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Chapitre 2

Je sentis qu’il y aurait inconvenance à continuer mon examen silencieux. Et je dis, avec le sourire de quelqu’un qui daigne condescendre à une plaisanterie :
— Bonjour, mademoiselle la fée.

Elle souriait déjà et ses yeux brillaient comme brillent les yeux fous. Mon salut ajouta des rayons à son sourire, et son regard devint un feu de joie.

— Ah ! dit-elle, toi, au moins, tu n’est pas un négateur !

Je reculai d’un pas, je toisai l’impertinente personne et je fis remarquer, très digne :

— Mademoiselle, les receveurs de l’enregistrement n’ont pas l’habitude d’être tutoyés par…

J’eus un instant d’hésitation. Je pensais : « par les coureuses ». Mais une pitié me vint de sa folie trop évidente. Je me contins et j’achevais ma phrase de façon moins blessante, quoique très ferme encore :

— Les receveurs de l’enregistrement n’ont pas l’habitude d’être tutoyés par les premiers venus.

Elle fronça le sourcil, marcha sur moi, impérieuse, dominatrice. À cet instant, sa beauté intimidante et absurde me fit songer ces mots : « une reine folle ». Toutefois, elle souriait de nouveau, avec une indulgence qui eût dû m’offenser, quand elle répondit :

— Les fées sont des grammairiennes logiques. Elles n’emploient pas le pluriel en s’adressant à un seul. Si ça te blesse en français, je te parlerai latin.

Elle étouffa un rire et, plongeant sa grande taille dans une révérence moqueuse, elle dit :

— Salve, prœposite publicis tabulis exator.

Puis, se redressant, la physionomie très amusée :

— Il y a des titres un peu grotesques… quand on les traduit.

J’étais écrasé de stupeur. Elle parut flattée de mon silence admiratif. D’une voix qui n’était presque plus insolente, elle expliqua :

— Respectable receveur de l’enregistrement, je n’eus jamais l’intention de t’offenser. Au contraire je voulais te remercier de n’avoir pas nié mon titre de fée, comme font tous les imbéciles que je rencontre.

Son sourire devint aimable. Sa beauté écrasante se recouvrit comme d’une séduisante joliesse. Ainsi se transfigurent, dans la joie d’amour, certains visages hautains. Et elle disait, d’une voix qui chante et qui pénètre :

— Écoute, ami. Nous sommes, nous autres, des remercieuses actives ; nos paroles sont des attelages qui courent traînant derrière eux le bienfait. Exprime un désir, et ma puissance s’exercera en ta faveur.

La folie est contagieuse. Voici que moi, un homme raisonnable, un receveur de l’enregistrement, un docteur en droit, un économiste, je me dis un instant : « Une fée. Qui sait ? Après tout, nous ignorons tout. » Et, certes, ce ne fut qu’un éclair de démence aussitôt éteint dans l’immensité sombre d’une honte. Mais je n’eus plus le courage de m’éloigner de l’être bizarre et poétique. Je me sentis incapable de mécontenter « la reine folle ». Je consentis à faire ma partie dans son jeu, à donner ma réplique dans la féerie. Je répondis :

— Immortelle, pardonne à la grossièreté des vœux d’un mortel. J’ai déjà la santé et l’intelligence. Les femmes me trouvent beau. Que désirerais-je, sinon la fortune ?

— Qu’appelles-tu fortune ?

Je précisai :

— Admire la modération d’un sage ou, tout au moins, ne méprise pas la médiocrité de mes désirs. Le petit million me suffirait.

— Tu auras ton million, affirma-t-elle.

Je demandais, plus vivement que je ne l’aurais dû :

— Quand ?

— Dans quinze mois.

Je la pressai encore :

— Pourquoi pas tout de suite ? Mais la fée eut cette réponse, digne d’une femme ordinaire :

— Parce que.

Et elle ordonna :

— Forme un second vœu.

Après une longue réflexion, j’eus une moue d’indifférence et mes bras soulevèrent légèrement un geste embarrassé :

— Je ne vois pas ce que je pourrais demander…

Je repris, avec hésitation, avec crainte :

— Être ministre, peut-être.

— Tu le seras dans cinq ans, si tu le désires encore.

Cette promesse, même si je l’avais prise au sérieux, ne m’eût pas donné grande joie. Cette fois, je ne réclamai point : « Pourquoi pas tout de suite ? »

Mais la fée m’aiguillonnait :

— Exprime un troisième vœu.

Bien que tout ceci, dans ma pensée, fût plaisanterie et bavardage, ma modération naturelle se révolta, et je dis :

— Je n’ai plus rien à désirer.

— Quoi ! s’écria « la reine folle », tu ne demandes rien pour ton âme…

Je protestai :

— Mais j’ai tout demandé pour mon âme. La fortune me permettrait de me donner sans réserves à ma chère économie politique. Je vivrais à Paris, au milieu d’une société intelligente. J’assisterais aux premières…

Elle m’interrompit, méprisante :

— Ah ! c’est ça que tu appelles des joies de l’âme. Pauvre homme ! qui n’est même pas curieux…

— Par exemple ! pas curieux, moi… Eh ! bien, et mes travaux de statistique ?…

Elle ne daigna pas répondre. Elle s’assit sur l’herbe, me fit signe de l’imiter. Délicatement, ses doigts cueillirent une fourmi. Elle la considéra, avec un sourire étrange. Puis elle demanda :

— Tu n’as jamais désiré savoir ce qui se passe dans l’esprit d’un autre animal ?

Mon orgueil d’homme s’exprima :

— Il doit s’y passer si peu de chose !

— C’est ce qui te trompe, affirma-t-elle. Veux-tu faire l’expérience ? Veux-tu que je te change en fourmi ?…

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