V
Un autre cas, peut-être plus convaincant, plus rigoureusement établi et qui exclut plus nettement toute explication par l’hypothèse, d’ailleurs fort respectable, des coïncidences, est celui que rapporte M. Th. Flournoy, professeur à la Faculté des sciences de l’Université de Genève, dans son remarquable ouvrage: Esprits et Médiums. M. Flournoy est, comme on sait, l’un des théoriciens les plus savants et les plus sceptiques de la métapsychique. Il pousse même l’amour des explications naturelles et la répugnance à admettre l’intervention de forces supra-humaines, à un point où il est parfois difficile de le suivre. Je résume le plus brièvement possible son récit qu’on trouvera tout au long, aux pages 348 à 362 de l’excellent livre que je viens de mentionner.
En août 1883, une certaine Mme Buscarlet, qu’il connaît personnellement, revient à Genève, après avoir été, durant trois ans, l’institutrice de deux jeunes filles dans la famille Moratief, à Kasan. Elle reste en correspondance avec cette famille ainsi qu’avec une dame Nitchinof, qui dirige, à Kasan, un institut où les demoiselles Moratief, ses anciennes élèves, sont entrées après son départ.
Dans la nuit du 9 au 10 décembre (style russe) de la même année, Mme Buscarlet a un songe dont elle envoie le matin même le récit à Mme Moratief, par une lettre datée du 10 décembre. Elle y dit textuellement: «Vous et moi étions sur un chemin, dans la campagne, lorsque passa devant nous une voiture d’où sortit une voix qui nous appela. Arrivées près de la voiture, nous vîmes Mlle Olga Popof couchée en travers, vêtue de blanc avec un bonnet garni de rubans jaunes. Elle vous dit: Je vous ai appelée pour vous dire que Mme Nitchinof quitte l’institut le 17. Puis la voiture continua de rouler.»
Une semaine plus tard, et trois jours avant l’arrivée de la lettre à Kasan, l’événement prévu par le songe se réalise tragiquement. Mme Nitchinof succombe le 16 à une maladie infectieuse; et le 17, son cadavre, par crainte de la contagion, est transporté hors de l’institut.
Il n’est pas inutile d’ajouter que la lettre de Mme Buscarlet, ainsi que les réponses venues de Russie, ont été communiquées au professeur Flournoy et portent les dates des cachets de la poste. De tels rêves prémonitoires sont fréquents; mais il est assez rare que les circonstances et surtout l’existence d’un écrit antérieur à leur réalisation, leur donnent une authenticité aussi incontestable.
Remarquons en passant le caractère bizarre de cette prémonition, bien conforme du reste aux habitudes de notre hôte inconnu. Il fixe la date avec précision; mais il ne fait qu’une allusion voilée et énigmatique (la femme couchée en travers de la voiture et vêtue de blanc) à la partie essentielle de la prédiction: la maladie et la mort.
Y a-t-il eu coïncidence, vision de l’avenir pure et simple ou vision de l’avenir suggérée par influence télépathique? La théorie de la coïncidence peut ici, comme partout, être à la rigueur défendue, mais serait dans ce cas bien extraordinaire. Quant à l’influence télépathique, il faudrait supposer que dès le 9 décembre, huit jours avant sa mort, Mme Nitchinof possédât, dans sa subconscience, le pressentiment de sa fin; et qu’elle eût, de Kasan à Genève, à travers un millier de lieues, envoyé ce pressentiment à une personne avec laquelle elle n’avait que des relations assez vagues.
C’est fort compliqué mais possible, car la télépathie a souvent des fantaisies plus déconcertantes. Dans ce cas, puisqu’il s’agirait d’une maladie latente ou même d’auto-suggestion, la préexistence de l’avenir, sans être entièrement détruite, serait moins nettement établie.