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Chapitre 1

Avant de conter mon incroyable métamorphose et les étranges aventures de ma vie de fourmi, il me paraît d’une bonne méthode de dire celui que j’étais à l’heure de la surprise et de résumer en peu de lignes mon existence antérieure.

Ces premières pages me seront difficiles et humiliantes. Depuis l’étonnante épreuve, mes idées et mes sentiments ont bien changé. L’homme que je suis méprise justement l’homme que je fus. Je vais essayer de ressusciter un instant l’être méprisable et méprisé. C’est à lui que je dois donner la parole d’abord. Autrefois serait inexactement peint sans les couleurs d’autrefois, et je ne puis expliquer une période de mon existence qu’en retrouvant le ton dont je parlais alors et le rythme sur lequel je pensais.

Je m’appelle Octave-Marius Péditant. Je suis né le 8 avril 1875 à Château-Arnoux (Basses-Alpes) de parents considérés, riches pour notre village et fiers de leur supériorité de fortune. Tant en terres et autres immeubles qu’en argent solidement placé, ils possédaient plus de deux cent mille francs. Par malheur, eux si sages, si sobres en tout le reste, ne surent point limiter le nombre de leurs enfants.

J’étais l’aîné et, dès mon plus bas âge, j’annonçais d’heureuses dispositions scientifiques. Ils n’eurent pas la justice de comprendre ce qui était dû à mon intelligence. Pourtant, si j’étais resté fils unique, si j’avais eu assez de revenus pour vivre sans travail forcé, pour consacrer tout mon temps aux études que j’aimais, j’aurais pu devenir un économiste de premier ordre, l’égal de M. Paul Leroy-Beaulieu ou de M. Baudrillart ! Hélas ! On me donna six frères et quatre sœurs. Et encore, heureusement, mon père mourut très jeune, sans avoir le temps matériel de compléter la douzaine.

Quoique je parle avec une raison inflexible même quand il s’agit des miens, je ne voudrais pas qu’on me prît pour un mauvais cœur. Ce jugement serait injuste. Et voici la preuve :

Mon père était mort intestat. Je pouvais, à ma majorité, réclamer mes droits. Je n’en fis rien. Je laissai ma bonne mère, tant qu’elle vécut, jouir de ce qui m’appartenait. Et même, mon frère Bienvenu et le mari de ma sœur Désirée ayant voulu demander le partage, je leur montrai ce qu’il y aurait d’inconvenance à une telle précipitation ; je leur dis combien nous y perdrions dans l’estime de nos compatriotes ; je leur fis remarquer que notre mère, très malade, n’avait plus que peu de temps à vivre. En un mot, j’usai de mon autorité d’aîné et de savant, contre mes intérêts. J’eus l’ennui de réussir. Si j’avais échoué, si ces mauvais fils avaient persisté, tout le pays, en les blâmant, eût vanté ma noble opposition, et j’aurais retiré plus d’avantages d’une belle action qui, précisément, ne m’eût plus rien coûté.

À huit ans, on me mit au collège (aujourd’hui lycée) de Digne. On me retira bientôt de cet établissement insuffisant, et j’ai fait la plus grande partie de mes études au lycée de Marseille. Je fus toujours dans les premiers de ma classe. Mais ma période brillante entre toutes fut celle de mes études de droit. Je fus reçu docteur avec cinq boules blanches. J’aurais voulu, après ces succès de bon augure, me livrer tout entier à la noble science de l’économie politique, la plus belle création des XVIIIe et XIXe siècles, celle qui nous vaudra l’estime de l’avenir. Mon patrimoine, trop réduit par le grand nombre d’intrus (j’appelle ainsi mes frères et mes sœurs, êtres grossiers qui ont voulu quitter très jeunes le collège ou la pension et qui n’ont jamais donné à mes parents et à moi que des sujets de plainte) ne me permit point de suivre sans entraves ma vocation.

Je choisis une carrière libérale, estimée, qui entoure de sécurité et de considération. J’entrai dans l’Enregistrement. À vingt-huit ans, étant déjà receveur à Sisteron, je fis un mariage passable. Ma femme m’apportait cinquante mille francs de dot et d’assez belles espérances, qui avaient le tort de paraître bien éloignées.

