III
Il ne saurait être question de donner ici, ne fût-ce qu’une brève analyse des faits les plus saillants. Elle exigerait une centaine de pages et changerait la nature de cette étude, qui, pour ne pas déborder son cadre, doit supposer connus la plupart des matériaux qu’elle examine. Je renvoie donc le lecteur, qui voudrait se faire une opinion plus personnelle, aux sources aisément accessibles que j’ai indiquées plus haut. Il suffira, pour donner une idée précise de la gravité du problème à qui n’aurait pas le temps ou l’occasion de recourir aux documents originaux, de résumer en quelques mots quelques-unes de ces aventures d’avant-garde, choisies parmi celles qui paraissent le moins contestables, car il va sans dire que toutes n’ont pas la même valeur, sinon la question serait tranchée. Il en est qui, très frappantes au premier abord et offrant au point de vue de l’authenticité des faits toutes les garanties désirables, n’impliquent cependant pas une connaissance réelle de l’avenir et peuvent s’interpréter d’autre façon. En voici une à titre d’exemple; elle nous est rapportée par le Dr Teste dans son Manuel pratique du Magnétisme animal.
Le 8 mai, le Dr Teste plonge dans un état somnambulique Mme Hortense M... en présence de son mari. Aussitôt endormie, elle annonce qu’elle est enceinte de quinze jours, qu’elle n’accouchera pas à terme, que le 12 mai, «elle aura peur de quelque chose», et fera une chute qui déterminera une fausse-couche. Elle ajoute que ce 12 mai, à trois heures et demie, après avoir été effrayée, elle aura une faiblesse qui durera huit minutes, et décrit ensuite, heure par heure, le cours de sa maladie qui se terminera par trois jours d’une démence dont elle guérira.
Au réveil, elle a tout oublié; on lui cache ce qui s’est passé; et le Dr Teste communique au Dr Amédée Latour les notes qu’il a prises. Le 12 mai, il se rend chez les époux M..., les trouve à table et rendort Mme M... qui répète mot pour mot ce qu’elle a dit quatre jours auparavant. On la réveille. L’heure dangereuse approche. On prend toutes les précautions imaginables, on ferme même les volets. Mme M... qu’inquiètent ces mesures extraordinaires auxquelles elle ne comprend rien, demande ce qu’on lui veut. Trois heures et demie sonnent. Mme M... se lève du divan sur lequel on l’avait fait asseoir et veut gagner la porte. Le docteur et le mari s’y opposent.--«Mais enfin qu’est-ce qui vous prend? il faut absolument que je sorte.--Non, madame, vous ne sortirez pas, c’est dans l’intérêt de votre santé.--Eh bien, docteur, si c’est dans l’intérêt de ma santé, raison de plus pour me laisser sortir», répond-elle en riant. Le motif est plausible et même irrésistible; mais le mari, voulant pousser jusqu’au bout la lutte contre le destin, déclare qu’il accompagnera sa femme. Le docteur reste seul, assez inquiet, en dépit de la tournure un peu burlesque que prend l’aventure. Tout à coup, un cri perçant se fait entendre en même temps que le bruit de la chute d’un corps. Il se précipite et trouve Mme M... éperdue, mourante, dans les bras de son mari. Au moment où, quittant une seconde celui-ci, elle avait ouvert la porte de l’endroit prédestiné, un rat, là où depuis vingt ans, paraît-il, on n’en avait pas vu, avait bondi sur elle et lui avait causé une terreur telle qu’elle était tombée à la renverse. Tout le reste de la prophétie, heure par heure, et détail par détail, s’accomplit à la lettre.