Chapitre 32
L’homme ouvrit notre prison, y déposa de la terre. Puis il s’assit et nous considéra.
— Il veut, dis-je à Aristote, que nous fassions notre nid devant lui.
— Peut-être. Son intelligence s’éveille. Et il désire apprendre de nous l’art de bâtir… Mais il ne verra rien. Nous allons d’abord couvrir d’une couche de terre cet étrange mur transparent.
— Il est plus habile que tu ne crois. Notre prison est étroite ; si nous procédons comme tu dis, il ne nous restera plus assez de place. Nous sommes obligées d’accepter pour paroi de quelques-unes de nos cases le mur infranchissable et transparent. Il nous verra travailler.
Les antennes de mon amie eurent d’abord un frôlement léger comme un murmure :
— Il y a des hasards étonnants et qui ressemblent à des prévisions…
Mais elle reprit aussitôt, affirmatrice dédaigneuse :
— Je ne suis pas du nombre des naïves que trompe la bizarrerie de telles rencontres. Je sais trop bien que cet être n’est pas intelligent, que cet être n’est pas une fourmi…
Sous l’œil observateur, nous reconstruisions notre nid. Quand l’homme s’éloignait, il avait soin de recouvrir le verre d’un écran opaque.
— Vois-tu, disais-je à Aristote, il sait que nous aimons l’obscurité chez nous et il nous la procure dès qu’il n’a plus besoin de nous regarder. Il n’est pas méchant.
Elle répliquait :
— Tu expliques tous les hasards heureux comme des preuves d’intelligence.
Puis elle triomphait :
— S’il était aussi intelligent que tu le soutiens et s’il avait le projet d’étude que tu lui prêtes, il comprendrait, voyons, qu’il nous met dans une situation anormale où nous n’agirons point comme dans la vie ordinaire. Il comprendrait que sa façon d’étudier déforme l’objet même de son étude.
L’objection était forte. J’essayais d’y répondre. Mais Aristote, sans me laisser achever :
— Comment, par exemple, connaîtrait-il notre ingéniosité et notre activité à conquérir la nourriture, puisque nous la trouvons sans peine aux abords de notre nid ?
— Il nous verra engranger le blé. Qui sait, d’ailleurs si, plus tard, il ne nous le fera pas gagner ?
— Comment a-t-il choisi une nation incomplète, sans femelles, sans nymphes, sans larves, sans œufs ?… Il ignorera les plus intéressantes de nos mœurs, ne saura jamais quelle famille unie nous sommes dans l’existence normale, quel peuple tendu vers l’avenir…
L’homme reparut. Sur la table, il versa un tas de terre où se trouvaient mêlés des œufs, des larves et des nymphes.
— L’imbécile ! dit Aristote. Cet avenir n’appartient même pas à notre espèce. S’imagine-t-il que nous allons faire éclore des étrangères ?…
Nous transportâmes la terre dans notre nid. Le reste fut d’abord dédaigné. Mais Hannibal, passant par là :
— Cet avenir est d’une puanteur !…
Rapidement nous jetâmes dans le fleuve qui nous entourait ces êtres qui n’étaient pas encore et qui déjà sentaient mauvais. Un instant, sur un point, le fleuve fut comblé. Nous essayâmes de le traverser. Mais l’homme, d’un doigt brutal, nous saisit, nous rejette dans la cour de notre prison. Puis, d’un seul geste, il déblaie le large fossé, lance au loin les malheureuses nymphes que nous avons refusé d’adopter.
L’homme se détourne, prend quelque chose, le pose sur la table. Ce sont deux femelles d’aphœnogaster barbara et deux femelles d’amazones. Aristote introduit dans le nid les pondeuses de notre race, tandis qu’Hannibal conduit l’assaut contre les deux géantes. Les premières attaques, naïvement directes, ne réussissent pas : plusieurs d’entre nous tombent, la tête broyée entre les puissantes mâchoires.
Tout en me tenant hors de la portée des crocs meurtriers, je me jette sur une antenne de la plus forte géante. Je serre solidement l’extrémité entre mes mandibules. Je suis les mouvements de l’ennemi, reculant quand il marche sur moi, avançant quand il recule pour se dégager. Un camarade a saisi la seconde antenne. D’autres prennent les pattes, les allongent. L’amazone maintenant est couchée, immobilisée, sur le ventre. Voici qu’Hannibal chevauche son dos. Les mandibules d’Hannibal, comme des ciseaux qui mordent un objet résistant, plusieurs fois autour du cou s’ouvrent et se referment. Enfin mon effort contre une résistance morte me fait faire deux pas en arrière : le cou est coupé.
Je regarde l’autre amazone : elle vient de subir le même sort que sa compagne.
L’homme est là, assis, qui hoche la tête d’un air approbateur, s’étonnant de notre habileté, ou se réjouissant d’un résultat prévu.
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