XI
Mais Muhamed, par des signes d’impatience auxquels on ne peut se tromper, montre qu’il a assez de l’orthographe. Pour le distraire et le récompenser, son bon maître lui propose alors quelques extractions de racines carrées et cubiques. Muhamed paraît ravi; ce sont ses problèmes favoris, car il s’intéresse moins qu’autrefois aux multiplications et aux divisions les plus difficiles. Elles lui semblent sans doute peu dignes de lui.
Krall écrit donc au tableau noir diverses racines dont je n’ai pas pris note. Du reste, le fait que le cheval les résout facilement n’étant plus contesté, il n’y aurait guère d’intérêt à reproduire ici des problèmes d’aspect assez rébarbatif, dont on peut trouver de nombreuses variantes dans les comptes rendus et les procès-verbaux des séances signés par les Drs Mackensie et Hartkopff, par Overbeck, Claparède et bien d’autres. Ce qui frappe surtout, c’est l’aisance, la promptitude, je dirais presque l’allégresse distraite avec laquelle l’étrange mathématicien donne les solutions. Le dernier chiffre est à peine sorti de la craie, que déjà le sabot droit frappe les unités, immédiatement suivi du sabot gauche qui marque les dizaines. Aucun signe d’attention ou de réflexion, on ne saisit même pas le moment où le cheval regarde le problème; et la réponse semble jaillir automatiquement d’une intelligence invisible. Selon les séances, les erreurs sont rares ou fréquentes, mais quand on les lui fait remarquer, il les corrige presque toujours. Assez souvent, le nombre est renversé, 47 devient 74, par exemple; il le retourne d’ailleurs de bonne grâce lorsqu’on le lui demande.
Je suis visiblement abasourdi; mais peut-être ces problèmes sont-ils préparés d’avance? Ce serait déjà bien extraordinaire, mais enfin moins étonnant que leur solution effective. Krall ne lit pas ce soupçon dans mes yeux, puisqu’il n’y monte point; néanmoins, pour écarter jusqu’à son ombre, il me prie d’écrire moi-même, au tableau, une racine quelconque.
Il faut que je confesse ici l’humiliante ignorance qui est la honte de ma vie. Je n’ai pas la moindre idée des mystères que recèlent ces opérations obscures et compliquées. J’ai fait mes humanités comme tout le monde; mais après avoir franchi les frontières utiles et familières de la division et de la multiplication, il me fut impossible de m’avancer dans les parages désolés et hérissés de chiffres où règnent les racines carrées, cubiques et je ne sais quelles autres puissances monstrueuses, sans forme et sans visage, qui m’inspiraient une incoercible terreur. Toutes les persécutions de mes excellents professeurs se brisèrent une à une contre une force d’inertie inébranlable. Successivement écœurés, ils m’abandonnèrent à ma morne ignorance, me prédisant d’ailleurs le plus sombre avenir et d’inconsolables regrets. Je dois dire que jusqu’à ce jour je n’avais guère éprouvé les effets de ces noires prédictions; mais voici que sonne l’heure où je vais expier les fautes de mon adolescence. Néanmoins, je garde bon visage et prenant au hasard les premiers chiffres qui me viennent à l’esprit, j’écris bravement sur le tableau une racine énorme et téméraire. Muhamed demeure immobile. Krall l’interpelle vivement en le priant de se hâter. Muhamed lève le sabot droit mais ne le laisse pas retomber. Krall s’impatiente, prodigue les prières, les promesses, les menaces; le sabot reste suspendu, comme pour attester une bonne volonté irréalisable. Alors mon hôte se retourne, considère le problème et me dit: «La racine est-elle exacte?»--Exacte, qu’est-ce à dire? il y a donc des racines qui...?--Mais je n’ose poursuivre, mon ignorance inavouable éclate brusquement à mes yeux. Le bon Krall sourit, et sans entreprendre de compléter une éducation trop arriérée pour que subsiste le moindre espoir, tente péniblement le calcul et déclare que le cheval était dans le vrai en refusant de donner une solution impossible.