‹ L'hôte inconnuChapitre 41 sur 109 · XVI

XVI

Cela dit, pour écarter ou apaiser ceux qui n’entendent marcher que sur les terres fermes de la science, revenons à notre exemple qui est d’autant plus inquiétant qu’on peut le considérer comme une sorte de prototype de ces réticences tragiques et presque infernales que l’on rencontre au fond de la plupart des prémonitions. Il est probable que sous le matelas se trouvait une allumette égarée que l’enfant découvrit et enflamma; c’est la seule explication possible de l’incendie, car aucun feu n’existait à cet étage de la maison. Si la mère avait retourné le matelas, elle aurait vu l’allumette; et, d’autre part, elle aurait sûrement retourné le matelas si on lui avait dit qu’une allumette traînait dessous. Pourquoi la voix qui la pousse à faire l’acte nécessaire, n’ajoute-t-elle pas le seul mot capable de déterminer cet acte? Le problème est du reste aussi troublant et peut-être aussi insoluble, qu’il s’agisse de nos facultés subconscientes, d’esprits ou d’intelligences étrangères. Ceux qui donnent ces avertissements doivent savoir qu’ils seront inutiles puisqu’il est manifeste qu’ils prévoient l’événement tout entier; mais ils doivent également savoir qu’un dernier mot, qu’ils ne prononcent pas, serait seul efficace à arrêter le malheur déjà accompli dans leur prévision. Ils le savent si bien qu’ils apportent ce mot jusqu’au bord de l’abîme, l’y tiennent suspendu, l’y lancent presque et le ressaisissent brusquement dans l’instant que son poids va faire remonter le bonheur et la vie à la surface du grand gouffre. Quel est donc ce mystère? Est-ce impuissance ou mauvaise volonté? S’ils ne peuvent pas, quelle est la force inattendue et souveraine qui se met entre eux et nous; et s’ils ne veulent point, de quoi, sur qui, se vengent-ils? Quel est donc le secret de ces jeux inhumains, de ces divertissements insolites et cruels sur les crêtes les plus glissantes et les plus dangereuses du destin? A quoi bon prévenir si l’on sait que l’avertissement sera vain? De qui se moque-t-on? Y a-t-il réellement une fatalité inflexible en vertu de laquelle ce qui doit s’accomplir est accompli de toute éternité? Mais alors pourquoi ne pas respecter le silence, puisque toute parole est inutile? Ou bien aperçoivent-ils, malgré tout, une lueur, une fissure dans la muraille inexorable? Quel espoir y trouvent-ils? N’ont-ils pas mieux que nous éprouvé qu’en aucun cas notre salut n’a pu passer par cette fissure? On comprendrait leurs agitations, leurs hésitations, leurs efforts s’ils ne savaient pas; mais ici il est avéré qu’ils savent tout puisqu’ils prédisent exactement ce qu’ils pourraient empêcher. Si on les presse de questions, ils répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’aucune force humaine ne saurait détourner ou fléchir l’événement. Sont-ils fous, désœuvrés, énervés ou complices d’une affreuse plaisanterie? Est-ce de l’heureuse solution d’une petite énigme ou d’une devinette puérile que dépend notre sort, comme notre salut, dans la plupart des religions qui se disent révélées, dépend d’un coup de dé de l’inintelligence? Toute la liberté qui nous est accordée se réduit-elle à la lecture d’un rébus plus ou moins ingénieux? La grande âme de l’univers serait-elle l’âme d’un grand enfant?

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