‹ L'hôte inconnuChapitre 67 sur 109 · X

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Je vous assure que, bien qu’on s’y attende, le premier choc est assez troublant. Je n’ignore pas qu’à raconter ces choses on passe pour une dupe trop facilement éblouie par les prestiges, sans doute puérils, d’une petite scène ingénieusement machinée. Quelles machinations, quels prestiges? Est-ce dans la parole qu’ils résident?--Mais admettre que le cheval comprend et traduit les paroles du maître, c’est précisément accepter la partie la plus extraordinaire du phénomène. S’agirait-il d’attouchements ou de signaux conventionnels? Si naïf qu’on puisse être, on les saisirait tout de même plus aisément qu’un cheval, fût-il un cheval de génie. Krall ne porte jamais la main sur l’animal; il s’agite au hasard dans la petite écurie sans apprêts, il se tient le plus souvent derrière la bête qui ne peut pas le voir, ou bien il vient s’asseoir à côté de son hôte sur l’innocent coffre à avoine, occupé, tandis qu’il morigène son élève, à mettre à jour le procès-verbal de la séance. Il se prête d’ailleurs avec la plus sereine complaisance à toutes les contraintes, à toutes les épreuves, à tous les contrôles qu’on lui suggère. Je vous assure que la réalité est beaucoup plus simple et plus claire que les soupçons des sceptiques lointains; et que la moindre idée de fraude dans l’honnête atmosphère de la vieille écurie n’effleure même pas l’âme la plus ombrageuse.

Mais, dira-t-on, peut-être Krall, qui savait que vous alliez venir à Elberfeld, avait naturellement fait répéter à satiété ce petit exercice d’épellation qui n’est apparemment qu’un brillant exercice de mémoire. Bien qu’elle me semble peu sérieuse, par acquit de conscience, je soumets l’objection à Krall qui me dit aussitôt: «Essayez vous-même, dictez au cheval n’importe quel mot allemand de deux ou trois syllabes, en le scandant énergiquement. Je sors de l’écurie et vous laisse seul avec lui.»

Me voilà tête à tête avec Muhamed. J’avoue que je me sens un peu intimidé. Je me suis trouvé maintes fois plus à l’aise en présence des grands ou des rois de la terre. A qui donc, au juste, ai-je affaire? Mais je rassemble mon courage et prononce à voix haute le premier mot que le hasard m’envoie, le nom de l’hôtel où je suis descendu: «Weidenhof». Tout d’abord, Muhamed, que l’absence de son maître désoriente un peu, semble-t-il, n’a pas l’air de m’entendre et ne daigne même pas se douter de ma présence. Mais je répète avec ardeur sur tous les tons: «Weidenhof! Weidenhof!» tour à tour insinuant, menaçant, suppliant, impérieux. Enfin mon compagnon mystérieux se décide tout à coup à me prêter l’oreille, et sans désemparer, frappe allègrement les lettres que voici, que j’inscris à mesure sur le tableau noir:

W E I D N H O Z.

C’est un magnifique spécimen de l’orthographe équine! Triomphant et troublé, je rappelle le bon Krall, qui, accoutumé au prodige, le trouve tout naturel, mais fronce le sourcil: «Qu’est cela, Muhamed, tu as encore fait une faute. Ce n’est pas un Z mais un F qu’il faut mettre à la fin du mot. Veux-tu bien corriger ça tout de suite.»

Et Muhamed docile, reconnaissant son tort, donne les trois coups du sabot droit, suivis des quatre coups du sabot gauche qui représentent l’F le plus irrécusable que l’on puisse exiger.

Remarquez en passant la logique de son écriture phonétique: contrairement à son habitude, il frappe l’E muet après le W, parce qu’il est indispensable; mais le trouvant inclus dans le D, il le juge superflu et le supprime d’autorité.

On se tâte, on s’interroge, on se demande en présence de quel phénomène humanisé, de quelle force inconnue, de quel être nouveau l’on se trouve. C’était donc tout cela que cachaient dans leurs yeux nos frères silencieux? On a honte de la longue injustice de l’homme. On cherche autour de soi je ne sais quelles traces éclatantes ou subtiles du mystère. On se sent attaqué dans son for intérieur, dans toutes ses certitudes et ses sécurités. On vient de sentir sur sa face le petit souffle de l’abîme. On ne serait pas plus étonné si l’on entendait tout à coup parler les morts. Mais le plus étonnant c’est qu’on n’est pas longtemps étonné. Nous vivons tous, à notre insu, dans l’attente de l’extraordinaire; et quand il se présente, il nous émeut bien moins que son attente. On dirait qu’une sorte d’instinct supérieur qui sait tout et connaît les miracles qui pendent sur nos têtes, nous rassure d’avance et nous aide à entrer de plain-pied dans le surnaturel. Il n’est rien à quoi l’on s’accoutume plus promptement qu’au merveilleux; et ce n’est qu’après, à la réflexion, que notre intelligence qui ne sait presque rien, se rend compte de l’énormité de certains phénomènes.

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