‹ L'hôte inconnuChapitre 56 sur 109 · XXXI

XXXI

Mais ne prolongeons pas davantage ces spéculations assez vaines sur l’espace et le temps. C’est jouer avec des mots qui représentent fort mal des idées que nous ne nous représentons pas du tout. En résumé, s’il nous est difficile de concevoir que l’avenir préexiste, peut-être nous est-il encore plus difficile de comprendre qu’il ne préexiste point; outre qu’un certain nombre de faits tend à prouver qu’il est aussi réel, aussi définitif, qu’il a dans le temps ou l’éternité, autant de fixité, autant de relief que le passé. Or, dès qu’il préexiste, il n’est pas étonnant que nous le puissions connaître; il est même surprenant, étant donné qu’il pend sur nous de toutes parts, que nous ne le découvrions pas plus souvent et plus facilement. Reste à savoir ce que deviendrait notre vie si tout y était prévu, si nous la voyions se dérouler d’avance et tout entière avec ses événements qui devraient être inévitables, puisque s’il nous était possible de les éviter, ils n’existeraient pas et nous ne pourrions les apercevoir. Supposez qu’au lieu d’être anormale, incertaine, obscure, discutable et très rare, la prédiction devienne pour ainsi dire scientifique, habituelle, claire et infaillible; au bout de peu de temps, n’ayant plus rien à prédire, elle périrait faute d’aliments. S’il m’était par exemple annoncé que je doive périr au cours d’un voyage en Italie, je renoncerais naturellement à ce voyage; dès lors on n’aurait pu me le prédire et bientôt toute vie ne serait plus qu’inaction, désistement et abstention, une sorte de vaste plaine désertique où s’amoncelleraient les germes d’événements morts-nés et d’où émergeraient peut-être deux ou trois aventures à peu près heureuses et les petits incidents insignifiants qu’on n’aurait pas pris la peine d’éviter. Mais ce sont là des questions d’ailleurs inextricables sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage.

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