V
On conçoit que de telles expériences, sans aucune fissure, sans aucune fuite du côté des vivants, ne sont pas aisément réalisables. Dans un crime, par exemple, notamment dans les affaires Cadiou et Riffaut,--sur lesquelles, du reste, je n’insiste pas, car les faits ne sont pas encore suffisamment contrôlés,--dans un crime, on peut toujours soutenir que le médium retrouve le cadavre et les circonstances du drame par l’intermédiaire involontaire et inconscient de l’assassin, alors même que celui-ci échappe à toutes les poursuites et à tous les soupçons. Mais un événement récent, relaté avec les détails les plus précis et les garanties les plus minutieuses par le Dr Osty, dans le numéro d’avril des Annales des Sciences psychiques, vient peut-être nous apporter une de ces expériences qu’on n’avait pu réaliser jusqu’à ce jour. Voici les faits en quelques mots:
Le 2 mars de cette année, à Cours-les-Barres (Cher), M. Étienne Lerasle, vieillard âgé de 82 ans, quittait la maison de son fils pour faire sa promenade quotidienne et ne reparaissait plus. Cette maison se trouve au milieu d’une vaste forêt faisant partie du domaine du baron Jaubert. Jusqu’au 18 mars, on chercha vainement de tous côtés les traces du disparu, on fouilla inutilement les étangs et les mares et le 8 mars, notamment, une exploration méthodique de la forêt, à laquelle prirent part quatre-vingts personnes, ne donna aucun résultat. C’est alors que M. Louis Mirault, intendant du baron Jaubert, eut l’idée de s’adresser au Dr Osty et lui remit un foulard que le vieillard avait porté. Le docteur se rendit chez son médium préféré, Mme M... Il ne savait qu’une chose, qu’il s’agissait d’un vieillard de 82 ans, marchant un peu penché, et rien de plus.
Dès que Mme M... eut manié le foulard, elle vit le cadavre d’un vieillard étendu sur un sol humide, dans un bois, au milieu d’un taillis, au bord d’une eau qui décrivait une courbe, près d’une sorte de rocher. Elle retraça l’itinéraire suivi par la victime, peignit les bâtiments devant lesquels elle avait passé, son état mental débilité par l’âge, sa volonté fixe de mourir, son aspect physique, les gestes habituels et caractéristiques qu’il faisait avec sa canne, sa chemise molle à raies noires et blanches, etc.
L’exactitude de la description avait provoqué un grand étonnement dans l’entourage du disparu. Un détail déroutait un peu: la mention d’un rocher dans un pays qui n’en possédait point. On reprit les recherches sur les données fournies par la voyante. Mais, dans une forêt, tous les chemins se ressemblent plus ou moins, et les points de repères étant insuffisants, on ne trouva rien.
Les circonstances voulurent qu’on ne put avoir avec Mme M... une deuxième, puis une troisième séance que le 30 mars et le 6 avril suivants. A chacune de ces séances, les détails de la vision et de l’itinéraire se précisèrent avec une netteté de plus en plus frappante; si bien qu’en suivant pas à pas les indications du médium, on découvrit enfin le cadavre, vêtu comme il avait été dit, couché au milieu d’un taillis, dans le décor décrit, près d’une énorme souche recouverte de mousse qui avait à s’y méprendre l’apparence d’un rocher, et au bord d’une eau incurvée. Il convient d’ajouter qu’aucun autre point de la forêt ne réunissait le même ensemble de repères.