IV
Cet exemple n’a rien d’exceptionnel, je l’ai pris entre beaucoup d’autres parce qu’il est net et simple. Du reste, l’expérience est déjà pour ainsi dire classique, ou du moins devrait l’être, si tout ce qui touche aux manifestations de notre subconscient ne se heurtait à des méfiances insolites. En tout cas, on peut la répéter à satiété, elle est à la portée de tout le monde, et il est rare qu’avec les bons psychomètres qui sont suffisamment connus et qu’il est loisible à chacun de consulter, elle ne réussisse pas pleinement.
Ajoutons qu’on peut l’étendre beaucoup plus loin. Si j’avais, par exemple, comme je le fis en des expériences similaires, interrogé le médium sur l’entourage de la jeune fille, sur le caractère du père de celle-ci, la santé de sa mère, les goûts, les habitudes, les sentiments de ses frères et de ses sœurs, il m’aurait répondu avec la même assurance, la même précision, comme ferait quelqu’un qui, non seulement vivrait dans l’intimité de la jeune fille en question, mais serait doué de facultés intuitives bien plus pénétrantes que celles d’un observateur normal. En un mot, il aurait ressenti et traduit tout ce qu’aurait ressenti la subconscience de cette jeune fille au sujet des personnes dont on lui aurait parlé. Mais il faut reconnaître que ne s’agissant plus ici de faits matériels aisément vérifiables, le contrôle devient infiniment plus difficile.
Il ne saurait en l’occurrence être question de transmission de pensée, puisque le médium et moi ignorions tout. D’ailleurs, d’autres expériences qu’il est facile d’imaginer et de répéter et dont le contrôle est plus sûr, éliminent entièrement l’hypothèse. Je mis, par exemple, chacune sous une double enveloppe, trois lettres écrites par des personnes de mon intimité et chargeai un intermédiaire qui ignorait le contenu des enveloppes et ne connaissait pas les personnes en question, de les porter à Mme M... Arrivée chez la voyante, l’intermédiaire lui remit une des lettres prise au hasard et dirigeant également au hasard l’interrogatoire indispensable, se contenta de sténographier les réponses de la somnambule. Celle-ci fit d’abord un portrait physique très frappant de la jeune femme qui avait écrit la lettre, puis une description de son caractère, de ses habitudes, de ses préoccupations, de ses qualités intellectuelles et morales, qui était d’une exactitude irréprochable, et ajouta enfin quelques détails sur sa vie intime, détails que j’ignorais moi-même complètement et qui me furent confirmés peu après. L’expérience, poursuivie avec les deux autres lettres, donna des résultats tout aussi remarquables.
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Devant ce mystère, deux explications, également déconcertantes, sont présentables. Selon la première, il faut admettre que le bout de papier remis au psychomètre et imprégné de fluide humain, recèle, à la manière d’un gaz prodigieusement comprimé, toutes les images sans cesse renouvelées, sans cesse renaissantes, qui entourent un être, tout son passé, et peut-être son avenir, sa psychologie, sa santé, ses désirs, ses volontés souvent inconnues de lui-même, ses instincts les plus secrets, ses sympathies et ses antipathies, ce qui baigne dans la lumière et ce qui plonge dans l’ombre, toute sa vie en un mot et plus que sa vie personnelle et consciente, outre toutes les vies et toutes les influences, bonnes ou mauvaises, occultes ou manifestes, de tous ceux qui l’approchent. Il y aurait là un mystère aussi insondable et peut-être plus étendu que celui de la génération qui transmet, dans une particule infinitésimale, la matière et l’esprit, toutes les qualités et les tares, toutes les acquisitions, toute l’histoire d’une série d’existences dont nul ne peut savoir le nombre.
D’autre part, si l’on n’accepte pas que tant d’énergie puisse se cacher, subsister, s’agiter, se développer et indéfiniment évoluer dans une feuille de papier, il faut nécessairement supposer que de ce même papier rayonne constamment un invraisemblable réseau de forces innommées qui, à travers le temps et l’espace, retrouvent à l’instant même et n’importe où, la vie qui leur donna la vie et les mettent en communication intégrale, âme et corps, sens et pensées, passé et avenir, conscience et subconscience, avec une existence perdue parmi la foule innombrable des hommes qui peuplent cette terre. C’est du reste exactement ce qui se passe dans les expériences avec les médiums à écriture ou à parole automatique, qui se croient inspirés par les morts. Mais ici, ce n’est plus un esprit désincarné, c’est un objet quelconque imprégné d’un fluide vivant qui opère le miracle; ce qui, pour le dire en passant, porte un coup très sensible à l’hypothèse spirite.
Il y a néanmoins, à cette seconde explication, deux objections assez sérieuses. A supposer que l’objet mette réellement en communication le médium avec l’inconnu retrouvé dans l’espace, comment se fait-il que l’image, ou le spectacle suscité par cette communication ne corresponde presque jamais à la réalité de l’instant? D’autre part, il est constant que la lucidité du psychomètre, son don de voir à distance les tableaux et les scènes qui entourent l’inconnu, s’exerce avec la même certitude, la même puissance, alors que l’objet qui met en branle son étrange faculté a été touché par une personne morte depuis des années. Il faudrait donc admettre qu’il y aurait communication actuelle et vivante avec un être qui n’est plus, dont parfois,--en cas d’incinération par exemple,--il ne reste pas trace sur cette terre; avec un mort, en un mot, qui continuerait de vivre aux lieux et à l’instant où il imprégna l’objet de son fluide et qui semblerait ignorer qu’il est mort?
Mais ces objections sont peut-être moins graves qu’on le croirait. D’abord, il y a des voyants, «télépsychiques» comme on les appelle, qui ne sont pas psychomètres, c’est-à-dire qui peuvent communiquer avec une personne inconnue et éloignée sans l’intermédiaire d’un objet; et chez ces voyants, de même que chez les psychomètres, la vision correspond très rarement à la réalité de l’instant; c’est également l’impression d’ensemble, le geste habituel et caractéristique qu’ils perçoivent avant tout. Ensuite, pour ce qui concerne les communications avec une personne morte depuis des années, de deux choses l’une: ou le contrôle sera presque impossible lorsqu’il s’agira de révélations au sujet de faits et gestes intimes du défunt inconnus de tout être vivant; ou bien la communication s’établira non pas avec le mort mais avec le vivant qui connaît forcément les faits qu’il est chargé de contrôler. Comme le dit fort justement le Dr Osty: «on se trouve alors dans les conditions de perception par l’intermédiaire de la pensée d’un être vivant et l’être défunt est perçu à travers une représentation mentale. L’expérience, de ce fait, n’a aucune valeur probative pour la réalité de la psychométrie rétrospective et par conséquent pour le rôle enregistreur de l’objet.»
«La seule catégorie d’expériences qui vaudrait à ce point de vue, serait celle où le contrôle viendrait, ultérieurement, de documents dont la teneur aurait été inconnue de toute personne vivante jusqu’après la séance de lucidité. Alors il pourrait être prouvé que l’objet peut enregistrer de façon latente les individualités humaines qui l’ont touché et qu’à lui seul il suffit à en permettre la reconstitution mentale par le truchement d’un sujet lucide et psychomètre.»