Malgré le peu de loisirs que me laissaient mes devoirs professionnels, j’avais publié successivement plusieurs mémoires d’économie politique. Notre gouvernement – qu’on calomnie beaucoup trop – m’en avait récompensé par les palmes académiques et par le mérite agricole. Mon dernier travail, celui qui m’avait valu le ruban vert, était une statistique très soignée des déprédations dont une espèce de fourmis, l’aphœnogaster barbara, se rend coupable à l’égard de nos blés.

Le 11 avril 1897, j’étais allé me promener sur un plateau voisin de Sisteron, en un lieu nommé Chambrancon. Couché sur le ventre, – posture peu convenable en elle-même et que pouvait seul excuser l’amour de la science – j’étudiais les mouvements d’un fourmilière. Un doute m’était venu sur un détail affirmé dans ma brochure d’après un autre observateur. Je voulais vérifier et, en cas d’erreur, enrichir d’une note la seconde édition de ma Statististique des déprédations de l’aphœnogaster barbara à l’égard de nos blés.

Avec cette patience qui, au témoignage de Buffon, suffit à former le génie, j’examinais les prévoyants insectes. Tout à coup, sans que, du fond de ma préoccupation, j’eusse entendu le moindre bruit de pas, des paroles m’arrivèrent, étranges de sonorité douce, étranges de sens : « Bonjour, bonjour, disaient-elles. Je suis une fée. »

Mon esprit traduisit en grande vivacité : « Tu es une folle. » Je me sentais hostile à la nouvelle venue. Il y avait indiscrétion insolente à troubler ainsi mes travaux par des paroles mystificatrices. Et il m’était pénible, même dans la liberté d’une campagne déserte, d’être surpris couché sur le ventre par une femme qui, sans doute, ne comprenait rien aux exigences de l’observation scientifique.

Je me dressai, en une hâte, comme pressé par un aiguillon. D’une main rapide je secouai la poussière de mon pantalon. Et je regardai la fâcheuse.

Ses vêtements, en dehors de toute mode, draperies plus que robes, suivaient à grands plis jaunes les courbes de son corps. Un ignorant les eût trouvés ridicules seulement. Je sentais aussi vivement que tout autre combien ils étaient peu convenables dans notre monde moderne. Mais ils ne me blessaient point comme de l’inconnu : ils éveillaient en moi des souvenirs de tableaux. Et, sans doute, je les aurais trouvés ingénieusement beaux si, au lieu de courir les champs, ils s’étaient manifestés dans un bal travesti.

De cette harmonie noble, qui eût été un charme sans sa blessante inopportunité, émanait un parfum délicieux et sans analogue. J’en donnerai une idée bien fausse et bien grossière en le comparant à quelque mélange de thym et de lavande qu’on aurait atténué par je ne sais quel moyen, rendu léger, discret et à la fois plus pénétrant.

La femme qui portait cette atmosphère caressante et ces étoffes emphatiques était belle, mais d’une de ces beautés déroutantes, inutiles, qui n’éveillent point le désir. Elle était trop grande, aussi grande que la Vierge assise par le Vinci sur les genoux de sainte Anne et dont la taille excessive est blâmée par la plupart des critiques autorisés. Le défaut choquait d’autant plus qu’elle se tenait debout, la tête raide, en une fierté. Ses longs et fins cheveux se déroulaient librement, recouvraient les épaules comme d’un camail noir et se mariaient avec le jaune de la robe en une harmonie agréable. Le visage ressemblait beaucoup à celui de la Vierge de Léonard dont je parlais tout à l’heure. Seulement il était moins plein, d’une grâce et d’une malice plus jeunes encore, presque puériles, ce qui faisait avec la grandeur extrême de cette personne et l’orgueil de son attitude un contraste bizarre, charmant et pourtant irritant. Je n’aime guère que la beauté soit étrange. Je la veux faite de régularité et de santé, résultat de l’obéissance à toutes les lois de la vie.

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