IX
Cette grande figure, cet être nouveau qui était là, depuis toujours, dans nos ténèbres, mais dont les gestes gauches et démesurés qu’on attribuait jusqu’ici aux dieux, aux démons ou aux morts, ont pour la première fois appelé notre attention sérieuse; on l’a comparé à un bloc immense dont notre personnalité n’est qu’une petite facette; à un iceberg dont nous voyons scintiller quelques prismes qui représentent notre vie, tandis que les neuf dixièmes de l’énorme masse demeurent ensevelies dans les ombres marines. Selon Sir Oliver Lodge, c’est la partie de notre être qui ne s’est pas incarnée; selon Gustave Le Bon, c’est l’âme condensée de nos aïeux,--ce qui est vrai, sans nul doute, mais seulement une partie de la vérité, car on y trouve aussi l’âme de l’avenir et probablement de bien d’autres forces qui ne sont pas nécessairement humaines.--William James y voit une conscience cosmique diffuse et l’intrusion fortuite, en notre monde scientifiquement organisé, de débris et de vestiges du chaos primordial. Voilà bien des images qui s’efforcent de nous donner une idée d’une réalité si vaste qu’on ne peut la saisir. Il est certain que ce qu’on voit de notre vie terrestre n’est rien au prix de ce qu’on ne voit point. Du reste, dès qu’on y réfléchit, il serait monstrueux et inexplicable que nous fussions seulement ce que nous paraissons être; rien que nous, tout entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et tous les temps.