‹ L'hôte inconnuChapitre 72 sur 109 · XV

XV

Et les épellations, les interrogations, les calculs, les problèmes reprennent et se poursuivent, aussi prodigieux, aussi déconcertants, mais déjà décolorés par l’accoutumance, comme tout miracle qui se prolonge. Il importe du reste de remarquer que les faits que je cite ne sont pas à ranger parmi les plus remarquables prouesses de nos chevaux féeriques. C’est en somme une bonne séance ordinaire, une séance bourgeoise et sans coups de génie. Mais ils eurent devant d’autres témoins de plus remarquables exploits qui brisent plus nettement encore la barrière sans doute fallacieuse qui sépare la nature animale de la nature humaine. Un jour, par exemple, Zarif, l’enfant terrible de la troupe, s’arrête brusquement au milieu de son travail. On lui demande pourquoi?--«Parce que je suis fatigué». Une autre fois il répond: «Mal à la jambe». Ils reconnaissent et identifient les images qu’on leur présente, distinguent les couleurs et les odeurs, etc. Je tiens à ne rapporter que ce que j’ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; et j’affirme que je le fais avec la même exactitude scrupuleuse que s’il s’agissait d’un procès criminel et que la vie d’un homme dépendît de mon témoignage.

Mais j’étais suffisamment convaincu de la réalité des faits avant d’arriver à Elberfeld, et ce n’est pas pour les contrôler que j’ai entrepris le voyage. J’ai hâte de vérifier si l’hypothèse télépathique, que je crois la seule admissible, résistera aux épreuves auxquelles j’ai l’intention de la soumettre. Je m’en ouvre à Krall qui, d’abord, ne saisit pas parfaitement ce que je lui demande. Comme la plupart de ceux qui ne se sont pas occupés spécialement de ces questions, il s’imagine que la télépathie est, avant tout, une transmission de pensée volontaire et consciente et m’affirme que jamais il ne s’efforce de transmettre la sienne et que même, le plus souvent, les chevaux donnent une réponse absolument contraire à celle qu’il attendait. Je n’en doute nullement; en effet, la transmission directe et volontaire de la pensée, est, même entre hommes, un phénomène très rare, difficile et précaire; au lieu que les communications involontaires, imprévues et insoupçonnées de subconscience à subconscience, ne sauraient plus être niées que par ceux qui, de parti pris, ignorent les études et les expériences qui sont à la portée de quiconque veut se donner la peine d’y prendre part. J’étais donc persuadé que les chevaux agissaient exactement comme les tables ou les guéridons «typtologues» qui traduisent simplement, à l’aide de petits coups conventionnels, l’idée subliminale de l’un ou l’autre des assistants. Il est, somme toute, bien moins surprenant de voir s’animer le pied d’un cheval que le pied d’un meuble; et beaucoup plus naturel que la substance vivante d’un animal plutôt que la matière inerte d’un objet soit sensible et docile à l’influence mystérieuse d’un médium. Je savais fort bien que des expériences avaient été faites afin d’éliminer cette hypothèse; on préparait, par exemple, un certain nombre de problèmes compliqués, on les mettait sous enveloppes, et, arrivé devant le cheval, on prenait au hasard une de ces enveloppes, on l’ouvrait, on transcrivait l’opération sur le tableau noir, et Muhamed ou Zarif répondait avec la même aisance, la même promptitude que si la solution avait été connue de tous les assistants. Mais était-elle réellement inconnue de leur subconscience?--Qui pourrait l’affirmer?--Des épreuves de ce genre exigent d’extraordinaires précautions et un doigté spécial, car l’action de la subconscience est si subtile, a des détours si imprévus, puise au trésor de tant d’acquisitions oubliées et s’exerce à de telles distances qu’on n’est jamais sûr d’y échapper. Ces précautions avaient-elles été prises? Je n’en étais pas convaincu; et sans prétendre à trancher la question, je me disais que ma bienheureuse ignorance de la mathématique ne serait peut-être pas inutile à en éclairer quelque partie.

