‹ L'hôte inconnuChapitre 55 sur 109 · XXX

XXX

On trouve parmi les faits recueillis par M. Bozzano une prémonition singulière où les inconnus de l’espace et du temps se mêlent d’une façon très curieuse. Au mois d’août de l’année 1910, le chevalier Giovanni de Figueroa, l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Palerme, voit en songe un endroit champêtre, le long d’une route blanche de poussière, par laquelle il pénètre dans un vaste champ cultivé. Au milieu de ce champ s’élève une construction rustique avec rez-de-chaussée pour magasins et étables, à droite une cabane de branchages et un char sur lequel on a déposé des harnais.

Un paysan, vêtu d’un pantalon sombre et coiffé d’un feutre noir, s’avance à sa rencontre, l’invite à le suivre, le conduit derrière la maison et par une porte étroite et basse ils entrent dans une petite étable où s’amorce un court escalier de pierre qui tourne intérieurement au-dessus de la porte d’entrée. Un mulet attaché à une mangeoire mobile, de sa croupe, obstrue le passage; le chevalier est obligé de le déplacer et gravit l’escalier au bout duquel il se trouve dans une sorte de grenier dont le plafond est tapissé de grappes de pastèques, de tomates, d’oignons et de maïs.

Dans cette chambre sont réunies deux femmes et une petite fille; de la porte qui donne dans la pièce contiguë, il aperçoit un lit, extrêmement haut, comme il n’en a jamais vu.

Là s’arrête ce rêve qui lui semble si étrange qu’il en parle à plusieurs de ses amis dont il cite les noms et qui sont prêts à confirmer son témoignage.

Le 12 octobre de la même année, afin d’assister un de ses concitoyens dans un duel, accompagné de ses témoins, il se rend en automobile à Marano, où il n’était jamais allé et dont il ignorait même l’existence. A peine enfoncés dans la campagne, la route blanche et poussiéreuse l’impressionne singulièrement. L’automobile s’arrête aux limites d’un champ qu’il reconnaît. On descend et il fait remarquer à l’un des témoins: «Ce n’est pas la première fois que je viens ici. Au bout du sentier il doit y avoir une maison, et à droite une cabane et un char contenant des harnais.» En effet, tout s’y trouve comme il l’a dit. Un instant après, au moment précis prévu par le songe, arrive le paysan au pantalon sombre et au feutre noir qui l’invite à le suivre. Mais au lieu de marcher derrière lui, le chevalier le précède, car il connaît déjà les lieux. Il retrouve l’étable, et exactement à la place qu’il occupait plus de deux mois auparavant, près de sa mangeoire mobile, le mulet qui, de la croupe, barre l’escalier. Le maître d’armes escalade les marches, revoit le grenier au plafond tapissé de pastèques, de tomates et d’oignons, et dans un angle, à droite, les trois femmes muettes, identiques à celles du rêve, tandis que dans la pièce contiguë, il reconnaît le lit dont la hauteur extraordinaire l’avait si vivement frappé.

On dirait vraiment que les faits, la réalité d’outre-terre, la vérité éternelle, que sais-je, ont voulu nous montrer ici que le temps et l’espace sont la même illusion, la même convention, et n’existent pas en dehors de notre petite intelligence diurne; que «partout» et «toujours» sont exactement synonymes et règnent seuls dès qu’on franchit les étroites bornes de l’obscure conscience dans laquelle nous vivons. Il est fort admissible que le chevalier de Figueroa ait pu avoir par clairvoyance la vision exacte et détaillée de lieux qu’il ne devait visiter que plus tard; c’est un phénomène assez fréquent, presque classique, qui, ayant pour objet les réalités de l’espace, ne nous étonne pas outre mesure et, en tout cas, ne nous arrache pas au monde que perçoivent nos sens. Le champ, la maison, la cabane, le grenier ne bougeant pas, il n’est pas miraculeux qu’on les retrouve à la même place. Mais soudain, voilà qu’abandonnant ce domaine de tout repos, le phénomène se transporte dans le temps; et, parmi des lieux inconnus, fait passer et se rencontrer, à la seconde fatidique, tous les acteurs mobiles de ce petit drame en deux actes, dont le premier s’était déroulé déjà, deux mois et demi auparavant, dans les abîmes d’on ne sait quelle autre vie, où il semblait attendre, immobile et irrévocable, sa réalisation terrestre. Ici toute explication ne ferait que condenser ses mesquines ténèbres sur une mer de ténèbres. Notons en passant, une fois de plus, les bizarreries de ces prémonitions. Elles accumulent les détails les plus précis, les plus circonstanciés, tant que la scène demeure insignifiante; mais s’arrêtent brusquement devant le seul moment pathétique et intéressant du drame qu’elles préparent: le duel, ses péripéties, son issue. Nous retrouvons bien là les habitudes incohérentes, impuissantes, ironiques ou facétieuses de notre hôte inconnu.

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