries vides. Puis elles dormiront où elles se trouveront. Demain seulement, après avoir longuement constaté qu’il n’y a pas d’enfants à voler, elles se préoccuperont de sortir. Profitons du répit pour nous éloigner avec notre famille. Ici nous sommes trop près : nous serions sûrement découvertes.

Il fut très difficile de nous décider à ce nouvel exil. Tout à l’heure, du moins, en quittant l’ancien nid, nous savions vers quel abri nous nous réfugions. D’ailleurs, nous restions sur notre territoire, près de nos champs, près de l’arbre aux pucerons, au milieu de tout ce pays auquel nous étions attachées comme des filles à leur mère et à la fois comme des mères à leurs enfants ; car ses lignes, ses couleurs, ses odeurs, ses sonorités avaient formé notre esprit, et notre esprit, avec nos mandibules, instruments frêles mais nombreux et patients, l’avaient transformé. Quitter ces lieux familiers auxquels nous étions adaptées et que nous avions adaptés à nous, n’était-ce pas, en quelque sorte, perdre la lumière même, et l’odorat, et la volupté d’entendre, et le frémissement heureux de toucher, puisque nous ne rencontrerions plus que des objets étrangers, blessants d’inconnu, hostiles et effrayants comme ces formes vagues entrevues dans les ténèbres ?

La raison cependant l’emporta. La retraite fut organisée savamment. Hannibal, qui connaissait mieux les environs, marchait en avant, sans fardeau pour que rien ne troublât son sens de la direction. Quelques soldats l’accompagnaient, les mandibules prêtes au combat. La longue colonne des ouvrières chargées suivait entre deux rangs de soldats. Au milieu d’eux, sur un des flancs, marchait Aristote. Mon exploit de tout à l’heure m’avait fait reconnaître, à moi aussi, un talent militaire. Et les troupes qui formaient l’arrière-garde m’avaient demandé de rester avec elles.

Nous allions dans la nuit et dans l’inconnu, ignorant si nous marchions vers une nouvelle patrie à créer ou vers la mort. Souvent on s’arrêtait, pour attendre le retour d’éclaireurs lancés dans toutes les directions. Toujours ils revenaient annoncer que des fourmilières occupaient le voisinage, et nous reprenions, en détours prudents, notre marche d’angoisse. Hélas ! notre crainte devenait de plus en plus certitude : le jour viendrait avant que fût trouvé l’emplacement propice à la nouvelle cité. Le jour viendrait, brutal, éclairer pour d’autres notre misère, découvrir à des yeux ennemis, à des yeux avides, la fuite de la pauvre proie que nous étions, changer notre marche inquiète dans la peur en une marche horrible qui, vers on ne sait quoi, traverse des combats.

Il vint, en effet, le jour méchant. L’aube, – hésitant sourire d’ironie, mais qui va grandir peu à peu en rire assourdissant, en tonnerre de rires cruels, – nous surprit comme nous descendions une pente roide où, de temps en temps, un porteur à bout de forces laissait échapper, laissait rouler, parmi les meurtrissures, une larve impuissante et douloureuse.

Les bruits du matin se levaient. On sentit l’imprudence excessive de cette course à travers les hostilités éveillées. On campa comme on put, dans une clairière étroite, entourée d’herbes séchées sur pied. Au centre on disposa œufs, larves et nymphes, tout cet avenir, fardeau du présent. Les plus petites ouvrières restèrent auprès de ces futurs vivants dont la mort préventive est exigeante comme une vie d’infirme. Des soldats restèrent aussi, prêts à repousser les attaques. Un cordon de sentinelles surveilla tous les abords de la clairière. Le reste des fourmis parcourut, par bandes nombreuses, la forêt de hautes herbes, cherchant de quoi manger, cherchant de quoi rapporter à manger à celles qui restaient.

Quelques heures passèrent sans autre mal que l’attente de tous les maux. Peu à peu on reprenait confiance. Déjà même on se demandait si on n’allait pas, malgré l’inquiétant voisinage de deux nids, creuser en ce lieu la nouvelle cité.

Mais, tout à coup, des sentinelles accoururent, annonçant l’arrivée des amazones.

Alors les ouvrières reprirent leur charge et précipitèrent leur fuite au hasard. Se laissant entraîner à l’invitation de la pente, elles se hâtaient vers le lointain vallon. Les soldats restèrent pour combattre.

Rapide et épouvantable combat ! Je n’avais encore vu de batailles que contre des corps plus faibles que nous ou de force égale. Les amazones nous étaient vraiment trop supérieures. Nos mandibules glissaient impuissantes sur leur cuirasse chitineuse, tandis que leurs glaives recourbés entraient d’un sûr mouvement dans les têtes, tuaient à chaque coup, se dégageaient avec une adresse étonnante pour infatiguablement recommencer le geste meurtrier.

Nous fûmes très braves. Personne ne recula. Des héroïsmes m’émerveillèrent. Telle de mes sœurs, coupée en deux, privée de son abdomen et d’une moitié de son thorax, se soulevait, obstinée, sur les deux ou trois pattes qui lui restaient et continuait de frapper de ses mandibules trop faibles.

Vaillance inutile, hélas ! En un rien de temps, notre centre était forcé et l’irrésistible colonne rousse atteignait nos porteurs. Alors ce fut une indescriptible mêlée. Chaque amazone tuait une ouvrière, prenait le fardeau de la morte, s’enfuyait. Nous nous jetions sur les spoliatrices, nous essayions de leur arracher leur proie, et quelquefois nous y réussissions. Il nous arrivait aussi de bondir sur le dos d’un de ces grands barbares et de couper son horrible tête rouge. Je crois que, si nous avions su où nous réfugier, nous aurions sauvé une bonne partie de la future génération. Mais nous n’avions aucun but ; nous luttions contre un danger et, si nous échappions, c’était, nous le savions trop, pour fuir vers d’autres dangers, moins brutaux de n’être point encore présents, plus affolants d’être inconnus.

Une grande pluie survint, qui termina le combat, hâta notre fuite vers le vallon, la fuite des brigands vers les hauteurs.

C’est en bas seulement, au bord de la rivière, que nous nous arrêtâmes. Nous essayâmes, sous l’averse, de reconnaître nos pertes. Mais, bientôt, il nous fallut songer à lutter contre un nouvel ennemi.

Nous étions assiégées non plus par des vivantes mais par un élément. L’eau du ciel tombait toujours lourdement sur nous, blessure innombrable ; et voici que la rivière montait, menaçante ; et voici que toute la pente ruisselait, devenait un torrent qui, tout à l’heure, sans doute, nous emporterait.

Plusieurs fourmis se livraient aux mêmes mouvements que lorsqu’elles avaient bu trop de miel de pucerons. Leurs gestes ivres disaient, avec une éloquence désespérante, que leur raison n’avait pu résister aux coups trop répétés du malheur, aux menaces trop pressées du danger.

Nous prîmes ces affolées, et la seule femelle qui nous restait, et le peu de nymphes, de larves et d’œufs que nous avions sauvés. Nous fîmes de ces pauvres êtres comme un noyau autour duquel nous nous serrâmes en boule. Comme on goudronne un vaisseau, chacune de nous sécréta le plus possible d’acide formique. Puis, radeau vivant et angoissé, mais radeau sans fente et que l’eau ne pénétrera point, nous nous laissâmes entraîner au courant.

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