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Chapitre 31

— Je ne comprends rien à tout ceci, me dit Aristote. Que nous veut cette montagne qui marche sur deux pieds ? Pourquoi nous enferme-t-elle en cette étable et nous fournit-elle de la nourriture ? L’acide formique lui serait-il précieux comme à nous la liqueur de puceron ?

— Je ne pense pas, répondis-je, que l’acide formique lui soit agréable. D’ailleurs, nous méprisons, comme trop petites, certaines espèces de pucerons. Nous serions pour ce géant un bien minuscule troupeau.

— Alors, dit-elle avec désespoir, il veut nous manger !

— Pas davantage. Son odeur nous est insupportable ; notre odeur doit lui déplaire.

— Allons donc ! il sent mauvais et nous sentons bon.

— Nous sentons mauvais d’après les antennes de la fourmi étrangère qui sent mauvais pour nous. De même, je crois que cet être dont l’odeur nous gêne n’aime pas notre odeur.

Aristote réfléchit un instant, comme frappée de mon raisonnement. Mais bientôt ses antennes eurent un tremblement analogue à votre rire et elle affirma, avec conviction :

— Ce que tu viens de dire est trop subtil pour être vrai.

Je repris :

— Ce que cet homme veut de nous, je crois le savoir. Et cette science me rassure. Nous souffrirons d’être captives. Mais il ne nous fera aucun autre mal. Il nous donnera à manger et nous soignera de son mieux, sans songer à dévorer notre chair ni à nous voler notre acide formique.

Elle protesta :

— Folle ! S’il était à ce point ami des fourmis, il ne nous enfermerait pas. Il ne nous eût pas capturées mais, voyant notre détresse, il nous eût apporté des provisions, en nous laissant jouir de l’herbe et du ciel.

Je répliquai :

— Je n’ai pas dit qu’il fût ami des fourmis. J’ai dit seulement qu’il nous soignerait le mieux possible.

— Mais pourquoi ? pourquoi ? Que peut-il vouloir de nous ?

— Il veut voir comment nous vivons, étudier nos actes, deviner notre intelligence, essayer de connaître une autre vie que sa vie.

Aristote eut un geste d’orgueil.

— Tu lui prêtes, dit-elle, une pensée bien puissante. La fourmi est le seul animal intelligent et pourtant jamais encore elle ne s’est livrée à de telles études.

Je secouai des antennes railleuses :

— Chaque animal se croit le seul intelligent.

— Allons donc ! La fourmi exceptée, nul animal n’a même l’idée d’intelligence… Ton homme est-il capable de creuser un terrier ?

— Ses yeux pauvres aiment la lumière et il n’habiterait pas volontiers des demeures souterraines ; mais, comme nous construisons des abris le long de nos routes, il se bâtit des maisons proportionnées à sa taille. Dans un coin d’une case de sa maison celui qui nous a capturées a pu jeter, moins encombrante qu’un grain de blé dans un de nos greniers, la prison qui enferme tout notre peuple.

Aristote s’écarta de ce point douloureux.

— Je sais, dit-elle, qu’il coupe le blé et l’entasse en montagnes qui ensuite disparaissent. Puisque nous ignorons ce que deviennent ces provisions, tu peux soutenir, sans invraisemblance trop vive, qu’il les recueille en des granges. Mais quand le pays n’est pas riche spontanément, sème-t-il comme nous ?

— Les pays qui nous semblent féconds d’eux-mêmes sont fécondés par lui. Et, si nous pouvons d’ordinaire nous contenter de moissonner, c’est parce qu’il sème tous les ans.

— Tu te moques de moi… A-t-il, comme nous, des pucerons qui lui donnent à boire et, pour les protéger, construit-il des étables ?

— Oui. Seulement ses pucerons sont énormes et n’ont pas d’ailes.

