V
Mais y a-t-il des cas où tout lien, si ténu, si subtil qu’on le suppose, semble décidément rompu? Qui oserait l’affirmer? On commence seulement à soupçonner l’élasticité, la ductilité, la complexité de ces fils invisibles qui relient entre eux objets, pensées, vies, émotions, tout ce qui existe sur cette terre, et même ce qui n’est pas encore à ce qui n’est plus. Prenons un exemple de la première série des Proceedings: M. X-Z..., connu de la plupart des membres du Committee on Haunted Houses et dont le témoignage ne saurait être mis en doute, loue une vieille maison, dont il ignore complètement l’histoire. Tout ce qu’il sait, c’est que deux servantes de son ami, M. G..., qui occupe une autre partie de la maison très vaste, l’ont quitté à cause de bruits étranges qu’on entendait la nuit. Un soir, un 22 septembre, M. X-Z..., se disposant à gagner sa chambre à coucher, voit tout le couloir illuminé d’une lumière éblouissante et inexplicable et, dans cette lumière insolite, se dresser un vieillard en robe à fleurs; après quoi, vieillard et lumière s’évanouissent, le laissant dans une obscurité profonde. Le lendemain, se rappelant l’aventure des deux servantes, il fait une enquête dans le village. D’abord elle ne donne aucun résultat; mais enfin un vieil homme de loi lui apprend qu’il a entendu dire que le grand-père du propriétaire actuel avait étranglé sa femme et s’était coupé la gorge à l’endroit même où s’était montrée l’apparition. Il ne pouvait plus préciser exactement la date de ce double événement; mais M. X-Z..., après avoir consulté les registres de la paroisse, constate qu’il avait eu lieu un 22 septembre.
Le 22 septembre de l’année suivante, un ami de M. G... descend chez celui-ci pour y passer quelques jours. Le lendemain, pâle et défait, il annonce son départ à son hôte. Pressé de questions, il finit par avouer qu’il a peur, qu’il n’a pu fermer l’œil, que durant toute la nuit il a entendu des gémissements, des blasphèmes, des cris de désespoir, que sa porte s’est ouverte, etc.
Trois ans après, M. X-Z... va rendre visite, à Londres, au propriétaire de la maison, et remarque, au-dessus de la cheminée, un portrait qui reproduit exactement l’image de l’apparition du couloir. Il le désigne à son ami M. G..., qui l’accompagne, en lui disant: «Voilà l’homme que j’ai vu.»
Interrogé, le propriétaire déclare que c’est le portrait de son grand-père qui, ajoute-t-il, «n’avait pas fait honneur à la famille».
Évidemment, tout ceci ne prouve nullement l’existence des fantômes ou la survivance de l’homme. Il est fort possible que malgré la bonne foi incontestée de M. X-Z..., l’imagination ait sournoisement, mais énergiquement, collaboré à ces prodiges. Peut-être fut-elle mise en branle par l’histoire des deux servantes, insignifiante et négligée, mais probablement descendue dans les ténèbres fantasques et fécondes de la subconscience. L’image est ensuite transmise par suggestion à l’hôte effrayé d’une nuit sans sommeil; quant au portrait reconnu, c’est, selon la thèse qu’on défend, le point le plus faible ou le plus frappant de l’aventure.
Il n’en est pas moins certain qu’il y a quelque déloyauté à expliquer de cette façon tous les événements de ce genre. C’est étendre à l’extrême les vertus à tout faire de la très complaisante télépathie. Il est du reste des cas où l’interprétation télépathique est encore plus précaire; par exemple, celui qu’expose Miss R.-C. Morton, au t. VIII des Proceedings.
L’histoire est trop longue et trop compliquée pour qu’il soit possible de la reproduire ici. Inutile de faire remarquer que par le caractère de Miss Morton, entraînée aux méthodes scientifiques, par la valeur des témoignages qui la corroborent, l’authenticité des faits semble irrécusable. Il s’agit donc d’une maison bâtie en 1860, successivement habitée par un Anglo-Indien, par un vieillard, puis inoccupée durant quatre ans. Quand la famille du capitaine Morton s’y installe en 1882, il n’a jamais, du moins à sa connaissance, été question de revenants. Trois mois après, Miss Morton, se trouvant dans sa chambre et sur le point de se coucher, entend un bruit près de sa porte, croit que c’est sa mère, ouvre, d’abord ne voit rien, fait quelques pas dans le couloir et aperçoit alors, au coin de l’escalier, une femme de haute taille, vêtue de noir. Pour ne pas inquiéter les siens, elle n’en parle à personne qu’à une amie assez éloignée. Mais bientôt la même femme vêtue de noir est rencontrée tour à tour par les autres habitants de la demeure: par une sœur de passage, par le père, par trois autres sœurs, par un petit garçon, par les domestiques, par un voisin, le général A..., qui, la voyant tout en pleurs dans le verger, s’imagine que c’est une des filles Morton qui est malade et envoie prendre de ses nouvelles. Il n’est pas jusqu’aux deux chiens de la maison, qui, plus d’une fois, ne manifestent clairement qu’ils aperçoivent le fantôme.
Ce fantôme est d’ailleurs inoffensif, il ne dit rien, il ne demande rien. Il erre çà et là, sans but apparent, et quand on l’interpelle, il ne répond pas et s’évade. On s’y habitue, il ne gêne personne et n’inspire aucune terreur. Il est immatériel, on ne peut le toucher, mais il intercepte la lumière. Après enquête on parvient à l’identifier; ce doit être la seconde femme de l’Anglo-Indien. La famille Morton n’a jamais vu cette dame, mais d’après la description qu’on en fait à ceux qui la connurent, il paraît que la ressemblance est certaine. On ignore du reste pourquoi elle revient ainsi hanter une maison où elle n’est pas morte. A partir de 1887, les apparitions deviennent moins fréquentes et plus vagues, et cessent complètement en 1889.