XIV
Après le dîner, les expériences recommencent, car mon hôte est infatigable. Il demande d’abord à Muhamed, en me désignant, s’il se rappelle le nom de son oncle. Le cheval frappe un H. Krall s’étonne et fait des reproches paternels:--Voyons, sois attentif! ce n’est pas un H, tu sais bien... Le cheval frappe un E. Krall s’impatiente un peu; il menace, il supplie, il promet tour à tour des carottes ou les pires châtiments, c’est-à-dire l’arrivée d’Albert, le palefrenier, qui, dans les grandes occasions, ramène les élèves paresseux ou inattentifs au sentiment des convenances ou du devoir, car Krall, quant à lui, de peur de perdre leur amitié ou leur confiance, ne punit jamais ses chevaux. Il continue donc ses objurgations:--Voyons, veux-tu, oui ou non, faire attention et ne pas frapper au hasard?...
Muhamed, qui suit obstinément son idée, frappe un R.
Alors le loyal visage de Krall s’illumine.--«Il a raison, dit-il. Vous avez entendu: H E R, cela fait Herr, c’est-à-dire Monsieur. Il a voulu vous octroyer le titre auquel a droit tout homme qui porte un chapeau haut de forme ou melon. C’est chose qu’il fait très rarement et je n’y pensais plus. Il m’aura probablement entendu vous appeler Herr Maeterlinck et tenait à être complet. Cette faveur spéciale et cet excès de zèle présagent une séance remarquable.--C’est très bien, Muhamed, mon enfant, c’est très bien, je te demande pardon. Maintenant, embrasse-moi et continue.»
Mais Muhamed, après un rude baiser à son bon maître, semble encore hésiter. Alors Krall, pour le mettre sur la voie, lui fait remarquer que la première lettre de mon nom est la même que la première lettre du sien. Muhamed frappe un K. Il croit évidemment qu’il s’agit du nom de son maître. Enfin Krall trace un grand M sur le tableau noir, après quoi le cheval, comme quelqu’un qui se rappelle tout à coup un mot qu’il ne retrouvait pas, frappe successivement et sans désemparer: M A Z R L K, qui reproduisent, sans voyelles inutiles, la curieuse déformation qu’a, depuis ce matin, subi mon nom dans une mémoire qui n’est pas humaine. On lui fait observer que ce n’est pas correct. Il semble en convenir, tâtonne un peu et écrit: M A R Z L E G K.--Krall répète mon nom et demande quelle est la première lettre à corriger. L’étalon marque un R.--Bien, mais par quelle lettre faut-il remplacer l’R?--Il frappe un N.--Non, fais donc attention!--Il frappe un T.--Très bien, mais à quelle place se trouve le T?--A la troisième répond le cheval; et les corrections continuent, jusqu’à ce que mon patronymique sorte à peu près indemne de l’étrange aventure.