‹ L'hôte inconnuChapitre 60 sur 109 · III

III

Mais il laissait un disciple que n’avait pas ébranlé la défection générale. Un riche industriel d’Elberfeld, M. Krall, s’était, en effet, très vivement intéressé aux travaux de von Osten, et, durant les dernières années du vieillard, avait passionnément suivi, et assez souvent même, dirigé l’éducation de l’étalon prodige. Von Osten lui légua Kluge Hans; de son côté, Krall avait acheté deux étalons arabes, Muhamed et Zarif, dont les prouesses surpassèrent bientôt celles de l’ancêtre. Tout fut remis en question, les événements prirent une allure énergique et décisive, et les adversaires du miracle, au lieu d’un vieillard fatigué, maniaque, un peu boudeur et désarmé, trouvèrent devant eux un homme jeune, ardent, doué d’un remarquable instinct scientifique, ingénieux, lettré et capable de se défendre.

Sa méthode d’éducation diffère d’ailleurs sensiblement de celle de von Osten. Chose curieuse, au fond de l’âme un peu fruste et assez bizarre du vieil amateur de chevaux, s’était élevé, peu à peu, contre son élève à quatre pattes, une sorte de haine. Il sentait la volonté ombrageuse et fière de l’étalon se dresser contre la sienne, avec une obstination qu’il qualifiait de diabolique. Ils s’affrontaient comme deux ennemis et les leçons prenaient plutôt la forme d’une lutte tragique et sournoise où l’âme de la bête se révoltait contre l’emprise humaine.

Krall, au contraire, adore ses élèves; et l’affection dont ils se sentent enveloppés les a, pour ainsi dire, humanisés. Ils n’ont plus aucun de ces mouvements de méfiance affolée qui révèlent tout à coup, chez le cheval le plus soumis et le mieux dressé, la terreur atavique de l’homme. Il leur parle longuement, tendrement, comme un père parlerait à ses enfants, et on a l’impression étrange qu’ils écoutent et comprennent tout ce qu’il dit. S’ils paraissent ne pas saisir une explication ou une démonstration, il la recommence, la décompose, la paraphrase dix fois de suite, avec une patience maternelle. Aussi les progrès furent-ils incomparablement plus rapides et plus stupéfiants que ceux du vieil Hans. Moins de deux semaines après la première leçon, Muhamed exécutait correctement de petites additions, de petites soustractions élémentaires. Il avait appris à distinguer les dizaines des unités, frappant celles-ci du pied droit et les premières du pied gauche. Il connaissait la signification des signes + et -. Quatre jours plus tard, il abordait les multiplications et les divisions. Au bout de quelques mois, il savait extraire les racines carrées et cubiques; et peu après, il apprenait à épeler et à lire en se servant de l’alphabet conventionnel imaginé par Krall.

Cet alphabet paraît, au premier abord, assez compliqué. Il n’est, du reste, qu’un pis aller; mais comment trouver mieux? Le malheureux cheval, presque sans voix, n’a qu’une manière de s’exprimer: un sabot maladroit qui ne fut pas créé pour traduire la pensée. Il a donc fallu inventer, comme pour les tables parlantes, un alphabet spécial, où chaque lettre est désignée par un certain nombre de coups frappés du pied droit et du pied gauche. Le voici tel qu’on en remet un exemplaire aux visiteurs d’Elberfeld, afin qu’ils puissent suivre les opérations du cheval.

+============================+ | | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |----+---+---+---+---+---+---| | 10 | E | N | R | S | M | C | |----+---+---+---+---+---+---| | 20 | A | H | L | T | Ä | CH| |----+---+---+---+---+---+---| | 30 | I | D | G | W | J |SCH| |----+---+---+---+---+---+---| | 40 | O | B | F | K | Ö | | |----+---+---+---+---+---+---| | 50 | U | V | Z | P | Ü | | |----+---+---+---+---+---+---| | 60 | EI| AU| EU| X | Q | | +============================+

Pour marquer, par exemple, la lettre E, le cheval frappera un coup du pied gauche et un coup du pied droit; pour la lettre L, trois coups du pied gauche et deux du pied droit, et ainsi de suite. Ils ont cet alphabet si bien gravé dans la mémoire qu’ils ne se trompent pour ainsi dire jamais, et frappent si rapidement de l’un et l’autre sabot, qu’au début on a quelque peine à les suivre.

Muhamed et Zarif,--car les progrès de Zarif étaient à peu près parallèles à ceux de son condisciple, bien qu’il paraisse un peu moins doué au point de vue des mathématiques supérieures,--Muhamed et Zarif reproduisent ainsi les mots qu’on prononce devant eux, épellent le nom des visiteurs, répondent aux questions qu’on leur pose et émettent parfois de petites observations, de petites réflexions personnelles et spontanées, dont nous reparlerons plus loin. Ils ont créé à leur usage une orthographe outrancièrement fantaisiste et phonétique dont ils refusent obstinément de se départir et qui rend souvent assez difficile la lecture de leurs écrits. Jugeant la plupart des voyelles inutiles, ils s’en tiennent presque exclusivement aux consonnes; c’est ainsi que Zucker, par exemple, devient Zkr, Pferd, Pfrt ou Frt, etc.

Je n’exposerai pas ici par le menu les autres preuves d’intelligence, multiples et variées que prodiguent les hôtes singuliers de l’étrange écurie. Ils ne sont pas seulement des calculateurs de premier ordre, pour lesquels les fractions et les racines les plus rébarbatives n’ont plus guère de secrets. Ils distinguent les sons, les couleurs et les parfums, lisent l’heure au cadran d’une montre, reconnaissent certaines figures géométriques, les images, les photographies, etc.

A la suite de ces expériences de plus en plus décisives et surtout après la publication du grand ouvrage de Krall, Denkende Tiere, très précis, très méthodique, le problème se posait nettement devant l’opinion et, cette fois, n’était plus récusable. Les commissions scientifiques se succédèrent à Elberfeld et les rapports s’accumulèrent. Des savants de tous pays, parmi lesquels le Dr Edinger, l’éminent neurologiste de Francfort, les professeurs D.-H. Kraemer et H.-E. Ziegler, de Stuttgart, le Dr Paul Sarasin, de Bâle, le professeur Ostwald, de Berlin, le professeur A. Beredka, de l’Institut Pasteur, le Dr Ed. Claparède, de l’Université de Genève, le professeur Schœller, le physicien Gehrke, de Berlin, le professeur Goldstein, de Darmstadt, le professeur von Buttel-Reepen, d’Oldenburg, le professeur William Mackensie, de Gênes, le professeur R. Assagioli, de Florence, le Dr Hartkopf, de Cologne, le Dr Freudenberg, de Bruxelles, le Dr Ferrari, de Bologne, etc., etc., car la liste s’allonge chaque jour, vinrent étudier sur place l’inexplicable phénomène que le professeur Claparède proclame «l’événement le plus sensationnel qui soit jamais survenu dans la psychologie».

A l’exception de deux ou trois incrédules ou misonéistes irréductibles, ou de ceux qui firent à Elberfeld un séjour insuffisant, tous furent unanimes à reconnaître la réalité des faits et la parfaite loyauté des expériences. Le désaccord ne commence que lorsqu’il s’agit de les commenter, de les interpréter et de les expliquer.

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