Car cette ignorance, si déplorable à d’autres points de vue, me donnait ici un précieux avantage. Il était en effet fort peu vraisemblable que mon subliminal, qui ne sut jamais ce que c’est qu’une racine cubique ou d’une autre puissance, pût aider le cheval. Je pris donc sur une table une liste qui portait plusieurs centaines de problèmes aussi divers que rébarbatifs, je masquai leurs solutions, priai Krall de sortir, et, demeuré seul en face de Zarif, je recopiai l’un d’eux au tableau noir. Afin de ne pas encombrer ces pages de détails qui se répéteraient, je dirai tout de suite qu’aucune des épreuves anti-télépathiques ne réussit ce jour-là. C’était la fin de la séance et de l’après-midi, les chevaux étaient énervés, excédés, et que Krall fût présent ou absent, que le problème fût élémentaire ou difficile, ils ne donnaient que des réponses dérisoires et volontairement, c’est bien le cas de le dire, «sabotées». Mais le lendemain matin, à la reprise du travail, en procédant comme je l’ai dit plus haut, Muhamed et Zarif, mieux disposés et sans doute déjà plus familiarisés avec leur nouvel examinateur, fournirent coup sur coup, à peu près autant de réponses justes qu’il y eut de problèmes proposés. On ne pouvait trouver, je dois le déclarer en toute loyauté, aucune différence appréciable entre ces résultats et ceux qu’on obtient en présence de Krall ou d’assistants qui connaissent d’avance, à leur su ou insu, la solution sollicitée.

J’imaginai ensuite une autre épreuve, beaucoup plus simple, mais que sa simplicité même mettait à l’abri de tout soupçon trop compliqué. J’avisai, sur une des tablettes de l’écurie, un paquet de cartons, à peu près du format d’un in-8º, et portant chacun, sur l’une de ses faces, l’un des dix signes de la numération arabe. Je priai une fois de plus l’excellent Krall, dont la complaisance est inépuisable, de me laisser seul avec son élève; je mêlai mes cartons, et, sans les regarder, j’en alignai trois, sur le tremplin, devant le cheval. Il n’y avait donc en ce moment, sur cette terre, nulle âme humaine qui connût le chiffre qui s’étalait ainsi aux pieds de mon compagnon si plein de mystères que déjà je n’ose plus l’appeler une bête. Sans hésiter et sans se faire prier, celui-ci frappa correctement le nombre que formaient les cartons. Avec Haenschen, Muhamed et Zarif, l’épreuve réussit autant de fois qu’il me plut de la tenter. Muhamed fit même davantage; chaque chiffre étant d’une couleur différente, je lui demandai, l’ignorant absolument moi-même, quelle était la couleur du premier qui se trouvait à droite. A l’aide de l’alphabet conventionnel, il me répondit qu’il était bleu, ce qui était l’exacte vérité. Il aurait évidemment fallu multiplier, approfondir et compliquer ces expériences, combiner, à l’aide de ces cartons et dans les mêmes conditions, des multiplications, des divisions et des extractions de racines; le temps me manquait, mais quelques jours après mon départ, l’étude fut reprise et complétée par le Dr H. Hænel. Voici le résumé du procès-verbal de la séance: Se trouvant seul avec Muhamed (Krall était en voyage), le docteur écrit au tableau noir le signe +, puis, de chaque côté de ce signe, pose, sans les regarder, un carton portant un chiffre qu’il ne connaît pas. Il demande ensuite à Muhamed d’additionner les deux nombres. Muhamed, d’abord distrait, donne au hasard quelques coups de sabot. On le rappelle à l’ordre en le priant d’être sérieux et attentif. Il frappe alors bien nettement quinze fois. Le docteur se retourne et constate qu’on lit au tableau: 7 + 8. Viennent d’autres additions de deux ou trois chiffres qui toutes sont exactes. Le docteur remplace ensuite le signe + par le signe × et, toujours sans les regarder, pose deux cartons et demande au cheval, non plus d’additionner, mais de multiplier cette fois les deux nombres. Muhamed frappe 27. C’est juste, le tableau porte en effet: 9 × 3. Il en va de même d’autres multiplications: 9 × 2, 8 × 6. Le docteur tire alors d’une enveloppe un problème dont il ignore la solution: Racine quatrième de 7890481. Muhamed répond: 53. Le docteur regarde au verso du papier; c’est, une fois de plus, parfaitement exact.

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