— Les hommes ont-ils, comme nous, le génie militaire ? Savent-ils marcher en colonnes serrées contre l’ennemi ? Ont-ils la science des mouvements tournants et la ruse des diversions ? Auraient-ils jamais songé, comme moi, à rouvrir la galerie de la chenille pour surprendre les envahisseurs ? Auraient-ils, comme toi, fait écrouler le cratère sur l’entrée pour dérouter les amazones ?

— Quelques hommes ont le génie militaire.

— Auraient-ils, comme nous, attiré l’attention des propriétaires des pucerons sur une attaque lointaine, tandis qu’une partie des nôtres s’emparaient du bétail ?

— Beaucoup d’hommes sont habiles à s’approprier le bien d’autrui.

— Mais l’homme est incapable d’une œuvre collective à laquelle plusieurs collaborent volontairement sans que personne force ni soit forcé.

— Sur ce point il nous est inférieur. Il y a chez lui, comme chez les fourmis amazones, des êtres qui travaillent et d’autres qui ne font rien. Et ceux qui ne font rien commandent à ceux qui travaillent. Le fait est d’autant plus indigne que maîtres et esclaves, ici, appartiennent à la même espèce et le plus souvent au même peuple. Mais plusieurs hommes peuvent, comme plusieurs fourmis, collaborer. Je reconnais cependant une autre infériorité humaine : l’idée d’ensemble de l’œuvre n’existe pas toujours dans l’esprit de chaque ouvrier mais souvent n’est conçue que par un chef qui dirige du dehors des mouvements subordonnés et non coordonnés.

— Tu soutiens donc qu’il existe un petit nombre d’hommes intelligents. Mais tu viens d’avouer que tous sont incapables d’affection pour leurs semblables.

— Ils sont, eux aussi, des animaux mêlés de bien et de mal, et il arrive à un homme d’avoir de l’amitié pour un autre homme.

— Son affection ne dépasse sûrement point, comme la nôtre, la limite de la mort. Seule, la fourmi a de pieux cimetières, voisins de sa demeure, où elle peut protéger les cadavres contre les mangeurs de chairs et les laisser sécher paisiblement au soleil.

— Les chairs de l’homme, trop abondantes, ne se dessèchent point après la mort, mais deviennent une boue infecte. Mais les survivants enferment soigneusement le cadavre frais dans une case d’une sorte de vaste fourmilière souterraine.

— La fourmi a un langage.

— L’homme parle aussi.

— Imbécile ! montre-moi ses antennes.

J’essayai d’expliquer que l’homme s’exprime surtout par des sons.

Mais Aristote se moqua :

— Allons donc ! c’est un être de silence. Je n’ai jamais entendu une musique venir de lui.

— Sa musique est trop forte pour nos tibias.

— Trop forte ! Quelle est cette absurdité ! Quand nous entendons un bruit, si ce bruit vient à doubler, nous l’entendons deux fois plus.

— Pas toujours. Tu entends le bruit de tes dents qui coupent un épi. Quand l’homme, avec la grande mandibule artificielle dont il allonge ses pattes, coupe cent épis, tu n’entends rien. Tu entends le pas d’une fourmi ; tu n’entends pas la marche de l’homme lourd.

Mon amie réfléchit un instant. Puis elle accorda :

— Tu as des idées singulières, dont quelques-unes pourraient bien être vraies. Mais tu pars d’une observation plausible pour rêver des folies maladives. Il n’est pas absolument impossible que cet être émette des sons inentendus de nos tibias. Mais combien le fait reste invraisemblable. D’ailleurs, nous savons la pauvreté du langage des sons et qu’il ne peut s’articuler. Et puis, vraiment, quelle apparence que cette masse lourde et informe parle, pense, ait une âme ?

— Elle en a une pourtant. Et, tandis qu’elle s’émerveillera de quelques-uns de nos actes, tu t’étonneras de tels de ses gestes.

— Oui, dit-elle songeuse, les êtres inférieurs ont parfois des éclairs bien extraordinaires. Ainsi, l’autre jour, un puceron…

Mais l’homme revenait. Notre conversation philosophique cessa, et nous regardâmes.

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