Chapitre 7
Je rejoignis mes compagnes pour me mêler à leurs travaux. Elles étaient de taille très inégale. Les unes me paraissaient des géantes extraordinaires ; d’autres, d’invraisemblables naines. Et, entre les deux extrêmes, toutes les tailles intermédiaires existaient.
Les proportions du corps, admirables chez les petites et les moyennes, étaient moins heureuses chez les géantes. Celles-ci me déplaisaient par leur énorme tête tronquée et cylindrique, formidablement mais lourdement armée. Leur marche, plus rapide que la mienne, avait pourtant quelque gaucherie. Elles portaient leur tête comme un fardeau mal placé et rétablir dans le corps disproportionné méchant, embarrassant. On eût souhaité transformer leurs palpes en pattes pour soutenir le poids mal placé et rétablir dans le corps disproportionné un peu d’harmonie et d’équilibre.
J’étais portée à mépriser, comme une infériorité, la petitesse, pourtant exquisement gracieuse, des naines. Et les fourmis qui avaient à peu près ma taille m’étaient les plus agréables à voir.
Je devais mesurer de six à sept millimètres.
Plusieurs n’avaient que trois millimètres, tandis que certaines fourmis à grosse tête atteignaient jusqu’à douze millimètres.
Ces différences de taille n’établissaient aucune hiérarchie sociale, ne nous divisaient pas en castes commandeuses et obéisseuses. Chacune de nous travaillait, de son côté, comme il lui convenait, pour le bien de toutes. Si une œuvre entreprise ou un projet exigeait l’effort concerté de plusieurs, on demandait l’aide fraternelle des premières rencontrées, grandes ou petites. Cependant quelques-unes travaillaient volontiers ensemble, étaient visiblement liées par une amitié particulière. Il y avait aussi des personnalités plus intelligentes et plus habiles auxquelles on accordait plus de confiance. Mais, quelle que fût la solliciteuse, l’aide était refusée bien rarement ; et alors on expliquait toujours en deux ou trois frôlements d’antennes – j’allais dire : en deux ou trois mots – qu’on ne croyait pas au succès de l’entreprise ou qu’on courait à un projet plus cher.
La merveille qui me frappa entre toutes fut celle de notre force musculaire. Étonnée par les fardeaux énormes que portaient avec aisance quelques-unes des travailleuses rencontrées, je me livrai sur moi-même à des expériences, d’abord timides et tremblantes. Mais peu à peu je m’enhardis en un orgueil croissant. Je déplaçai sans peine un poids vingt fois supérieur à celui de mon corps. Je réussis même à soulever un caillou qui, sûrement, pesait trente fois autant que moi. Je cessai bientôt ce dernier effort qui me fatiguait et qui peut-être était dangereux.
À ce moment, le côté gauche de mon cerveau subit une agression de ma pensée humaine. Elle parvint à remonter à la conscience, à se dresser fièrement, une seconde. Mais je chargeai cet homme présomptueux d’un poids proportionnel à celui que je venais de soulever. Je lui dis : « Tu pèses soixante-dix kilos. Voici vingt quintaux sur tes épaules. » Parce que je le chargeai un peu en arrière, il ne s’emboîta pas en lui-même, comme un ressort écrasé. Il s’écroula à la renverse, faible insecte entraîné par la chute d’un rocher.
Une fourmi venait à moi. Ses antennes frôlèrent les miennes. En un reproche affectueux et que, par un usage hardi de l’analogie, j’oserai appeler un reproche souriant, elle me dit :
— Eh ! la paresseuse, viens nous aider. Nous avons découvert un gibier étonnant, mais difficile à capturer.
Je la suivis avec empressement et voici le spectacle auquel bientôt j’assistai :
Un ver de terre énorme était à moitié sorti de son trou. Une centaine d’ouvrières le tenaient, tiraient avec une ardeur folle et inutile, comme des hommes qui essaieraient, en le soulevant de leurs mains, de déraciner un vieux chêne. Lui, s’arc-boutait désespérément et l’attelage obstiné s’épuisait sans avancer d’un pas.
Je m’arrêtai, regardant le grand effort absurde. Je dis à ma compagne :
— Il n’y a rien à faire.
— Tu te trompes, répondit-elle. Il est certain qu’elles s’y prennent mal. Mais viens avec moi. Nous allons déchausser la racine du monstre.
Nous commençâmes à déblayer autour de ce gibier rétif. Des camarades examinèrent nos mouvements, comprirent, vinrent nous aider. Peu à peu la plupart des travailleuses furent avec nous, tandis qu’une trentaine restaient accrochées au ver de terre, l’empêchaient de reculer.
Nos mandibules et nos pattes travaillaient vigoureusement. Grain à grain, le sol était entamé, le petit trou cylindrique s’élargissait en entonnoir et quelques millimètres de plus de notre proie étaient envahis.
Ah ! la rude, la longue besogne ! Quand nous l’avions commencée, le soleil était au milieu du ciel. Il se couchait, et l’œuvre n’était pas achevée. Je me sentais lasse, impatiente, énervée. Mais aucune de mes amies ne se décourageait, aucune ne songeait à prendre un instant de repos. Le travail devait être fini d’une haleine, sous peine d’être inutile ; ce grand intérêt les empêchait de songer à la fatigue. J’avais honte de ma vaillance moindre, et mes pattes et mes mandibules, douloureuses du même mouvement trop répété, continuaient, machinales, leur labeur de terrassiers.
Enfin dégagée tout entière, la racine du monstre ! Il ne reste plus qu’à transporter l’énorme capture. Une nombreuse compagnie s’attelle devant et tire ; une autre est en arrière et pousse ; quelques-unes dirigent le milieu du fardeau. Je fais partie d’une autre bande : je suis un des éclaireurs qui fraient la route et rejettent les petits obstacles. Par instant je me retourne pour voir le travail colossal et harmonieux ; je me livre à des calculs ; je songe à des hommes qui porteraient un boudin de cent mètres de longueur et de cinq mètres de rayon.
Tout allait bien. Plusieurs fois les porteurs s’étaient relayés et, lentement mais régulièrement, la caravane avançait. Un fourré d’herbes se rencontre, trop large, qui eût été interminable à tourner. La marche dans cette forêt devint extrêmement pénible. Au contact de chaque feuille et de chaque tige le ver se tordait. Un moment vint où il fut engagé, tout sinuosités, en d’inextricables broussailles.
Alors, dans l’impossibilité de continuer le transport, ce fut une longue agitation hésitante. Les fourmis ne se résignent guère à abandonner une entreprise et même leur persévérance s’obstine longtemps avant de renoncer aux moyens d’abord employés. Quand quelques-unes proposèrent de couper le ver en deux, il y eut des résistances orgueilleuses. Vingt fois, avant de se décider, on s’attela de nouveau au fardeau trop long, trop mou et trop souple ; vingt fois on expérimenta l’inutilité de cet effort contre la forêt hostile. La nuit était profonde quand nous nous résignâmes, un peu humiliées, à diviser le faisceau de difficultés que nous ne pouvions briser.
Les deux fractions de notre proie emmagasinées dans une case souterraine, je pris avec mes amies un repas qui s’était bien fait attendre. Bientôt le sommeil vint réparer les fatigues et apaiser les émotions de cette heureuse et pénible journée.
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