‹ L'hôte inconnuChapitre 27 sur 109 · II

II

La prémonition ou la précognition nous mène en des régions encore plus mystérieuses que celles de la psychométrie, où se dresse à demi, émergeant d’irritantes ténèbres, le plus grave problème qui puisse passionner l’humanité: la connaissance de l’avenir. La plus récente, la meilleure et la plus complète étude qu’on lui ait consacrée, est, je pense, celle que vient de publier, sous le titre: Des phénomènes prémonitoires, M. Ernest Bozzano. Profitant d’excellents travaux antérieurs, notamment de ceux de Mrs. Sidgwick et de Myers[6], et y joignant le résultat de ses recherches personnelles, il réunit un millier de cas de précognition, parmi lesquels il en retient cent soixante, moins par dédain de la plupart des autres que pour ne pas excéder trop manifestement les limites normales d’une monographie.

[6] Proceedings, vol. V et XI.

Il commence par éliminer soigneusement tous les épisodes qui, sous une apparence prémonitoire, peuvent s’expliquer par auto-suggestion (dans le cas, par exemple, où quelqu’un, atteint d’une maladie encore latente, semble prévoir cette maladie et la mort qui en sera la conclusion), par télépathie (lorsqu’un sensitif a la perception anticipée de l’arrivée d’une personne ou d’une lettre), ou enfin par lucidité (lorsqu’on a en songe «la perception de l’endroit où l’on trouvera un objet égaré, ou une plante rare, ou un insecte vainement cherché; ou encore lorsqu’on a en rêve la vision du lieu inconnu qu’on visitera plus tard»), etc.

Dans tous ces cas, il ne s’agit pas à proprement parler d’avenir pur, mais plutôt d’un présent qui n’est pas encore connu. Ainsi réduit et dépouillé de toute influence, de toute ingérence étrangère, le nombre d’exemples où il y a réellement perception nette et incontestable d’un fragment du futur, demeure, au contraire de ce qu’on croit généralement, assez considérable pour qu’il soit impossible de parler de hasards extraordinaires ou de coïncidences merveilleuses. Il faut qu’il y ait limite à tout, même à la méfiance, à l’incrédulité la plus étendue, sinon toute étude historique et bon nombre d’études scientifiques deviendraient décidément impraticables. Et cette remarque s’applique autant à la nature des faits en question qu’à leur authenticité narrative. On peut contester ou suspecter n’importe quel récit, n’importe quelle preuve écrite ou testimoniale; mais il faut dès lors renoncer aux certitudes et aux sciences qui ne s’acquièrent point parmi les manipulations du laboratoire ou les opérations mathématiques, c’est-à-dire aux trois quarts des phénomènes humains qui nous intéressent le plus. Notez que les récits recueillis par les enquêtes de la Society for Psychical Research, comme presque tous ceux retenus par M. Bozzano, sont de première main et qu’on a impitoyablement rejeté ceux dont les narrateurs n’avaient pas été les acteurs ou les témoins directs. Au surplus, quelques-uns de ces récits ont nettement le caractère d’observations scientifiques; quant aux autres, si l’on examine attentivement la situation de ceux qui les ont faits et les circonstances qui les corroborent, on conviendra qu’il est plus juste et plus raisonnable d’y ajouter foi que de considérer, a priori, tout homme à qui arrive un événement extraordinaire, comme un menteur, un halluciné ou un plaisantin.

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