Chapitre 6
Longtemps, ma pensée humaine fut absente. À peine deux ou trois fois, je la sentis suspendue dans l’ombre du précipice et qui essayait, impuissante, de remonter à la plate-forme lumineuse. Une légère poussée de la fourmi qui occupait toute la place suffisait à renverser l’assaut. Et les efforts du vieil homme, comme des ongles d’acier qui eussent griffé un silex, avaient éclairé mon bonheur de brusques lueurs de comparaison.
Quand je me fus bien désaltéré à la fraîche beauté des choses, j’admirais la noblesse svelte de mes compagnes. La forme allongée du thorax me remplissait de joie et le subit resserrement qui précède l’abdomen, l’admirable pétiole, plus étroit que le cou, m’émouvait comme jadis une belle taille de femme. Mais nul désir ne salissait mon émotion purement esthétique.
Je ne me rassasiais point de l’équilibre merveilleux du corps. Je regardais avec transport le cercle de la tête longtemps si parfait, et la façon suave dont la courbe se modifie pour permettre l’attache mobile et noble du cou. De l’autre côté du thorax, après le pétiole, cou plus élégant, se dessinait, faisant contrepoids à la tête, l’ovale régulier de l’abdomen.
La grâce longue et puissante des membres, le mouvement harmonieux des six pattes, me pénétrait aussi d’une volupté qui ne me vint jamais de la plus belle démarche féminine. Si Virgile avait pu voir ce que je voyais, il eût ensuite méprisé, comme lourds, les pas révélateurs de déesses et la course envolée de sa Camille.
Je contemplais surtout la tête : la beauté rayonnante et fascinatrice des yeux aux cent facettes ; la beauté aussi des antennes, longues herbes toujours agitées au vent de la pensée. Le nombreux rayonnement immobile faisait les physionomies profondes comme des puits de ciel. Et le mouvement continuel des antennes, tantôt lent et grave comme une méditation, tantôt rapide comme un geste de combat, leur donnait l’expression et l’éloquence.
Or je fis un retour orgueilleux sur moi-même. Après m’être dit bien des fois, enthousiaste : « Comme elles sont belles ! » je songeai, radieux : « Comme je dois être belle ! »
Je me cachai dans un paradis écarté, au milieu de la petite forêt que formait un plant de pâquerette, et je me mis à étudier, glorieuse, le corps merveilleux qui était mon corps.
Au creux d’une feuille, quelques gouttes de rosée s’étaient réunies. Je me penchai sur ce miroir et j’admirai le spectacle que j’étais. Mes yeux d’abord me séduisirent. Ils formaient au premier aspect deux calottes sphériques lumineuses, comme deux convexités de ciel. Mais, à les considérer attentivement, ils se décomposaient en innombrables hexagones dont chacun était un œil complet, suffisait à voir une portion d’horizon. Chacune de ces facettes, pour employer le mot savant, était un trou par où les images pénétraient jusqu’à mon cerveau. J’essayai plusieurs fois, mais inutilement, de les compter, ces trous enrichisseurs. Je me perdais toujours dans le carrelage de lumière.
Puis je m’amusai à remuer mes antennes, à mirer la grâce parlante de leurs gestes, leur souplesse, leur rare finesse. Elles étaient divisées en douze articles, tous mobiles. Le premier, celui qui est attaché directement à la tête, est très long. Les autres, beaucoup plus petits, forment un coude avec lui, semblent la lanière d’un fouet vivant, dont il serait le manche. Vos savants ont donné aux deux grandes divisions de l’admirable organe des noms bien ridicules : la lanière vivante, pour eux, est un funicule et le manche toujours ému, un scape.
Ces antennes, injuriées des deux noms grotesques, sont non seulement des parures, de minces panaches branlants, mais les plus nobles et les plus utiles des organes. Elles sont le tact curieux et frémissant. Elles sont l’instrument de l’odorat. Elles sont enfin l’instrument du langage. Je les agitais, moins pour voir de beaux mouvements que pour jouir de ma faculté de parler et pour préciser ma pensée. Vous pensez avec des mots ; je pensais avec des mouvements d’antennes. Et, tel un méridional qui ne craint pas d’être surpris dit tout haut les paroles de sa joie, de sa douleur ou de son étonnement, telles mes antennes tremblaient, comme devant une confidente, toutes mes passions heureuses.
Je m’émerveillais aussi des deux triangles de mes mandibules. Je les faisais jouer, écartant et rapprochant leurs bords que la disposition des dents faisait ressembler à deux scies. Je me disais quelle arme puissante devait constituer cette pince. Et j’essayais cet étonnant instrument de travail qui savait scier comme une scie, couper comme des ciseaux, arracher comme des tenailles, gâcher, racler, lisser, assujettir comme des truelles, enlever les déblais comme des pelles et, comme des mains, saisir, transporter, déchirer.
Je faisais jouer aussi mes lèvres longues et mobiles et ma langue si singulièrement élastique, si rapide à laper ou à lécher ; ma langue qui, comme celle du chat, passait sur tout mon corps en une caresse qui nettoie et embellit.
Sous mes lèvres, mes palpes remuaient coquettement, tels des doigts grêles et très inégaux. Les deux palpes extrêmes, les palpes maxillaires, très longs, s’agitaient presque comme des antennes, tandis qu’entre eux, les deux petits palpes labiaux frémissaient plus lents. Et les joies que j’aspirais par ces quatre siphons, je ne puis les dire, je ne puis même les rappeler. Ces minces organes cachés sous la bouche sont le siège de sens inconnus de l’homme. Je me souviens, comme en un rêve vague, qu’ils m’apportèrent souvent des voluptés paradisiaques, parfois d’infernales tortures. Revenu sur la terre, je ne retrouve rien des plaisirs et des souffrances d’un monde trop différent.
Après quelques regards à mon front, à mes joues, à la plaque immobile qui recouvre la bouche et que les savants nomment l’épistome, je m’éloignai du miroir liquide et j’examinai directement mon thorax et mon abdomen. L’abdomen était d’un ovale très pur. Il comprenait cinq anneaux emboîtés les uns dans les autres et légèrement mobiles. L’élégance allongée du thorax me fut un sourire de beauté, mais j’examinai longuement le mystère de mes pattes.
J’aimais mes griffes si promptes à s’accrocher, si habiles à gratter la terre et à rejeter les déblais, si fortes à retenir une proie, si adroites à attirer un objet utile, à écarter un obstacle. Aux pattes antérieures j’étudiai le peigne arqué qui servait à nettoyer mes antennes, à lisser mes poils, à faire la toilette de tout mon corps. Mais d’étranges petites pelotes qui, entre les griffes, se hérissent de poils courts m’intéressèrent surtout. Grâce à elles, je pouvais escalader les rocs les plus abrupts et les plus glissants. Grâce à elles, je pouvais, victorieuse de la pesanteur, me soutenir dans toutes les positions, marcher sur les plafonds comme sur les planchers. Car de chacun de ces poils innombrables sortait, quand je grimpais ou quand mes pattes portaient mon corps sous elles, une gouttelette d’huile dont l’attraction multipliée suffisait à me soutenir, sans nuire à la rapidité ni à la grâce de mon allure.
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